Something Wicked This Way Comes (Georges Delerue)

Missing in Action #9

Disques • Publié le 19/02/2021 par

Elles forment une troupe hétéroclite d’orphelins et de réservistes qui jamais ne furent envoyés au front, claquemurés pour ne pas fragiliser l’équilibre dramatique patiemment édifié à l’écran ou satisfaire les caprices de stars tyranniques et de producteurs dévorés d’acouphènes. UnderScores se propose, montages à l’appui, de donner la parole aux musiques qu’en tous temps, le cinéma rejeta loin des feux de la rampe.

SOMETHING WICKED THIS WAY COMES (1983)Something Wicked This Way Comes
LA FOIRE DES TÉNÈBRES
Réalisateur : Jack Clayton
Compositeurs : Georges Delerue / James Horner
Séquences décryptées : Nite Time Carnival / Mirrors / Hall Of Mirrors
Éditeur : Intrada

Ray Bradbury ne laissa jamais stagner nul mystère : tout du long de ses vertes années d’écriture, son avenir en tant qu’auteur de science-fiction apparut tout tracé à ses yeux. Au sortir d’un intense apprentissage, il dut néanmoins se rendre à cette évidence qu’il était plutôt, selon ses propres mots, « le fils illégitime du Fantôme de l’Opéra, de Dracula et de la Chauve-Souris. » Au fond, pareille révélation ne le catastropha guère. Pourtant, la critique, bien altruiste pour le coup, ne l’entendait pas de cette oreille et, le propulsant au firmament du Landerneau littéraire, lui donna pour proches compagnons de prestige Van Vogt, Asimov et quelques autres titans du futur. L’auteur lui-même s’en étonna jusque dans ses dernières préfaces, comme si le titre de son plus fameux bouquin, The Martian Chronicles (« Cinq pour cent de science-fiction, le reste étant de la fantasy », affirmait-il fort justement), avait garanti seul son passeport pour l’infini de l’espace. Voyez pourtant son chef-d’œuvre, Something Wicked This Way Comes : ce roman est totalement étranger à l’exploration des étoiles, qu’elles soient voisines de Mars ou d’ailleurs, préférant de loin les contempler depuis la terre ferme avec les yeux écarquillés de jeunes garçons — et d’un père de famille. Mélancolie et magie y ferraillent, si étroitement qu’elles donnent toutes deux naissance à un émerveillement inquiet. C’est justement cette émotion majuscule que le compositeur Georges Delerue se fit fort de refléter quand, après moult caprices de production et rendez-vous manqués, le livre finit par devenir un film. Eût-il relevé le défi s’il avait auguré, même confusément, le crève-cœur qui l’attendait au bout du chemin ?

 

 

Car la « foire des ténèbres », non contente de se déchaîner à l’écran, occasionna bien des remous en coulisses. Les remontages commandités par Disney, qui rêvait plutôt d’un train fantôme gavé de pop-corn pour tout combustible, ne pouvaient qu’achopper aux mille délicatesses du compositeur, beaucoup plus attaché, pour sa part, à suivre la lettre poétique de Bradbury. Tant « d’incompatibilités artistiques », comme on dit dans le jargon, décidèrent de la venue sur le projet d’un jeune loup ambitieux nommé James Horner. Le studio aux grandes oreilles voulait du spectacle, de la féérie chamarrée ? Il allait lui en donner pour son argent. L’arrivée en ville de la mystérieuse caravane de Mr. Dark, au plus noir de la nuit, syncrétise à elle seule les pans noirs béant entre cette nouvelle approche, fort peu discrète, et l’ambigüité pochée de lumière qui eut les faveurs de Delerue. Sous l’égide de ce dernier, le train qui déroule son long corps segmenté n’est qu’une énigme opaque, une procession chorale inarticulée où les voix de femmes se découvrent rien moins qu’angéliques. A ce frisson délicieux qui électrise alors notre échine, Horner en substitue un autre, spasmodique, éventrant par la même occasion tout flottement onirique. Pas de quoi s’étonner : en braconnant de façon plus qu’appuyée sur les terres de John Williams, dont il lorgne l’air de rien certaine marche impériale de retentissante mémoire, il dote Mr. Dark et ses mignons d’un véritable « thème de méchant » — le genre qui ne fait pas de quartier !

 

Mieux (ou pire, au choix), il prend carrément deux bonnes longueurs d’avance sur le récit, lequel véhicule encore en cet instant les doux airs d’une chronique pastorale surannée, et annonce aussi sûrement qu’une sonnerie de trompettes le combat appelé à faire rage entre les forces du Bien et du Mal. Qu’importe la richesse de son écriture (les eighties furent sans aucun doute la période la plus volubile et convulsive de sa carrière), Horner ne tente à aucun instant de s’exprimer à mots couverts, quitte à transformer, au diapason des effets visuels flashy dont on affubla in fine l’élégante réalisation de Jack Clayton, un carrousel suant l’étrange en manège de fête foraine. Rebelote un peu plus loin, lorsque Mr. Crosetti, modeste coiffeur de son état, voit soudain exaucé son très ancien désir de houris à l’exotisme lascif. Comme Delerue avant lui, Horner bat le rappel du petit instrumentarium oriental qu’un antique cliché associe aux danses du ventre en tenue diaphane… et, plus encore, aux charmeurs de serpent. Mr. Crosetti, avachi sur ses rêves fanés, n’a évidemment guère de parenté avec un cobra, et nul fakir aux côtes saillantes ne tisse autour de lui une toile invisible, mais le voilà tout à coup envoûté corps et âme. Au paroxysme de l’étrange ronde, Horner joue derechef cartes sur table : les chœurs féminins stridents qui s’abattent telle une cataracte d’éclats de verre renvoient, sans le moindre ambage, à des succubes démoniaques, à l’affût derrière les sourires mutins. Delerue, quoique mû par le même aiguillage, se montre moins catégorique et laisse vaquer à sa guise un délicat solo de flute avant l’étourdissement final. Dans cette coda en mode mineur, affleurent au bout du compte moins de terreur infernale qu’un singulier émerveillement, dont on ne sait trop encore quels miracles se lovent au creux de ses méandres.

 

 

Evidemment, l’intrigue progressant et les cumulus d’orage s’amoncelant, même la patte gracile du français doit s’astreindre à lever le voile sur la parade de l’épouvante. Assez curieusement, son confrère américain se trouve réduit au silence lors d’un des clous qui émaillent la confrontation dernière. Gageons que les maléfices cachés dans l’eau trouble du labyrinthe des miroirs, et l’éruption de glace pulvérisée qui réduit le sinistre dédale à néant, eussent inspiré à Horner un autre de ces morceaux de bravoure à la violence toute contemporaine. Chez Delerue, la magie rampe parmi les reflets étirés cent fois, mais contrefaite, rendue hideuse par la main du redoutable Dark. En Monsieur résolument pas Loyal, il sait quelles ficelles tirer pour envenimer les doutes et les angoisses de l’homme qui se dresse face à lui, un homme rongé par l’idée de sa mortalité toujours plus menaçante, convaincu au tréfonds de son être qu’il n’est pas le père que son fils aurait mérité d’avoir. Réminiscence secrète de son propre passé ou accointance fusionnelle avec les émotions que Ray Bradbury mordorait de toutes les nuances de l’automne — qu’importe, Georges Delerue se montre plus inspiré que jamais. Puisant des cordes et du cor anglais une sève frémissante, ni sirop crevé de grumeaux, ni lavure mousseuse, il répand un lyrisme tragique où les larmes dessinent des sillons clairs.

 

Que sa musique en tous points remarquable pour Something Wicked This Way Comes ait été mise au banc par Hollywood affecta très durement Delerue, dont l’investissement passionné irrigue chaque note, chaque chuchotis coulant de l’au-delà, chaque embardée surnaturelle, chaque élan du cœur réprimé à regret. Il est malgré tout une justice : le summum de sa riche période américaine avait peut-être mordu la poussière, mais, à l’instar des braves et des sots chevauchant le fabuleux manège de Mr. Dark, il connut au fil des ans une nouvelle jeunesse discographique sous l’égide, entre autres, de Robert Townson et de Stéphane Lerouge. Si l’idée ne lui viendrait certes pas de prétendre jouer dans la même cour royale que ces irremplaçables cicérones, il était grand temps pour l’auteur de ces quelques lignes et témoignages vidéo de rendre à sa modeste manière l’hommage que Disney refusa autrefois au grand Georges.

 

Benjamin Josse

Benjamin Josse

Rédacteur
Les temps changent. A l'heure de la communication instantanée et du joug de la téléphonie mobile, on ne trouvera plus grand-monde pour s'étonner d'entendre quelque quidam dégingandé soliloquer à haute voix. Aussi incroyable que cela paraisse, il fut une époque où ces effusions publiques aimantaient moult moues désapprobatrices et sourcils orageusement froncés, à plus forte raison quand l'objet de tous ces regards courroucés fredonnait (mal) le thème de The 7th Voyage Of Sinbad et s'essayait (pour un déplorable résultat) à imiter les glouglous burlesques de La Soupe aux Choux. C'est ainsi que de fil cassé en aiguille tordue, le mal-aimé Benjamin trouva refuge dans le giron d'UnderScores, merveilleuse terre d'asile où, depuis lors, il se consacre à l'égoïste satisfaction des vices précités, et d'autres plus condamnables encore. Le moindre, assurément, n'étant pas de larder d'aiguilles trempées dans du curare une poupée grossièrement faite à l'effigie de Hans Zimmer, sa Némésis de toujours (« Si j'arrivais seulement à lui flanquer des cors aux pieds, je serais le plus heureux des hommes », confesse-t-il, l'oeil torve). Parce qu'il lui faut bien gagner sa croûte, ou plus exactement les quignons de pain moisis que le maître des lieux condescend à lui jeter pour tout salaire, il rédige de loin en loin d'étranges amphigouris dédiés à des scores d'exotique provenance. Ses collègues sont incrédules et les lecteurs baillent d'ennui, mais aux dernières nouvelles, il n'a pas l'intention de fermer boutique...
Benjamin Josse