Charles Gerhardt conducts Classic Film Scores

La collection légendaire est de retour chez RCA

Disques • Publié le 13/11/2020 par

Charles Gerhardt Classic Film ScoresCHARLES GERHARDT CONDUCTS CLASSIC FILM SCORES (2020)
Compositeurs : Erich Wolfgang Korngold, Dimitri Tiomkin, Max Steiner, Hugo Friedhofer, Alfred Newman, Bernard Herrmann, Franz Waxman, Miklós Rózsa…
Durée : 9:50:12 | 124 pistes
Éditeur : RCA Red Seal

 

5 Stars

 

On frémit rétrospectivement quand on pense que Peter Munves, directeur de la division classique chez RCA, aurait pu ne pas croiser le chef Charles Gerhardt dans le hall un jour de 1972, et lui proposer d’enregistrer un disque entièrement consacré aux partitions cinématographiques d’Erich Wolfgang Korngold. L’ambition était de faire entendre avec le confort acoustique moderne les grandes pages de la musique hollywoodienne de l’âge d’or (des années 30 aux années 50), en consacrant un album, voire deux, à chacun des grands compositeurs de la période. Rapidement, les producteurs ont l’idée de compléter leur projet par des compilations dédiées à certaines stars emblématiques (Humphrey Bogart, Bette Davis et Errol Flynn). Le concept pouvait sembler baroque mais Munves avait le nez creux. The Sea Hawk : The Classic Film Scores Of Erich Wolfgang Korngold, avec sa fière pochette arborant un vaisseau pirate à l’abordage, allait rencontrer un énorme succès commercial et devenir le fer de lance de la première grande série de réenregistrements de musique de film. Jusqu’alors, la seule « collection » sérieuse était celle de Bernard Herrmann chez Decca, commencée dès les années 60 mais consacrée surtout à sa propre musique. Les Classic Film Scores avaient une vocation plus encyclopédique et abordaient en tout point la musique de cinéma comme le grand répertoire classique. Atteignant d’emblée à l’excellence, la série allait devenir le mètre étalon du genre.

 

A la barre, Gerhardt est rejoint par le producteur Georges Korngold, fils d’Erich, et par Kenneth Wilkinson, un des meilleurs ingénieurs du son classique (qui a notamment réalisé les grands enregistrements de Britten chez Decca). Evidemment, le chef mobilise les troupes d’élite de « son » National Philharmonic Orchestra, dont les solistes ont tout enregistré, tout joué dans les autres orchestres où ils travaillent (rien moins que le London Symphony, le London Philharmonic, le Philharmonia, l’English Chamber Orchestra…), le tout dans l’acoustique miraculeuse de Kingway Hall, salle aujourd’hui disparue. Avec sagesse, le label laissera la même équipe produire l’ensemble de la série, dont les derniers opus paraîtront au début des années 80.

 

Charles Gerhardt Classic Film Scores

 

La plupart des albums ont été réédités en CD une première fois chez BMG avec le procédé Dolby Surround, souvent critiqué pour son côté artificiel, puis sous un nouveau design en 2010 et 2011, sous label RCA cette fois, et avec un son plus fidèle à l’original. Mais c’est la première fois qu’un coffret reprend l’ensemble des douze albums principaux de la série, enregistrés entre 1972 et 1975.

 

Gageons que beaucoup d’amateurs peuvent reconnaître, simplement au son, une page extraite des Classic Film Scores : ampleur et naturel de la scène sonore, richesse du bas medium et du grave, cordes et bois veloutées, cuivres mordants mais larges, aération caractéristique de tous les pupitres, qui donne l’impression d’entendre la musique résonner dans la salle, puissance impressionnante des grands tutti orchestraux, captés avec une ampleur rarement égalée. On peut affirmer sans exagération que ces enregistrements constituent, avec ceux de Decca, le sommet, de la prise de son symphonique, et que beaucoup de disques des labels phares, y compris RCA, consacrés au répertoire classique à l’époque (et aujourd’hui) sont moins bons.

 

Immédiatement, des pages flamboyantes reviennent à l’oreille: le bouillonnant Red House (La Maison Rouge) de Rózsa et son final cataclysmique, le grandiose Citizen Kane de Herrmann, le virevoltant Don Juan (Les Aventures de Don Juan) de Steiner, son rugueux King Kong, l’étourdissante marche de Captain From Castile (Capitaine de Castille) de Newman et ses fanfares (comparez avec le remake pâlot de Cliff Eidelman chez Varèse), les fascinants mélismes archaïsants de The Robe (La Tunique), l’impressionnante passacaille de Friedhofer pour The Sun Also Rises (le Soleil se Lève Aussi), les élans straussiens de Gone With The Wind (Autant en Emporte le Vent)… On l’aura compris, tout cela est voué au post-romantisme le plus échevelé, à l’exception de certaines pages de Herrmann, mêlées d’éléments impressionnistes, ou de Waxman, comme l’étonnante pièce atonale de Mr. Skeffington (Femme Aimée est Toujours Jolie). Faut-il préciser qu’aucun synthétiseur intempestif (à peine un thérémine) ne vient troubler ces voluptés purement acoustiques.

 

 Charles Gerhardt Classic Film Scores

 

Côté répertoire, à côté de quelques musiques connues du public, les producteurs ont l’intelligence de chercher des pièces beaucoup plus rares pour des films oubliés. Ils s’efforcent d’être aussi fidèles que possible à l’orchestration originale, quitte à la reconstituer d’oreille à partir du film quand les partitions n’existent plus. Enfin, gage ultime du sérieux de l’entreprise, les sessions ont lieu en présence des compositeurs, pour les trois d’entre eux encore en vie à cette époque (Herrmann, Rózsa et Tiomkin). Pour Korngold, la question de la fidélité de l’interprétation ne se pose évidemment pas, puisque son fils est à la tête de la série, et John W. Waxman est associé de près à la production de l’album dédié à son père, pour lequel il rédigera des notes extrêmement détaillées. Chaque album est d’ailleurs accompagné d’un livret luxueux et très documenté.

 

Parmi les compositeurs, Max Steiner – le père fondateur – se taille la part du lion, avec quasiment quatre albums pour lui seul, talonné par son rival et ami Korngold. La proximité des deux musiciens sur certains albums met d’ailleurs en évidence la parenté stylistique de leur musique, malgré l’énorme différence quantitative de leur production pour le cinéma : une petite vingtaine de partitions pour Korngold contre 300 au moins pour Steiner. Si la musique de Korngold est dans l’ensemble plus fouillée et complexe, celle de Steiner séduit toujours par sa fougue et sa générosité.

 

Pour certains compositeurs, comme Tiomkin, on peut parler d’une véritable révélation. On ne soupçonnait pas à écouter les vieilles chansons de western pour lesquelles il est surtout connu, la force et la virtuosité des séquences chorales de Lost Horizon (Horizons Perdus), ni la poésie impressionniste de The Big Sky (La Captive aux Yeux Clairs), sans doute une des partitions les plus délicates écrites à Hollywood… Mais l’album le plus impressionnant est peut-être celui consacré à Bernard Herrmann. Le luxe technique de la production permet d’entendre comme jamais auparavant le raffinement orchestral des fresques herrmanniennes. Ainsi dans White Witch Doctor (La Sorcière Blanche) où la dynamique sonore de la prise de son fait merveille.

 

Charles Gerhardt Classic Film Scores

 

Le principal maître d’œuvre de cette réussite est bien sûr le chef. La largeur majestueuse de ses tempi, ses phrasés incroyablement voluptueux, son sens du rubato, de la construction et des crescendo font merveille dans les grandes pages épiques ou lyriques. Certains extraits d’un style plus léger, comme l’ouverture de All About Eve (Eve) de Newman, sont peut-être moins convaincants, car manquant de mordant et de vivacité. D’autres, trop brefs et isolés du reste de la partition, perdent un peu de leur saveur, comme Spellbound (La Maison du Dr. Edwardes) ou Sahara de Rózsa. L’éparpillement de certains albums sur des extraits trop courts et trop nombreux avait d’ailleurs fait l’objet de quelques reproches à l’époque. Mais ce sont des détails dans un ensemble somptueux et chaque album comprend au moins deux suites largement développées. On ne voit guère que les meilleurs enregistrements de William Stromberg pour Marco Polo et Naxos, de Rumon Gamba (et quelques autres) pour Chandos, et les superbes contributions rozsaciennes de Broughton et Wilson chez Intrada pour approcher l’excellence technique et musicale de cette série légendaire.

 

Notons que certains enregistrements réalisés dans la continuité ou en parallèle à la série principale, ceux de Gerhardt consacré à John Williams, celui, somptueux, de David Raksin dans ses propres partitions (chroniqué ici) et l’album Spectacular World Of Classic Film Scores comprenant des extraits non retenus dans les albums originaux – avec une magnifique ouverture du Julius Caesar de Rózsa et l’étonnante musique avant-gardiste de Tiomkin pour The Thing From Another World (La Chose d’un Autre Monde)- ne figurent pas dans le coffret. Celui-ci comprend néanmoins un programme copieux de 12 CD, proposé ici à un prix ridicule. Pour achever de convaincre les quelques réticents, ajoutons une jolie brochette de solistes : Kiri Te Kanawa (débutante mais tout de même), les pianistes Joachin Achucarro et le grand Earl Wild, enfin deux excellents chœurs d’opéra, les Ambrosian Singers de John McCarthy – qui nous avaient tant fait peur dans The Omen (La Malédiction) de Goldsmith – et le John Alldis Choir. Chez RCA, on ne faisait pas les choses à moitié…

 

Le seul bémol concerne la présentation très spartiate du coffret, série économique oblige. On est loin des notes foisonnant d’informations des éditions précédentes et de la fantaisie graphique des jaquettes originales, qui donnaient à l’ensemble un cachet définitif.

 

Charles Gerhardt Classic Film Scores

Stephane Abdallah

Stephane Abdallah

Contributeur
Mélomane professionnel, cinéphile bénévole, plumitif compulsif, critique expéditif, promeneur invétéré, apprenti dilettante, sarrusophoniste pervers, il dévore très jeune les critiques enthousiastes de Bertrand Borie dans l’Ecran Fantastique et découvre ainsi, médusé, les noms de Jerry Goldsmith, Georges Delerue et autres Arié Dzierlatka, dont les noms côtoient bientôt chez lui ceux de Stravinsky, Ravel et Bartok. Depuis, il n’a de cesse de convaincre un monde incrédule des beautés coruscantes de la musique d'écran, à grand renfort d’images audacieuses, de métaphores contrapuntiques, d’analyses fleuries et d’envolées pindariques.
Stephane Abdallah