Total Recall (Jerry Goldsmith)

Missing in Action #8

Disques • Publié le 07/09/2020 par

Elles forment une troupe hétéroclite d’orphelins et de réservistes qui jamais ne furent envoyés au front, claquemurés pour ne pas fragiliser l’équilibre dramatique patiemment édifié à l’écran ou satisfaire les caprices de stars tyranniques et de producteurs dévorés d’acouphènes. UnderScores se propose, montages à l’appui, de donner la parole aux musiques qu’en tous temps, le cinéma rejeta loin des feux de la rampe.

Total RecallTOTAL RECALL (1990)
TOTAL RECALL
Réalisateur : Paul Verhoeven
Compositeur : Jerry Goldsmith
Séquence décryptée : End Of A Dream (1:41:00 – 1:47:03)
Éditeur : Quartet Records

Tout bien réfléchi, l’astuce finalement privilégiée par Paul Verhoeven lors de l’apothéose de Total Recall en vaut une autre. Pour marquer son odyssée rouge (dans bien des sens du terme !) d’un acmé digne de ce nom, il choisit d’interrompre ex abrupto le flux torrentiel de la musique à l’instant précis où Arnold le Magnifique, tendant sa main vers un étrange dispositif creusé de l’empreinte d’une patte martienne, épouse sans retour son destin. Place aux rugissements telluriques des fondations de Mars, qui s’enchevêtrent soudain selon un ordre complexe, et aux assourdissants geysers de poussière et de feu vomis par la planète en révolution — du pain béni pour les bruiteurs fous ! Aussi fruste soit-il, l’effet ne manque pas d’efficacité. D’aucuns n’en demeurèrent pas moins des plus marris en découvrant ainsi tronqué le dantesque essor pris par Goldsmith : à savoir, les amateurs aux rangs clairsemés de musique de film, qui, jusqu’à ce moment, tendaient l’oreille avec dévotion et matraquaient en cadence les accoudoirs des strapontins.

 

Leur frustration est toute légitime. Après tout, Total Recall brille d’une lueur particulière au pinacle de la galaxie goldsmithienne. Aux côtés d’un Rambo: First Blood Part II qui lui livre une concurrence farouche, cette hyperbole cuivrée, cette nova dévastatrice a presque valeur de défi personnel. Comme si était venu au compositeur le désir un tantinet matamore de mettre à l’épreuve, pour la dernière fois, ses propres limites en termes d’action pure — lesquelles, notoirement, possédaient une élasticité peu commune. Il va donc loin, Jerry, très loin, s’adonnant avec rage aux pulsations kinésiques qui firent de lui un seigneur et maître du mouvement perpétuel. Et du mouvement, c’est un euphémisme de dire que l’ultime acte de sa symphonie d’outre-Terre n’en manque pas ! Plus râblé en apparence, moins délié que les précédentes explosions d’adrénaline dont le rythme regorge d’éblouissantes césures, il fonce bille en tête en se souciant comme de colin-tampon d’épargner les forces des musiciens, au bord de la rupture. Un bref répit, fruit de miséricorde pourrait-on croire, leur est accordé lorsque les cuivres, au diapason des sursauts spasmodiques qui tordent les entrailles de la planète, couvent d’une voix menaçante le peuple de Mars, élus bienheureux et parias d’en bas mêlés. A peine le temps de souffler, de faire craquer les nuques endolories et d’étirer les doigts gourds, que se déchaîne derechef l’ouragan, au cœur duquel même les staccato de xylophone en remontrent à la frénésie d’un tir de barrage.

 

Les exégètes de Philip K. Dick ont souvent vitupéré contre les adaptations à l’écran de ses oeuvres (oui, même Blade Runner), où ils se désolent de n’en retrouver ni l’esprit, ni la lettre. Inutile de dire que Total Recall compte au nombre de leurs souffre-douleur d’élection, puisque le film, malgré ses atours indubitablement science-fictionnels, est surtout une machine de guerre mettant en vedette un Schwarzy au summum de sa gloire. Impossible pour Jerry Goldsmith de s’y tromper. Toute la surenchère inhérente aux blockbusters hollywoodiens se retrouve, démultipliée, exacerbée, follement accrue, au bout de sa baguette virevoltante et crachant des flammes. Le Hollandais (pas si) violent aurait-il eu peur que cette éruption magmatique ne réduise en cendres les derniers rubans de pellicule ? Quelle tristesse ! Alors que Jerry s’était donné tant de mal pour que son ultime chant de destruction crevât lui aussi la voûte congestionnée des cieux martiens…

 

Benjamin Josse

Benjamin Josse

Rédacteur
Les temps changent. A l'heure de la communication instantanée et du joug de la téléphonie mobile, on ne trouvera plus grand-monde pour s'étonner d'entendre quelque quidam dégingandé soliloquer à haute voix. Aussi incroyable que cela paraisse, il fut une époque où ces effusions publiques aimantaient moult moues désapprobatrices et sourcils orageusement froncés, à plus forte raison quand l'objet de tous ces regards courroucés fredonnait (mal) le thème de The 7th Voyage Of Sinbad et s'essayait (pour un déplorable résultat) à imiter les glouglous burlesques de La Soupe aux Choux. C'est ainsi que de fil cassé en aiguille tordue, le mal-aimé Benjamin trouva refuge dans le giron d'UnderScores, merveilleuse terre d'asile où, depuis lors, il se consacre à l'égoïste satisfaction des vices précités, et d'autres plus condamnables encore. Le moindre, assurément, n'étant pas de larder d'aiguilles trempées dans du curare une poupée grossièrement faite à l'effigie de Hans Zimmer, sa Némésis de toujours (« Si j'arrivais seulement à lui flanquer des cors aux pieds, je serais le plus heureux des hommes », confesse-t-il, l'oeil torve). Parce qu'il lui faut bien gagner sa croûte, ou plus exactement les quignons de pain moisis que le maître des lieux condescend à lui jeter pour tout salaire, il rédige de loin en loin d'étranges amphigouris dédiés à des scores d'exotique provenance. Ses collègues sont incrédules et les lecteurs baillent d'ennui, mais aux dernières nouvelles, il n'a pas l'intention de fermer boutique...
Benjamin Josse