Gojira (Akira Ifukube)

Le Roi des Rois

Disques • Publié le 31/08/2020 par

GodzillaGOJIRA (1954)
GODZILLA
Compositeur :
Akira Ifukube
Durée : 44:09 | 23 pistes
Éditeur : King Records

 

5 Stars

 

Oh paix, oh lumière

Reviens-nous vite

Puissions-nous vivre sans destruction

Puissions-nous regarder vers demain avec espoir…

 

Tiré de Heiwa e no Inori (Prière pour la paix) – Paroles de Shigeru Kayama

 

Les grands monstres sont des paradoxes. Comme l’Homme dont ils symbolisent les peurs et les espoirs, leur nature est plurielle ; ils incarnent à la fois nos instincts primitifs et notre quête d’humanité, surgissent de nos cauchemars fangeux comme de nos aspirations à la grandeur. Ils sont les fruits de notre bestialité refoulée aussi bien que de notre imaginaire, spontanément ou d’un geste conscient, par la poésie ou – plus souvent – la science. Parfois ce sont de pauvres créatures construites de toutes pièces, des colosses aux pieds d’argile qu’on préfère haïr sitôt la vraie nature révélée, parfois des êtres non désirés nés de nos excès ou d’une nature qui nous dépasse. Un destin commun les guette néanmoins, quel que soit leur statut : la destruction, seule issue propre à remettre en ordre un monde qu’il nous faut maîtriser. Ce qui ne les empêche nullement de ressusciter à la faveur d’un succès public, soit dit en passant, mais peu d’entre eux accèdent au stade ultime, celui de quasi-divinité. Godzilla, de son vrai nom Gojira, est de ceux-là. Au cinéma, le roi Kong a tracé la voie dès 1933 (lui aussi pour conjurer une crise, économique cette fois), mais il n’est le dieu que d’une île peuplée d’indigènes crédules, constamment défié par une faune préhistorique qu’on peine à relier à lui, zoologiquement et mythologiquement parlant. Il a beau rugir en se frappant la poitrine, un sentiment humain (son attachement à la belle) et une poignée d’artefacts de la modernité triomphante (grenades, Empire State Building, avions mitrailleurs) ont finalement raison de lui : rien de divin là-dedans, son humanité fait sa force et sa faiblesse. Godzilla – l’original, premier du nom – est d’une autre nature.

 

Tout se joue dès la naissance du projet. Le Japon vit la fin de l’occupation des USA consécutive à sa reddition de 1945, moins d’une décennie sépare l’archipel du déluge de feu qui, sous la forme de bombardements massifs puis en deux frappes esquissant un enfer alors inconnu, a réduit en cendres les velléités guerrières de l’empereur Hirohito et d’un peuple humilié. L’ère Showa est devenue celle de la bombe. Outre la date fatidique d’Hiroshima, triste première que l’on peut considérer comme l’acte de naissance symbolique de Godzilla, deux faits concourent à sa création : les tests nucléaires américains sur l’atoll de Bikini (qui contaminèrent les pêcheurs du thonier Daigo Fukuryu Maru), et l’abandon par la Toho du projet Eiko no Kage ni (Dans l’ombre de la gloire), la faute semble-t-il à un scénario politiquement indélicat vis-à-vis de leurs partenaires indonésiens. Tomoyuki Tanaka, le producteur, doit alors imaginer un projet de remplacement. Il se rappelle (en survolant la mer, selon la légende) le King Kong de Schoedsack et Cooper (ressorti avec succès en 1952 et dont on trouvera de multiples traces dans le script final), ainsi que The Beast From 20,000 Fathoms (Le Monstre des Temps Perdus) d’Eugène Lourié, fraîchement débarqué sur les écrans, qui influencera de même le film.

 

Gojira

 

La production se met rapidement sur pied autour du réalisateur Ishiro Honda, du superviseur d’effets spéciaux Eiji Tsuburaya et du compositeur Akira Ifukube, tous frappés d’une manière ou d’une autre par le conflit mondial, et déjà rompus soit au film de guerre soit à l’évocation des drames d’Hiroshima et Nagasaki. Ni le nom ni l’apparence de la créature ne sont définis au départ, et le titre provisoire, Dai Kaiju no Katei Niman Mairu (« Le Grand Monstre Venu de 20 000 Lieues sous la Mer ») masque le fond du projet. La terreur de la bombe se matérialise au final dans la masse rocailleuse haute de cinquante mètres d’une bête préhistorique amphibie, à laquelle  les anciens sacrifiaient des jeunes femmes quand le poisson manquait et qui, irradiée et réveillée par des essais atomiques, va s’extraire des flots pour retourner sa colère radioactive contre la population. Godzilla opère ainsi la synthèse des monstres naturels (les dinosaures, Kong) et des dérives scientifiques (les expériences de Frankenstein) : d’un côté la peur du tsunami, de l’autre celle de l’atome.

 

Lorsqu’il est approché pour mettre en musique le film en cours d’achèvement, Akira Ifukube n’a qu’une poignée de jours devant lui. Heureusement, il se trouve en terrain relativement connu : il vient d’illustrer (en 1952 et 1953) les drames Genbaku No Ko (Les Enfants d’Hiroshima) puis Hiroshima, deux partitions tragiques pour chœur et orchestre qui vont influer sur celle de Godzilla, dont la parabole scénaristique est claire. La créature est d’abord un moyen, fut-il spectaculaire, pas une fin. Contrairement au géant protecteur plus ou moins gentil, revanchard ou ridicule que les futurs films de kaiju feront de lui, Godzilla premier du nom n’a pas de mobile réfléchi, pas de psychologie. Il est une force destructrice primale, le feu en marche, un dinosaure changé en un golem pétri de barbarie nucléaire. Pourtant nul écrin musical extravaguant n’est conçu pour ce titan hybride, nul instrument inouï ou rare n’est exhumé mis à part, pour obtenir son cri ravageur, une contrebasse (!) subrepticement empruntée à l’Université des Arts de Tokyo, dont le crissement des cordes sera accéléré. Un coup de génie pour le compositeur doté d’une casquette de concepteur sonore somme toute inhabituelle. Mais une musique orchestrale supérieurement conçue, traditionnelle mais des plus expressives, pourvoit à l’essentiel.

 

Gojira

 

La seule incursion réellement exotique du film, Rituel Musical de l’Île Odo, ancre néanmoins le monstre dans sa légende ancestrale à travers une danse rituelle (clin d’œil à Skull Island), rappelant la vie traditionnelle et la pauvreté d’une île de pêcheurs à laquelle la moderne Tokyo succédera dans le malheur : personne n’est à l’abri. À côté de cela, bien qu’usant d’une métaphore fantastique, le drame se veut réaliste et contemporain, comme les questions posées sur les responsabilités de chacun et la validité d’une science qui génère l’horreur, permises par le départ des américains du pays. Loin d’une SF tape-à-l’œil, c’est bien l’idée pacifiste et écologiste d’une Terre en colère, d’une puissance dévastatrice que le compositeur doit souligner, autant que son incarnation, sans oublier les larmes d’un peuple meurtri mais combatif malgré tout, qui s’offre au passage un semblant de revanche sur l’issue de la guerre, du moins l’occasion de panser a minima ses plaies et son honneur. À cet effet, Ifukube développe la fameuse marche de Godzilla, qui sera par la suite recyclée pour égayer les balades de ses sympathiques avatars, mais décrit ici les tentatives des hommes (par le biais de l’armée) pour contenir le mal : le Générique, Attaquez Godzilla ! et Godzilla vers la Baie de Tokyo sont autant d’occurrences émaillant la partition, qui permettent d’en apprécier la proximité rythmique ponctuelle avec Le Sacre du Printemps de Stravinsky. Une parenté qui en dit long sur le rôle alloué à l’armée, et peut expliquer le transfert effectué à postériori sur Godzilla lui-même. À cette marche ambivalente répond celle dite de la frégate, plus héroïque et qui deviendra tout aussi célèbre, associée en particulier au vaisseau qui transporte les protagonistes du film dans leurs recherches. Voilà pour la combativité, qui permet de redonner du rythme et quelques couleurs à un drapeau en berne. Le schéma principal d’Ifukube est cependant tracé d’une encre plus noire – de l’eau lourde, pour rester dans la radioactivité.

 

La véritable âme musicale de Godzilla se construit en effet sur le sombre Thème de l’Île d’Odo – ou est-ce l’inverse ? –, relation à double sens qui traduit le lien naturel de l’animal et de son habitat. Le morceau ainsi nommé nous le présente par le biais teinté de mystère d’un cor, mais on le découvre d’abord dans Inquiétude sur l’Île d’Odo (où un basson solitaire associé aux tournures mélodiques nous rappellent encore Le Sacre du Printemps), puis Orage sur l’Île d’Odo où intervient un motif virevoltant évoquant la tempête déjà entendu dans les scènes d’introduction, avant que le motif de l’île, ponctué par la grosse caisse, ne se cale clairement sur le pas du titan cracheur de feu (un dispositif discrètement annoncé dès Le Naufrage du Bingo-Maru). Soudain Godzilla Rejoint la Rive et tout se déchaîne définitivement : dans une progression se référant peut-être à Max Steiner (on pense à l’apparition de Kong), le thème s’annonce, dissonant – littéralement martelé au poing sur le piano – puis, après un retour du motif tempétueux, s’impose avec une redoutable efficacité. Lent, pesant, implacable, Godzilla sème sans nuances sa terreur antédiluvienne, à grand renforts de cuivres furibard et des percussions – tam-tam, cymbales, grosse caisse – souvent associés aux grand monstres. En alternance avec les marches héroïques, le motif se répète de manière similaire sur plusieurs morceaux avant de trouver une paix passagère au début de Godzilla vers la Baie de Tokyo – interrompue par l’armée, comme il se doit.

 

Gojira

 

À partir de là, la partition bascule dans sa dernière dimension, son regard douloureux posé sur l’histoire du film et sur l’histoire tout court. Les images de Tokyo Dévasté, évoquant les séquelles du passage de Godzilla, ont fait sortir certains spectateurs des salles lors de la sortie du film. Une émotion bien compréhensible dix ans après les faits. Délaissant l’ascèse du documentaire, Akira Ifukube transfigure la séquence en y introduisant, orchestralement, sa Prière pour la Paix qui nourrit l’essentiel des dernières séquences musicales. On retrouve ce requiem sobre, tragique mais apaisé, en particulier juste avant la mise à mort de la créature, porté par les mots simples de Shigeru Kayama (auteur de l’histoire initiale) et interprété dans le film par les élèves de l’école supérieure de musique de la Toho.

 

Né de la bombe à hydrogène américaine, Godzilla meurt asphyxié par la bombe à oxygène japonaise (à laquelle Ifukube alloue une vibration glaçante) inventée par le professeur Serizawa, mais à deux conditions morales : seulement après que l’armée traditionnelle s’y soit cassé les dents, et assortie d’un sacrifice compensant tant bien que mal celui de la créature, le suicide de l’inventeur qui aura au préalable détruit ses plans. Ainsi son arme ne pourra plus servir, privant son pays d’une puissance qui pourrait lui être militairement profitable, mais par ailleurs susceptible d’éveiller d’autres Godzilla. Une fin moins ambiguë que certains l’ont écrit, qui certes s’appuie sur une ultime invention destructrice (relativement inévitable à ce stade) tout en plaidant coupable, mais affiche son antimilitarisme en s’astreignant à une science raisonnée, plus crédible (en tous cas plus sincère en cette période difficile) que la fierté va-t’en-guerre et la larmichette un peu faux-cul de nombreux films américains du genre, le tout soutenu avec doigté par le traitement musical. Pas de fanfare victorieuse de la part d’ Ishiro Honda et Akira Ifukube, juste ce requiem en hommage aux victimes de la folie guerrière aussi bien qu’à la bête innocente qui lui a servi de réceptacle, et ceci jusqu’à la note finale.

 

Gojira

 

Discographiquement parlant, le Godzilla de 1954 a été l’objet de plusieurs éditions dans sa version originale, au Japon (principalement chez Futureland/Toshiba EMI) mais aussi chez La-La Land en 2004, la plus complète à ce jour avec 26 pistes (dont des versions alternatives) tirées des caves de la Toho et toilettées avec soin. Restent les limitations intrinsèques à ce mauvais enregistrement : son mono quelque-peu étouffé, bande passante limitée et distorsions. Mais attention, comme l’ont démontré nombre de matches de catch géants en milieu urbain, un kaij? peut en cacher un autre. Car à l’occasion de la première projection du film avec orchestre organisée pour le centenaire posthume d’Ifukube, son disciple, le chef d’orchestre et compositeur Kaoru Wada, a reconstitué la partition pour l’enregistrer en 2014 à Osaka face à un Japan Century Symphony Orchestra visiblement heureux de se tailler une part de la bête. À part le célèbre cri qui en tant que bruitage n’a pas été inclus sur ce CD édité par Kings Records, logiquement tout est là, divisé en 22 plages, y compris Les Marins du Eiko-Maru, brève pièce nostalgique pour guitare et harmonica. Synchro oblige, les tempi sont fidèles, le son excellent, l’orchestre et le chœur féminin donnent tout ce qu’il faut.

 

Certains regretteront à tort l’échelle dynamique large de l’enregistrement, qui exige une écoute à volume élevé pour apprécier les passages les plus doux, mais les japonais apprécient la juste (dé)mesure : cette échelle est celle de Godzilla, et permet ici d’en restituer pleinement la masse. L’âpreté des bandes originales mise à part (qui joue également un rôle dans la perception de la musique), et bien que certains équilibres sonores soient inévitablement différents, tout semble à sa place, clair, spectaculaire quand il le faut… et parfaitement maîtrisé. La perfection ? Finalement, le seul petit défaut du disque découle de l’œuvre elle-même, de la répétition peu imaginative des marches fanfaronnes qui rompt régulièrement la progression des scènes d’angoisse, sans réelle fusion. La volonté du compositeur pour créer un effet de contraste, certainement, mais peut-être aussi une simplification due aux conditions de composition ? Quoi qu’il en soit, ce sentiment est d’abord le résultat de la continuité musicale resserrée du disque, indépendamment du film, toute reconstitution intégrale se heurte à ce genre d’écueil. Difficile d’en faire le reproche, d’autant qu’une fois goûtées religieusement les dernières mesures de la piste 22, on découvre – si l’on a mal décrypté le boîtier typographié en japonais – que le chef Wada nous a concocté en guise de générique une Science-Fiction Monster Fantasy récapitulant quelques thèmes, dans la tradition des Symphonic Fantasy du compositeur. Cela dit, on a rendu les armes depuis longtemps.

 

Gojira

David Lezeau

David Lezeau

Rédacteur
Prenez une grande marmite. Disposez au fond des vinyles du Petit Ménestrel puis de Williams, Goldsmith, Rózsa et Herrmann, alternez avec du Dvorak, Mendelssohn et Rimski-Korsakov, saupoudrez de Simon & Garfunkel, Pink Floyd et Jean-Michel Jarre. Ajoutez une pincée de disco, faites fondre à feu doux. Tapissez d’exemplaires de Télé Junior, Yoko Tsuno, Blake et Mortimer, Strange, L’Écran Fantastique et Cinefex, de tickets de cinéma et de cartes de vidéoclubs, remplissez d’un épais nuage de pellicules Super 8 et 24x36, saupoudrezde maquettisme, d’hitchcockisme et de spielberguite aiguë avant de faire réduire. Laissez reposer quelques années. Enrichissez de CD d’Horner, Mahler, Sarde, Delerue, Schifrin, Chostakovitch, Morricone et d’autres selon vos goûts. Poivrez, salez, ajoutez une pincée de jazz, des arômes de Miyazaki, un zeste de Druillet, quelques peanuts et deux pieds nickelés, arrosez d’une grosse louche d’écriture dans laquelle vous aurez dilué des épices d’Azimov, Lovecraft et Ogawa, avant de réchauffer à feu doux. Servez bien chaud.
David Lezeau

Derniers articles de David Lezeau (voir tous ses articles)