Carmen (Ernesto Halffter)

... si je t'aime, prends garde à toi !

Disques • Publié le 27/07/2020 par

CarmenCARMEN (1926)
Compositeur : Ernesto Halffter
Durée : 66:49 | 17 pistes
Éditeur : Naxos

 

 

4.5 Stars

 

Contre toute attente, pour ainsi dire, en 1926, le film muet de Jacques Feyder, basé sur l’œuvre de Prosper Mérimée, Carmen, n’est pas accompagné par la musique de l’opéra de Bizet, composé en 1875. L’opéra n’a pas connu un succès fracassant dans ses premières représentations, la faute à un sujet jugé sulfureux et à un accueil critique est plus que glacial. Georges Bizet meurt dans la foulée, à 36 ans. Mais déjà, des voix s’élèvent pour encenser l’œuvre. Johannes Brahms la verra vingt fois de suite. Richard Wagner la tient en la plus haute estime et Piotr Tchaïkovski dira : « Dans dix ans, ce sera l’opéra le plus célèbre de toute la planète. » On sait ô combien aujourd’hui que ceux là avaient parfaitement raison.

 

Malgré la popularité de l’œuvre de Bizet, Feyder ne tient pas à utiliser les musiques, pour plusieurs raisons. La première tient surtout dans le fait que l’opéra de Bizet se démarque outrageusement du livre éponyme, et que le film lui demeure dans l’ensemble très fidèle, donc assez sombre. Exit la légèreté enthousiasmante de Bizet. Feyder fait donc appel au compositeur espagnol Ernesto Halffter. Elève doué de Manuel de Falla, mais aussi de Stravinsky et de Ravel, relativement méconnu du grand public aujourd’hui, et encore plus des amateurs de musique de film, Halffter n’est en pas moins un compositeur intéressant. En fait, les deux œuvres musicales partagent le goût de leurs compositeurs respectifs pour les orchestrations chatoyantes, les harmonies lisibles extrêmement tonales et les mélodies folkloriques (principalement andalouses), bien que la partition du film, en accord avec le livre, soit plus dramatique que la musique de Bizet.

 

Dès les deux premiers morceaux (Animé et Modéré – Sombre), le style de Halffter éclate de toute sa subtilité, avec force rubato à la clarinette et figures rapides montantes et descendantes alternativement sur presque tous les pupitres. Les orchestrations évoquent en quelques mesures l’Espagne du XIXème siècle (tambourin et castagnettes dans La Vieille Castille) sur un rythme d’habanera efficace et même menaçant (à la fin de Modéré – Sombre). Le motif répété de sept notes d’En Andalousie – Triste et Mystérieuse montre à quel point Halffter est habile avec l’écriture orchestrale, alors qu’il n’a pas encore 21 ans ! Il construit, en un peu plus de six minutes, un canevas de suspense pour illustrer le camp des voleurs sans quasiment avoir recours à l’atonalité.

 

Carmen

 

Vient ensuite un morceau de plus de onze minutes, Real Fabrica de Tabacos, qui commence par une sorte de marche en 6/8 immédiatement suivie d’une mélodie d’inspiration andalouse qui rebascule vers la marche du début du morceau mais, cette fois, de manière décalée, presque ironique. Ce long morceau n’est cependant pas le plus long puisque interviendra un peu plus tard un véritable tour de force de près de treize minutes intitulé Triste et Mystérieuse, à la fois romantique, nostalgique et presque religieux.

 

Le score est constamment changeant et comporte beaucoup de motifs et thèmes différents associés soit aux personnages, soit aux situations avec des influences assez diverses, comme celle, évidente, de Manuel de Falla mais aussi celle, plus inattendue, de Stravinsky, particulièrement frappante dans la Danse de Carmen qui n’a rien à voir avec la fameuse Habanera de Bizet. Ici, les rythmes du Sacre du Printemps sont évoqués, parfois avec finesse, parfois un peu moins, pour illustrer la danse de Carmen envers les officiers. On peut noter également que Halffter n’est pas insensible à la musique de Ravel et en particulier à celle de Daphnis et Chloé, notamment dans le dernier morceau du score, Mort de Carmen. Les huit minutes de cette piste poignante rappelleront à l’amateur que les cordes passionnées de Vertigo (Sueurs Froides) d’Herrmann ne sont peut-être pas seulement empruntées à Wagner. Cependant le caractère dramatique de la scène, que Herrmann aurait sans doute traité avec une emphase sombre et désespérée, inspire à Halffter un basculement d’une tonalité mineure vers une tonalité majeure comme pour signifier au public que la mort de Carmen est aussi un soulagement pour l’infortuné Don José.

 

La partition de ce Carmen de 1926, film muet qui n’est qu’une des nombreuses adaptations de Mérimée au cinéma (on en dénombre pas moins de 80 !), est une œuvre que l’immense popularité de celle de Bizet a presque totalement occulté. Heureusement, grâce à Naxos, on peut aujourd’hui l’écouter en dehors de son support filmique (difficile à trouver de nos jours par ailleurs) et goûter aux orchestrations chamarrées de Halffter et à ses mélodies si délicieusement évocatrices.

 

Carmen

Christophe Maniez

Christophe Maniez

Rédacteur
Alors à l'orée de l'adolescence, au début des années 80, le jeune Christophe découvre à la télévision, coup sur coup, deux chefs d'œuvre qui marqueront son esprit à jamais. Le premier, Rocky, fait naitre en lui la jubilation par les mélodies riches en émotion de Bill Conti, devenu maintenant un de ses compositeurs fétiches. Le second, Vertigo d'Alfred Hitchcock, le plonge dans la musique du géant Bernard Herrmann, par le biais d'une partition pleine de mystère et de romance. Puis c'est l'escalade : il est tellement absorbé par la puissance des plus belles pages de la musique de film qu'il en vient à étudier de plus près le solfège et la composition (en quasi autodidacte, d'où son niveau plutôt moyen). Durant les mois suivants, il découvre John Williams et son Return Of The Jedi au cinéma. Transporté par la musique, il devient rapidement fan de ce compositeur. Son cercle de connaissances s'élargit et il en vient, plus tard, à admirer James Horner (un autre de ses compositeurs préférés) et Franz Waxman, notamment. Et puis, en 1989, c'est la claque : alors que tout le monde s'éclate sur la Bat Dance de Prince, il n'a d'oreille que pour les notes du Batman de Danny Elfman (par ailleurs, un des premiers CDs qu'il achète). Depuis lors, son amour pour la musique du compositeur attitré de Tim Burton ne s'est jamais démenti. Aujourd'hui, Christophe erre dans les couloirs obscurs d'UnderScores où il peut disputer le bout de gras avec d'autres êtres atteints du même syndrome que lui. Et l'aventure continue...
Christophe Maniez

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