Dracula / The Curse Of Frankenstein (James Bernard)

La Chair et le Sang

Disques • Publié le 18/05/2020 par

Dracula / The Curse Of FrankensteinDRACULA / THE CURSE OF FRANKENSTEIN (1958 / 1957)
LE CAUCHEMAR DE DRACULA / FRANKENSTEIN S’EST ÉCHAPPÉ
Compositeur :
James Bernard
Durée : 75:03 | 21 pistes
Éditeur : Tadlow Music

 

5 Stars

 

James Bernard travaille pour le studio Hammer depuis 1955 et The Quatermass Experiment (Le Monstre). Il a écrit pour ce film une partition remarquée et assez remarquable, puisque, cinq ans avant Herrmann et son Psycho (Psychose), il tente de créer un score à base de cordes uniquement. Il ne pousse toutefois pas son idée jusqu’à son paroxysme et, pour les besoins de certaines scènes, il a recours à quelques percussions. Il n’a que trente ans mais déjà, à la Hammer, on sent qu’on tient là un compositeur riche d’une vraie signature musicale. On lui demande d’ailleurs de refaire le coup de ce son si particulier sur X The Unknown. Fort de ces deux succès publics, le studio Hammer, qui n’avait vécu jusqu’ici que de petits films policiers et de comédies somme toute bien inoffensives, s’engouffre dans la brèche du film d’horreur et d’épouvante.

 

Pour son premier film en couleurs, en 1957, la Hammer tient à ce que Bernard soit de la partie. Bénéficiant d’un budget beaucoup plus confortable qu’à l’accoutumée et d’un réalisateur extrêmement capable et même inspiré, Terence Fisher, le studio demande alors au compositeur ce dont il a besoin. Il répond que s’il pouvait avoir, cette fois, en plus des cordes et des percussions, quelques cuivres, il serait content. On lui dit « bien sûr, et même des bois. » Un vrai orchestre symphonique alors ? Oui. Et Bernard se lance alors dans la composition d’une œuvre qui va carrément forger la signature musicale de la Hammer de la fin des années 50 jusqu’au début des années 70.

 

La démarche première du compositeur anglais était de toujours se demander si le titre du film ne pouvait pas lui donner une idée de thème ou de motif. Parfois cela fonctionnait, et d’autres fois, l’inspiration ne venant pas, il devait chercher une autre solution. Ici, en décomposant les syllabes de The Curse Of Frankenstein, il trouve immédiatement le thème central de six notes :

 Frankenstein Theme

 

Dès l’ouverture, Bernard donne le ton. Un accord de piano grave accompagne un gong puissant et un coup de timbale bien senti. Le décor est planté. On n’est pas là pour rigoler. D’ailleurs, les harmonies du thème central exploitent les tritons, les fameuses quartes augmentées (historiquement aussi appelées « la musique du diable »). L’effet est saisissant. Il est intéressant de noter le lien de parenté qui existe entre la musique de The Curse Of Frankenstein et le Dracula à venir. Par exemple, on peut entendre dans le morceau It’s Alive un motif qui sera repris intégralement dans le second film par le biais d’un accord de tritons pour suggérer la présence du roi des non-morts (de manière ironique, voire malicieuse, dans The Curse Of Frankenstein, cette musique sert une scène où le savant-baron fait revenir un chiot à la vie). Cet accord ouvre d’ailleurs le morceau suivant (The Gibbet) où le baron récupère un corps sans vie sur la potence pour ses expériences d’assemblage de chairs.

 

La partition de The Curse Of Frankenstein est bien loin d’être anecdotique. Et si son thème principal n’est pas aussi marquant que celui que le compositeur trouvera pour Dracula, le reste de la musique recèle bien des trésors cachés et des ébauches de thèmes que l’on repèrera dans le long-métrage suivant.

 

The Curse Of Frankenstein

 

Le film mettant en scène les expériences folles du savant-baron obtiendra un très grand succès. L’idée de se réapproprier les plus grandes figures des films Universal des années 30, et qui fut à l’origine de cette relecture de Frankenstein, se prolonge l’année suivante avec l’adaptation de Dracula (connu également sous le titre Horror Of Dracula). On reprend l’équipe gagnante de The Curse Of Frankenstein avec, à la barre, l’excellent Terence Fisher, aujourd’hui cinéaste culte, et à juste titre, ainsi que les deux principaux acteurs. La créature de Frankenstein se mue en un comte Dracula interprété par un Christopher Lee effrayant à souhait. L’inquiétant Baron, sous les traits du flegmatique Peter Cushing, se transforme en Professeur Van Helsing. Le film, exploitant plus encore les contrastes de couleurs primaires, terrorisa les spectateurs anglais par sa combinaison osée (pour l’époque) d’érotisme et d’épouvante. La critique eut cependant la dent dure pour un film qui, aujourd’hui, est considéré comme un classique du genre.

 

Fisher, Cushing et Lee ne sont pas les seuls à être réunis à nouveau. James Bernard réintègre aussi la joyeuse équipe. Fidèle à son approche de se servir des syllabes du titre du film, il compose un motif de trois notes, simple et percutant. Il l’agrémente en pensant à une phrase qui lui vient en tête : « Dracula, beware of Dracula. » Et le tour est joué.

 Dracula Theme

 

Au final, l’intention de Terence Fisher est simple : il faut marquer l’esprit du spectateur d’entrée de jeu. Or, le générique, statique au possible, présente en gros plan une gargouille de pierre pendant près de deux minutes. Avec ce motif simple et obsédant, le compositeur capte l’attention du spectateur. Après une première exposition du motif avec transposition dans une tonalité plus haute, puis un retour à la tonalité d’origine, le rythme des timbales, lent (environ 60 ppm), se calque sur le battement moyen d’un cœur humain. Celui-là même qui fait circuler votre sang. Est-ce un hasard ? Sans doute pas.

 

Le caractère sanguin de l’œuvre se retrouve dans la partition du compositeur anglais, qui est ici bien plus agressive que celle du précédent. Il faut dire que le film, qui délivre de purs moments de suspens et de terreur, permet aussi la composition de pièces d’action plus directes. L’orchestre laisse ainsi parfois exploser une rage, presqu’animale, celle de Dracula bien sûr (Dracula’s Rage) mais aussi celle du combat entre le bien et le mal, incarné par un Van Helsing déterminé (The Final Battle). Toutefois, on ne pourrait résumer la musique de Bernard à une lutte homérique entre les forces du bien et du mal. Non. Dracula, c’est aussi la séduction et l’envoûtement. Et là aussi, le compositeur s’en tire à merveille, notamment dans Dracula Seduces Lucy où il emploie des accords de tierce mineurs auxquels il adjoint un vibraphone mystérieux et un célesta cristallin. Chose intéressante, quelques minutes auparavant, James Bernard utilise des accords de tierce majeurs pour souligner l’amour (platonique celui-là) qu’éprouvent Mina et Arthur pour leur amie Lucy, alors « malade » (en fait, déjà envoutée par le maudit comte buveur de sang). On voit que le compositeur introduit musicalement un peu d’humour en soulignant les moments d’amitié et les moments plus charnels par des accords de tierce, doux mais non interprétés dans la même gamme. Et toute la partition de James Bernard est à l’avenant, à la fois inspirée, malsaine, efficace, romantique et furieuse.

 

Dracula

 

On ne peut, enfin, passer sous silence l’extraordinaire qualité sonore de ce disque, tant dans la prise de son précise et ample de Jan Holzner que dans le mixage de Gareth Williams qui réussit à rendre justice à cette partition si emblématique, interprétée avec une puissance et un élan romantique par un City of Prague Philharmonic Orchestra qui n’aura jamais sonné aussi juste sous la direction d’un Nic Raine toujours impeccable.

 

Les notes de livret, très intéressantes pour qui comprend la langue de Shakespeare, sont de la main du grand spécialiste de la musique des films de la Hammer, David Huckvale. On pourra d’ailleurs retrouver ses textes amoureusement ciselés dans deux ouvrages d’importance, James Bernard: Composer To Count Dracula et l’excellent Hammer Film Scores And The Musical Avant-Garde.

 

Et pour conclure, si vous n’étiez pas déjà convaincu par la qualité de l’ensemble, laissez-vous séduire par Rhapsody for Lucy, un exquis morceau final qui, certes, n’est pas de la main de James Bernard lui-même mais de celle de Leigh Phillips (orchestrateur de renom et superviseur de certaines productions Tadlow / Prometheus). Un morceau de pur plaisir mélomane qui s’approprie avec une aisance confondante le motif de Dracula pour en faire une sérénade slave d’un romantisme ténébreux époustouflant, servi par l’emploi d’un cymbalum et du violon de l’extraordinaire Lucie Svehlova.

 

Dracula

Christophe Maniez

Christophe Maniez

Rédacteur
Alors à l'orée de l'adolescence, au début des années 80, le jeune Christophe découvre à la télévision, coup sur coup, deux chefs d'œuvre qui marqueront son esprit à jamais. Le premier, Rocky, fait naitre en lui la jubilation par les mélodies riches en émotion de Bill Conti, devenu maintenant un de ses compositeurs fétiches. Le second, Vertigo d'Alfred Hitchcock, le plonge dans la musique du géant Bernard Herrmann, par le biais d'une partition pleine de mystère et de romance. Puis c'est l'escalade : il est tellement absorbé par la puissance des plus belles pages de la musique de film qu'il en vient à étudier de plus près le solfège et la composition (en quasi autodidacte, d'où son niveau plutôt moyen). Durant les mois suivants, il découvre John Williams et son Return Of The Jedi au cinéma. Transporté par la musique, il devient rapidement fan de ce compositeur. Son cercle de connaissances s'élargit et il en vient, plus tard, à admirer James Horner (un autre de ses compositeurs préférés) et Franz Waxman, notamment. Et puis, en 1989, c'est la claque : alors que tout le monde s'éclate sur la Bat Dance de Prince, il n'a d'oreille que pour les notes du Batman de Danny Elfman (par ailleurs, un des premiers CDs qu'il achète). Depuis lors, son amour pour la musique du compositeur attitré de Tim Burton ne s'est jamais démenti. Aujourd'hui, Christophe erre dans les couloirs obscurs d'UnderScores où il peut disputer le bout de gras avec d'autres êtres atteints du même syndrome que lui. Et l'aventure continue...
Christophe Maniez