Thriller (Jerry Goldsmith)

You know it's thriller, thriller night

Disques • Publié le 23/04/2018 par

ThrillerTHRILLER (1960-1962)
THRILLER
Compositeur :
Jerry Goldsmith
Durée : 70:07 | 19 pistes
Éditeur : Tadlow Music

 

5 Stars

A tout cirque des épouvantes qui se respecte son Monsieur Loyal, nullement intimidé par les sordides effets de manche pour braquer le plus grand nombre d’yeux possible sur les caprices grotesques de la nature. Transmis par des générations de forains que les scrupules n’asphyxiaient guère, puis mis à mal par la société saisie de haut-le-cœur, le théâtral rituel recouvrit dans l’Amérique des fifties sa pleine vigueur. Les fameux EC Comics, quintessence jubilatoire de l’horreur lorsqu’elle avance à faciès découvert, jouèrent en quelque sorte le rôle de nouveaux pionniers, et l’on ne franchissait leur sinistre portail qu’avec la bénédiction de la Vieille Sorcière ou du Gardien de la Crypte, maîtres de cérémonie grimaçants. Sans traîner, la petite lucarne leur emboîta le pas et, des nombreux cicérones de l’effroi qu’on vit apparaître à l’écran, le plus célèbre fut à n’en pas douter Rod Serling. Toutefois, avec son allure affable, et ses invitations polies à passer le seuil de l’inoubliable Twilight Zone qui n’auguraient jamais rien de plus terrifiant qu’une cordiale tea party, on peut difficilement dire du gaillard qu’il possédait la gueule de l’emploi. Aucun rapport, donc, avec Boris Karloff, monstre de Frankenstein pour l’éternité qui, un an après les débuts du show de Serling, prêta sa carcasse efflanquée et son aura de géant du fantastique à chaque incipit de la série Thriller.

 

Hay-Fork And Bill-Hook

 

Lui non plus, l’air presque guindé dans son costume sombre, semblait ne nous vouloir aucun mal. Mais les connaisseurs se gardèrent bien de tomber dans le panneau ! La lueur ironique et amusée au fond du regard de Karloff valait tous les discours macabres du monde, à l’instar de ces exordes musicaux qui, toujours, mettaient franchement les pieds dans le plat. L’heure n’est pas à la plaisanterie, grinçaient-ils en peu de notes, mais aux délicieux frissons prêts à hérisser les poils de votre nuque. Le vieux renard William Lava, auteur d’innombrables partitions pour l’industrie hollywoodienne, fut sans doute ce qui se rapprochait le plus d’une figure tutélaire auprès du jazzman Pete Rugolo, tout juste parti à la conquête de la télévision, ou du jeune loup Morton Stevens, qu’une somptueuse carrière cathodique attendait. Pour ces compositeurs de talent, pas d’autre choix que de noircir des hectomètres de papier à musique, de préférence à moindres frais et en un temps record. Une discipline pour le moins délicate, dans laquelle brilla tout particulièrement un transfuge de The Twilight Zone, un certain Jerry Goldsmith. Le classique de Rod Serling l’avait vu tenir la dragée haute aux colosses Bernard Herrmann et Franz Waxman – de quoi vous aguerrir un musicien à la vitesse de l’éclair. Le brio du jeune homme était indéniable, et son potentiel n’attendait manifestement que des projets d’une envergure tout autre pour exploser à grand bruit.

 

Henry Daniell dans Well Of Doom

 

Aujourd’hui, près de soixante ans après ces aventures télévisuelles désargentées, tout mélomane un tant soit peu passionné par la musique de film sait ce qu’il est advenu de la carrière de feu Goldsmith, et quel nimbe digne d’une divinité grecque continue, par-delà le trépas, de l’empanacher. Autant dire que la découverte sur disque des musiques de Thriller, ô combien tardive, s’accompagne moins d’un plaisir dénué d’arrière-pensée que de la tentation fiévreuse d’ouvrir un immense site archéologique, afin d’y répertorier les harmonies et les figures de style qui anticipent, épisode après épisode, les joyaux postérieurs du compositeur. Tel glapissement de cor, résonnant lugubrement alors que les feux des cérémonies païennes de Hay-Fork And Bill-Hook percent la brume d’une lande écossaise, dessine déjà les lourdes formes des plantigrades voraces, qu’ils soient bien réels ou supercherie diabolique, de The Edge et The 13th Warrior. Tel contrebasson caverneux, comme surgi des oeuvres fantasy de Bernard Herrmann, qui transforme à lui seul le huis clos faussement médiéval de Well Of Doom en cauchemar zébré d’ombres, semble paver une voie tortueuse aux concentrés de suspense, aussi pleins de nœuds qu’un pin coriace, dont Goldsmith devint le chantre durant les années 60 et 70. Telle berceuse ourlée de lumière, sans défense, croirait-on, face à un trio d’aigrefins qu’éperonne dans Mr. George l’appât du gain, annonce ses petites soeurs de Freud, en sourdine celle-ci, et surtout de Poltergeist, descendante autrement mémorable.

  Gina Gillespie dans Mr. George

 

Rapidement gagné par l’euphorie, l’amateur chevronné se retrouve à multiplier les allées et venues entre ces îlots prémonitoires, tissant peu à peu un réseau dense de ponts thématiques sur lesquels il fait bon musarder et, davantage encore, théoriser. Mais s’il ne saurait être question de condamner tant d’allègre exégèse, l’on pourrait par contre s’inquiéter de ses effets insidieux. Non, Thriller n’a rien d’une curiosité pour archiviste. Réduire ses qualités à celles d’une vénérable pièce de musée, n’offrant un quelconque intérêt qu’à la seule lueur répandue par l’angle historique, serait une erreur grossière. Fort heureusement, James Fitzpatrick et Nic Raine, tous deux le cœur sur la main face à la musique pour l’image, se sont gardés de la commettre. En dépit d’une volonté tranchée de ne pas adorner de soyeuses enluminures les conditions d’enregistrement spartiates de jadis (le City of Prague, loin d’être au grand complet, n’a jamais détaché plus de vingt musiciens sur aucune des six partitions garnissant la présente anthologie), la réinterprétation autoritaire disperse en un tournemain les moutons de poussière et gomme les vieux fantômes en noir et blanc.

  William Shatner dans The Grim Reaper

 

On a pu constater, au fil des relectures « goldsmithiennes » telle que Hour Of The Gun, quelle peine éprouvait parfois Raine à mesurer son toucher imberbe et poli à la direction cinglante, d’une sécheresse sans détour, dont aimait à faire montre son illustre aîné. Dès le premier épisode, l’horrifique The Grim Reaper, où la Faucheuse en personne se tient tapie à l’intérieur d’un tableau maudit, les glissandi maléfiques de violon frappent pourtant par le danger rampant qu’ils rendent presque tactile. Comme le juvénile William Shatner, retirant poissés de rouge ses doigts de la toile où une lame fatale s’incurve vertigineusement, l’auditeur saisi verrait presque le sang couler entre les interstices qui quadrillent le papier à musique. Sur disque, cette petite merveille qui a prêté allégeance aux ténèbres flanque la chair de poule. A l’écran, le héros, gendre trop idéal pour être honnête, paraît ressentir chaque note ainsi qu’une goutte d’eau glacée s’insinuant tout contre son échine. Et quand soudain le silence s’abat, un sifflement sépulcral le rompt aussitôt : celui d’une faux, assurément, que notre imagination aspergée de combustible fait se balancer au bout d’un bras squelettique.

  Murray Matheson dans The Poisoner

 

La Mort n’est cependant pas le plus patibulaire des vilains engorgeant les annales de Thriller. L’album s’achève sur les épouvantables méfaits de deux d’entre eux, deux assassins patentés rongés par une égale crapulerie, quoique cultivant chacun son propre mode opératoire. Le titre de The Poisoner vend d’emblée la mèche au sujet du « sinistre gentleman » (pour reprendre l’expression de Boris Karloff) qui, mû par l’avidité, concocte des breuvages létaux à destination de tout son entourage. Pour l’occasion, Jerry Goldsmith a procédé également au choix des armes : son clavecin, omniprésent, mitraille tous azimuts – et diable, pourquoi pas ? L’atmosphère victorienne où baigne l’épisode, avec ses candélabres cernés de tous côtés par l’obscurité, ses calèches trottant dans d’opaques bancs de brouillard et tutti quanti, fait une candidate idéale. Mais au-delà du simple poncif musical, s’esquisse régulièrement une ironie mordante, pas si éloignée de celle dont s’imprègne ici ou là, par pointillés subtils, le visage de l’odieux empoisonneur. Le très beau thème, foncièrement dramatique, qu’ont de toute évidence inspiré les grands yeux éperdus de sa malheureuse épousée, paraît en comparaison aussi fragile qu’une pâte de verre. Tombera-t-il en morceaux sous le poids des sombres manigances ? In fine, le Mal sera châtié par un juste retour à l’envoyeur.

 Yours Truly, Jack The Ripper

 

Il n’en ira pas de même pour le machiavélique équarrisseur de Yours Truly, Jack The Ripper, qui perpétue au sein du monde moderne les exploits écarlates de l’ancienne terreur de Whitechapel. Et si Jack l’Eventreur en personne avait floué le temps afin de poursuivre son œuvre ? Faute d’une réponse franche, Goldsmith exacerbe son inclination au sarcasme en jouant une musique bossue, mi-fanfare titubant au rythme chaloupé de ses instrumentistes tous pompette, mi-valse affligée d’un tour de taille pas exactement de circonstance. Voici probablement, de tout notre sextuor, la partition avec laquelle le compositeur s’octroie la plus insolente liberté, sa muse enflammée comme une chandelle romaine par le script du prince noir des psychés labyrinthiques, Robert Bloch. La goguenardise encore à venir de The List Of Adrian Messenger pointait déjà dans ce terreau fécond et gras le bout de son saxophone… Et peut-être aussi, tout bien pesé, pourrait-on loger à la même enseigne les giclées de dynamite que fit exploser Goldsmith pour le compte de Joe Dante. Humour régulièrement hénaurme et bourrades sardoniques y prolifèrent, en un abrégé on ne peut plus moderne des plaisanteries macabres dont l’horreur old school avait fait son quatre heures.

 

William Shatner dans The Grim Reaper

 

Et nous voici repartis, semble-t-il, dans les dithyrambes a posteriori. Les œuvres de jeunesse des géants depuis longtemps statufiés ressemblent parfois à des récifs dentus, contre lesquels le sens commun, ballotté par les vagues traîtresses de la tentation, se précipite avec joie. Même votre honorable serviteur, endossant là un rôle de victime à peine réticente, n’a pu s’empêcher d’évoquer Thriller pour ce qu’il représente plutôt que pour ce qu’il était, à l’aube des riches années 60, et continue aujourd’hui d’être : un maelström d’émotions fortes, la démonstration par A plus B de ce que l’avarice budgétaire et les délais se flétrissant comme peau de chagrin sont capables d’insuffler triomphalement aux artistes débrouillards. Jerry Goldsmith a beau n’avoir pas vécu assez vieux pour adouber la recréation de ses antiques années TV, son ombre protectrice glisse sur chaque grincement de cordes, grandit derrière chaque envolée funeste. Tant et si bien que l’on n’a pas grand mal à l’imaginer blotti dans une anfractuosité rougeoyante de quelque poussiéreux hypogée, vêtu d’un costume montrant pour seules taches claires des résidus de toiles d’araignée, et nous enjoignant d’un index facétieux, comme autrefois Boris Karloff et tellement d’autres majordomes de l’épouvante, à pénétrer en son royaume. Qui diantre sommes-nous pour décliner pareille invitation ?

 

The Grim Reaper

Benjamin Josse

Benjamin Josse

Rédacteur
Les temps changent. A l'heure de la communication instantanée et du joug de la téléphonie mobile, on ne trouvera plus grand-monde pour s'étonner d'entendre quelque quidam dégingandé soliloquer à haute voix. Aussi incroyable que cela paraisse, il fut une époque où ces effusions publiques aimantaient moult moues désapprobatrices et sourcils orageusement froncés, à plus forte raison quand l'objet de tous ces regards courroucés fredonnait (mal) le thème de The 7th Voyage Of Sinbad et s'essayait (pour un déplorable résultat) à imiter les glouglous burlesques de La Soupe aux Choux. C'est ainsi que de fil cassé en aiguille tordue, le mal-aimé Benjamin trouva refuge dans le giron d'UnderScores, merveilleuse terre d'asile où, depuis lors, il se consacre à l'égoïste satisfaction des vices précités, et d'autres plus condamnables encore. Le moindre, assurément, n'étant pas de larder d'aiguilles trempées dans du curare une poupée grossièrement faite à l'effigie de Hans Zimmer, sa Némésis de toujours (« Si j'arrivais seulement à lui flanquer des cors aux pieds, je serais le plus heureux des hommes », confesse-t-il, l'oeil torve). Parce qu'il lui faut bien gagner sa croûte, ou plus exactement les quignons de pain moisis que le maître des lieux condescend à lui jeter pour tout salaire, il rédige de loin en loin d'étranges amphigouris dédiés à des scores d'exotique provenance. Ses collègues sont incrédules et les lecteurs baillent d'ennui, mais aux dernières nouvelles, il n'a pas l'intention de fermer boutique...
Benjamin Josse
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