Penny Dreadful (Abel Korzeniowski)

Le sacré et le profane

Disques • Publié le 09/02/2017 par

Penny DreadfulPenny Dreadful (Seasons 2 & 3)PENNY DREADFUL (2014-2016)
PENNY DREADFUL
Compositeur :
Abel Korzeniowski
Durée : 72:32 | 29 pistes / 143:48 | 48 pistes
Éditeur : Varèse Sarabande

 

5 Stars

Le sacré et le profane : tel aurait pu être le sous-titre officiel de l’excellente série Penny Dreadful. John Logan, scénariste talentueux de la plupart des épisodes (et, à tout le moins, des plus réussis, dont tous ceux de la première saison) nous entraine dans une relecture des principaux mythes écrits de l’Angleterre victorienne. Relecture qui n’en oublie pas pour autant le rapport à la religion et la foi. Par un subtil et très improbable mélange, il concocte des histoires à tiroirs où Dorian Gray rencontre le Docteur Frankenstein, où sa créature cherche le sens de la vie et se perd dans un Londres brumeux (que serait Londres sans son brouillard ?) et empli de personnages cupides qui s’encanaillent et s’avilissent, où un américain, Ethan Chandler, fine gâchette s’il en est, s’éprend d’une ravissante et gracile vénusté, Vanessa Ives, dont les pouvoirs occultes font d’elle une âme damnée (ou pas ?)…

 

Certes, le cliché n’est pas loin. Mais c’est là où John Logan assume parfaitement ses choix : bâtir une fresque qui rend de multiples hommages aux monstres romantiques de la littérature fantastique. Car si le Londres de la révolution industrielle est obombré sous un smog issu autant de l’humidité ambiante que des fumées crachées par des cheminées toujours plus avides, ou asséché sous les coups de boutoirs des vents hiémaux, c’est pour mieux tordre le cou à d’autres clichés littéraires. Mais puisqu’il s’agit d’adaptation romanesque, nous sommes en droit de nous interroger sur la signification du titre de la série : les « penny dreadful », ce sont de petits feuillets populaires au XIXème siècle sur lesquels les auteurs couchaient des histoires à faire frémir aussi bien l’aristocratie que la plèbe, le but étant souvent de choquer le lectorat le plus large possible.

 Sir Malcolm Murray (Timothy Dalton)

 

Plastiquement, la série est absolument superbe, grâce notamment à une reconstitution d’un Londres naviguant entre élégance et souillure, brossant des portraits parfois acides d’une humanité emplie de contradictions et d’inconséquence. Il faut noter ici que les deux premiers épisodes de la saison 1 sont dirigés par l’excellent Juan Antonio Bayona (qui a noué une relation jusqu’ici fructueuse avec un autre jeune compositeur, ibérique celui-là, en la personne de Fernando Velázquez). Mais c’est à Abel Korzeniowski que John Logan confie son projet. Le compositeur qui officiait, au moins au début de son activité, essentiellement dans sa Pologne natale, s’était fait remarquer par deux musiques de films américains (A Single Man de Tom Ford et W.E. de Madonna) au tournant des années 2010. En élève doué de Penderecki, il compose, orchestre et dirige lui-même en exposant une écriture pour cordes dans un savant dosage de tonalité, d’atonalité et de modalité.

 

Dans Penny Dreadful, ce qui frappe l’auditeur dès les premières notes du générique, c’est la façon dont Korzeniowski construit sa musique. Bâti sur une métrique en 3/4, le thème principal ne se dévoile qu’après une agitation singulière des cordes ponctuée de soubresauts des timbales. Le tumulte règne. Tumulte qui est sans doute l’illustration du combat intérieur de Vanessa Ives (personnage interprété avec une grande justesse, tout en nuances, par Eva Green), en proie à de vieux démons, au sens propre comme au figuré. DemiMonde (Main Title) fait donc plus état du tiraillement de l’héroïne principale de John Logan que d’un milieu de dames légères entretenues par des hommes du monde, même si la référence n’est bien sûr pas fortuite.

 

Certaines cadences employées par Korzeniowski ne sont pas sans rappeler un autre compositeur polonais, Wojciech Kilar, et son fameux Dracula composé pour Francis Ford Coppola. Pour s’en convaincre, il suffit d’écouter attentivement l’utilisation faite des violoncelles (rappelons ici qu’il s’agit de l’instrument de prédilection du compositeur) notamment dans le début de First Blood ou Entering The Castle. Korzeniowski emploie le piano, instrument fédérateur de sa partition, dans des notes souvent aigues, détachées et plus ou moins languissantes comme dans Modern Age, Back Hand Of God ou le très beau et simple Everyone Likes Oranges (dépeignant la douceur tragique de la créature de Frankenstein) mais aussi dans des figures rythmiques qui évoquent à merveille aussi bien l’époque que les sentiments des personnages (voir pour cela le merveilleux Street, Horse, Smell, Candle et son motif de cinq notes ascendantes).

 

Vanessa Ives (Eva Green)

 

Le compositeur polonais n’est pas avare en motifs et en mélodies simples et souvent épurées (Pull The Trigger). On en compte pas moins d’une dizaine rien que pour la première saison. Un thème récurrent de quatre notes qui illustre les forces à l’œuvre dans le destin de Vanessa Ives (Mina) est parcouru par un souffle tragique qui revêt une élégance menaçante. Quant à Vanessa, elle est représentée par une mélodie désespérée (le poignant Never Say No et son thème de six notes).

 

Dorian Gray, qui a vendu son âme au diable en échange d’une jeunesse immarcescible et de l’immortalité, est lui aussi doté d’un thème tragique (encore une fois quatre notes, superbement reprises dans Secret Room) avec ses intervalles d’un demi-ton à un ton, rappelant un peu le Dies Irae grégorien. Une variante est entendue dans Transgression et Mother Of Evil notamment, cette fois soutenue par l’intervention d’un chœur maléfique. On notera au passage la cohérence de la musique et les rapports que Korzeniowski tisse pour dépeindre l’empreinte du malin. Il s’agit ici de la colonne vertébrale de la composition car ce motif sera repris et développé maintes fois dans les saisons suivantes. Au fur et à mesure que le récit s’enrichit des histoires personnelles des personnages, ce thème prendra une place quasi-hégémonique. Ainsi, Asylum permet au compositeur de reprendre cette mélodie de quatre notes et de l’abréger sur trois notes, créant avec habileté un sentiment d’attente, de motif en suspension en quelque sorte.

 

Avec Closer Than Sisters, Korzeniowski a probablement écrit le meilleur morceau de la première saison, avec sa base de piano à la Vertigo et la reprise du thème principal, celui lié au personnage de Vanessa Ives, dans un élan romantique (au sens premier du terme). Car outre ses multiples histoires qui s’entrecroisent, Penny Dreadful est avant tout l’étude d’une femme qui livre un combat pour le salut de son âme avec, en arrière-plan, la lutte du genre féminin pour ses droits et sa place dans une société dominée par le mâle/mal. Le récit, foisonnant s’il en est, permet au compositeur d’écrire des variations subtiles (formidable In Peace) de la plupart des thèmes employés.

  Le Docteur Frankenstein (Harry Treadaway) et sa créature (Rory Kinnear)

 

La seconde saison, tant scénaristiquement que musicalement, regorge d’inventions et prolonge le décryptage de la mythologie créée par John Logan. Le double album édité par Varèse pour les saisons 2 et 3 s’ouvre sur une chanson à consonance celtique et folk, The Unquiet Grave, chantée par l’actrice Hélène McCrory, qui interprète Evelyn Poole (aussi connue sous le nom de Madame Kali), une sorcière qui poursuit Vanessa Ives, et dont la voix est accompagnée par une harpe aux notes graves relativement inquiétantes sur fond de tonnerre menaçant. Le ton est donné. Le morceau se fond dans un Memento Mori aux accents kilarien évidents. Et même si l’influence du temp track est flagrante, Korzeniowski s’en démarque habilement au bout de quelques mesures. Les chœurs maléfiques, aux limites du cantilène, y sont un peu plus présents que lors de la première saison, en témoigne un Verbis Diablo glaçant.

 

Si aucun des morceaux de la saison 1 ne dépassait les quatre minutes, Korzeniowski se voit offrir la possibilité d’écrire des séquences plus longues pour la suivante : Poison avec son chœur maléfique et sa reprise du thème diabolique de quatre notes et Know Your Master avoisinent tous deux les six minutes. Le compositeur écrit de nouveaux thèmes dont un, absolument magnifique, pour Vanessa lorsqu’elle rêve de la vie qu’elle aurait pu avoir (Vanessa’s Dream) si le malin ne cherchait à la faire basculer du côté obscur. Korzeniowski en conçoit une version dansante (Ethan’s Waltz) qui permet d’accoucher d’un peu de lumière dans la trame narrative sombre et gothique de cette seconde saison. Il compose également un thème pour un des personnages centraux, Joan Clayton, une puissante sorcière qui procède à des avortements, prépare des potions vulnéraires, et qu’on surnomme « la découpeuse ».

 

Harcelée par des sorcières aux ordres de Madame Kali, Vanessa raconte comment, auprès de Joan Clayton, elle a pu maitriser ses pouvoirs de divination et le Verbis Diablo, langage utilisé par les sorcières qui s’acharnent sur elle. Korzeniowski écrit une seconde valse (Melting Waltz), cette fois à l’intention de Dorian Gray qui s’est enamouré de Lily, une femme ressuscitée par la science du Docteur Frankenstein et qui, à l’origine, était destinée à être la compagne de sa première créature qui se fait désormais appeler John Clare, en hommage au poète romantique anglais qu’il affectionne.

 

Ethan Chandler (Josh Hartnett)

 

Le compositeur crée une troisième valse dans Gossamer Tennis, pleine de romance et très évocatrice de la période, encore surpassée par une quatrième et dernière (Ghost Waltz) dont les dix notes personnifient avec brio le charme et la joliesse des mœurs aristocratiques anglaises. Be True referme l’album de cette deuxième saison par une reprise du thème tragique associé à Vanessa, modulé par des inflexions de cordes et un piano distant, alors qu’elle demeure seule dans la maison du riche et protecteur Malcom Murray (père de Mina, qui a trouvé en Vanessa, l’amie de sa fille, une seconde enfant).

 

La troisième saison de Penny Dreadful, conclusive, voit se résoudre toutes les histoires des personnages principaux, et en particulier celle, centrale, de Vanessa. Cette dernière, après avoir vaincu la sorcière (Madame Kali) qui avait attiré dans ses guêtres l’infortuné Malcom Murray, et repoussé le Mal qui tentait de la séduire, vit recluse dans la demeure du riche homme d’affaires et s’enfonce dans la dépression. Conseillée par Lyle, un spécialiste d’Egyptologie qui a aidé l’équipe à décoder l’histoire du Diable, Vanessa rencontre le Docteur Seward, une thérapeute qui ressemble étrangement à Joan Clayton, la sorcière qui l’avait prise sous son aile. Elle lui raconte ses tourments et son passé dans l’asile de Bedlam (White Room, et ses petits coups sur le bois du piano dont Korzeniowski tire tout le potentiel grave).

 

Alors que le récit se recentre peu à peu sur le personnage de Vanessa Ives, le compositeur choisit de rendre sa partition légèrement plus atonale (voir le grinçant False Mirrors ou les quasi-bruitistes Revelation et All Light Will End) mais n’en oublie pas pour autant de réaliser un dernier baroud d’honneur avec un thème pour le Docteur Sweet qui n’est autre (attention, spoilers !) que le Prince de la nuit, Dracula. Nocturnal Danger découvre un thème de quatre notes jouées presque staccato avec une pause plus prononcée après la première note. Cela a pour effet, notamment dans la variante qu’est Common Red Fox, de créer une attente séductrice. Car c’est bien de séduction dont il s’agit. Le Docteur Sweet, sous des atours alliciants, parvient à charmer Vanessa, qui comprendra plus tard qui est véritablement son soupirant. House Of The Night Creatures déploie ainsi un lyrisme jubilatoire qui combine le thème de la séduction à celui de Vanessa.

 

Le casting au grand complet

 

Alors que la saison tire à sa fin, un Londres vespéral et ténébreux vit alors dans un perpétuel brouillard asphyxiant. Les morts se comptent par centaines. Les vampires et toutes les créatures de la nuit semblent avoir gagné la partie. Mais c’est sans compter l’amitié de nos héros pour Vanessa, qui unissent leurs efforts pour retrouver sa trace. Les forces du Bien et celles du Mal s’affrontent alors dans un abattoir désaffecté (quelle symbolique !). Ethan découvre que Vanessa a accepté son destin funeste, mais elle réussit, dans un dernier élan de foi, à convaincre celui-ci de la délivrer du Mal qui la ronge. Let It End, morceau de près de sept minutes, renoue ainsi avec le souffle poétique de House Of The Night Creatures et ses cordes élégiaques et tragiques. Vanessa n’est plus. Alors que le brouillard disparait peu à peu, et que Dracula, vaincu, s’évapore dans la nature, Ethan se présente avec la dépouille de Vanessa. La malédiction a été brisée, mais à quel prix !

 

Korzeniowski conclut son cycle par un dernier morceau qui remet chaque protagoniste face à son destin et sa vie brisée. John Clare, la création du Docteur Frankenstein, vient se recueillir dans une dernière effusion de cordes poignantes sur la tombe de Vanessa, agenouillé, lui qui avait été son gardien à l’asile mais qui ne souvient d’elle que parce qu’elle l’avait écouté dans les bas-fonds d’un Londres maladif. Un dernier carton présente un fatidique « The End ». La boucle est bouclée. La série se termine dans sa seule conclusion possible, preuve du jusqu’au-boutisme de John Logan.

 

Le disque de cette dernière saison se conclut sur un bonus de la saison 1, Explorer’s Club : une valse lente. On aurait préféré sans doute rester sur le Boat To Africa qui avait permis au compositeur d’achever son œuvre sur une note plus théâtrale avec juste ce qu’il faut de grandiloquence. Mais passons sur ce détail : la musique écrite par Korzeniowski est d’une très grande tenue, passionnante, envoutante, oscillant entre ombre et lumière avec une maestria et une intelligence qui donnent envie d’écouter et de réécouter cet opéra en trois actes rempli à satiété de motifs. Une très grande réussite musicale pour une série fantastique… dans tous les sens du terme.

 

Tragique conclusion

Christophe Maniez

Christophe Maniez

Rédacteur
Alors à l'orée de l'adolescence, au début des années 80, le jeune Christophe découvre à la télévision, coup sur coup, deux chefs d'œuvre qui marqueront son esprit à jamais. Le premier, Rocky, fait naitre en lui la jubilation par les mélodies riches en émotion de Bill Conti, devenu maintenant un de ses compositeurs fétiches. Le second, Vertigo d'Alfred Hitchcock, le plonge dans la musique du géant Bernard Herrmann, par le biais d'une partition pleine de mystère et de romance. Puis c'est l'escalade : il est tellement absorbé par la puissance des plus belles pages de la musique de film qu'il en vient à étudier de plus près le solfège et la composition (en quasi autodidacte, d'où son niveau plutôt moyen). Durant les mois suivants, il découvre John Williams et son Return Of The Jedi au cinéma. Transporté par la musique, il devient rapidement fan de ce compositeur. Son cercle de connaissances s'élargit et il en vient, plus tard, à admirer James Horner (un autre de ses compositeurs préférés) et Franz Waxman, notamment. Et puis, en 1989, c'est la claque : alors que tout le monde s'éclate sur la Bat Dance de Prince, il n'a d'oreille que pour les notes du Batman de Danny Elfman (par ailleurs, un des premiers CDs qu'il achète). Depuis lors, son amour pour la musique du compositeur attitré de Tim Burton ne s'est jamais démenti. Aujourd'hui, Christophe erre dans les couloirs obscurs d'UnderScores où il peut disputer le bout de gras avec d'autres êtres atteints du même syndrome que lui. Et l'aventure continue...
Christophe Maniez