L’Homme de Rio / Les Tribulations d’un Chinois en Chine

Les tribulations d'un homme de Rio

Disques • Publié le 11/03/2016 par

L'Homme de Rio / Les Tribulations d'un Chinois en ChineL’HOMME DE RIO / LES TRIBULATIONS D’UN CHINOIS EN CHINE (1964 / 1965)
Compositeur : Georges Delerue
Durée : 61:25 | 24 pistes
Éditeur : Universal Music France – Écoutez le Cinéma !

 

 

4 Stars

« A quoi rêvent les petits garçons de 1964 ? Ils rêvent de conduire une auto très vite, un avion très vite, de nager sur l’eau, de se battre et d’être le plus fort… L’Homme de Rio est un film pour les petits garçons et les petites filles de 1964. Des petits garçons et des petites filles sans âge. Peut-on revoir L’Homme de Rio aujourd’hui ? Il ne faut pas seulement répondre oui, il faut ajouter que c’est peut-être seulement aujourd’hui que nous pouvons l’apprécier à sa juste valeur. Que reste-t-il aujourd’hui de L’Homme de Rio ? Mais tout, précisément, et d’abord l’essentiel. Aujourd’hui, il n’y a plus que l’apparence qui joue avec elle-même… »

Philippe de Broca

 

En effet, si cela fait aujourd’hui 52 ans que le film a été tourné, il n’a rien perdu de son panache, de sa vigueur et de son incroyable virtuosité. Et c’est ce qui a plu (et qui plaît toujours) aux multiples générations de bambins et d’adultes vibrant au rythme des péripéties d’Adrien Dufourquet, de sa compagne Agnès, de Di Castro et Catalan, en témoignent les ressorties de ce patrimoine français en Blu-Ray et en DVD. Comme beaucoup de films de De Broca, L’Homme de Rio est magnifiquement rythmé (au scénario, Jean-Paul Rappeneau, qui lui aussi a souvent fait cavaler ses personnages), tout s’enchaîne incroyablement, tout virevolte, pétille et sent bon le dépaysement. Comme le dit Adrien dans le film : « Dites-donc, on m’a pas filé 4 jours de perm’ pour jouer aux cow-boys et aux indiens dans le Matogrosso ! »

 

Jean-Paul Belmondo dans l'Homme de Rio

 

Après avoir écrit pour des polars et des films d’une vague nouvelle, Georges Delerue semble enfin trouver un film sur lequel il peut laisser libre court à une légèreté et une poésie qu’il lui était difficile d’appliquer aux films de Godard, Truffaut, Sautet ou Verneuil. La suite de sa carrière (déjà pourtant bien entamée en 1964), prouvera justement qu’il ne se laissera pas uniquement cantonner à des sujets dramatiques. S’il compose pour Yannick Bellon et Alain Corneau, il travaille aussi pour Gérard Oury, Claude Pinoteau, Georges Lautner et François Leterrier. Des collaborations qui lui seront souvent reprochées, alors qu’il était censé représenter Godard, Cavalier, Truffaut, Huston, Nichols, autrement dit un cinéma sérieux, voire tragique, adulé par la critique qui trouvait sans doute le nom du compositeur déplacé aux côtés de celui de Gérard Oury. Delerue expliqua un jour qu’il ne comprenait pas qu’il existe un cinéma dit d’auteur et un cinéma populaire, et trouva la définition parfaite du travail de De Broca en le définissant comme un auteur populaire !

 

L’Homme de Rio est le cinquième film de la collaboration Delerue / De Broca, et le premier qui permet réellement au musicien d’écrire une partition typiquement folklorique, en adéquation avec les paysages, le suspense, l’action et les rebondissements. Et le compositeur n’y va pas par quatre chemins en jouant le jeu des cartes postales et des couleurs locales : l’action se déroulant au Brésil, le générique début nous emmène au pays de la bossa, de la samba et de la batucada. Et le réalisateur, lors de la première image, de nous montrer une vache normande… Mais le spectateur, grâce à ce thème (et au titre du film), sait pertinemment qu’il ne va pas longtemps rester sur le sol français. Pour identifier musicalement le personnage de Dufourquet, Delerue propose un thème mettant en avant sa spontanéité et sa roublardise : sur un motif à base de flûtes et de pizzicati, il décrit le personnage interprété par Belmondo, exercice qu’il avait déjà effectué l’année précédente dans Cent Mille Dollars au Soleil d’Henri Verneuil pour identifier le personnage de Bernard Blier. Le reste de la partition se lance davantage dans l’action à travers des thèmes basés sur le suspense, orchestrés avec des timbales, des retenues de cordes, un vibraphone et quelques cuivres. Puis le compositeur s’attachera à écrire ce qu’aujourd’hui on qualifie de lounge : quelques thèmes à consonance jazz brésilien (flûte, contrebasse, batterie, trompette bouchée, saxophone…) : A Night In Brasilia et Bowling Brésilien en sont les meilleurs exemples.

 

Jean Rochefort, Ursula Andress et Jean-Paul Belmondo dans Les Tribulations d'un Chinois en Chine

 

L’Homme de Rio sort le 28 février 1964 et réunit 4 800 626 spectateurs sur toute la France. Succès oblige, le metteur en scène, au lieu de réaliser une suite aux aventures de Dufourquet, décide d’adapter (très librement) un roman de Jules Verne, Les Tribulations d’un Chinois en Chine. Après le Brésil, l’Asie, et si c’est sur le tournage de L’Homme de Rio que Belmondo prendra réellement goût à exécuter ses cascades lui-même sous la houlette de Gil Delamare, c’est sur les Les Tribulations d’un Chinois en Chine qu’il rencontrera la divine Ursula Andress. De Broca fait à nouveau appel à Delerue pour la musique de cette aventure d’un personnage fuyant de l’avant (thème récurrent dans l’œuvre du cinéaste) avec son lot d’action, de cascades et de rebondissements en tous genres.

 

A l’instar de L’Homme de Rio, Delerue prend une nouvelle fois le parti-pris du folklore, avec en guise d’ouverture une magnifique valse sur fond de motifs et d’instruments asiatiques. La partition s’articule autour de deux axes majeurs : le suspense (Dans une Rue Chinoise, Arthur contre les Espions) et l’aventure (Hong Kong, La Route des Éléphants) autour desquels viennent se greffer de magnifiques thèmes romantiques (Alexandrine) et, comme pour L’Homme de Rio, une série de thèmes caractérisant soit un groupe de personnages (Les Joies de la Famille), soit des personnages à part entière (Mister Goh). Avec cette partition, Delerue affirme (si besoin était) son goût prononcé pour la valse (Un Chinois en Chine), la mélodie et épouse le folklore et l’instrumentation d’un continent qu’il n’aura que trop peu d’occasions d’explorer dans sa carrière.

 

Ce film n’a jamais réellement satisfait son réalisateur (2 701 748 spectateurs, soit moitié moins que pour le précédent), ce dernier pensant que si l’on pouvait s’identifier au jeune personnage fougueux de L’Homme de Rio, il était difficile de faire de même avec le milliardaire blasé des Tribulations d’un Chinois en Chine. De plus, De Broca pensait que si les rôles avaient été inversés (Jean Rochefort en milliardaire et Belmondo en valet), le film aurait gagné en efficacité. Mais il reste un agréable divertissement duquel la musique de Delerue vient renforcer le côté bande dessinée façon Lotus Bleu.

 

C’est un lieu commun que de parler aujourd’hui de ces films comme étant des classiques, mais ils n’apparaissent que trop cloisonnés dans la carrière de Delerue, le compositeur n’étant cité que par les mêmes références par beaucoup… Et pourtant, ce qui fait la richesse de Delerue, ce sont ces ponts entre Bellon et Verneuil, Zulawski et Oury, Truffaut et Leterrier, De Broca et Melville, Colpi et Corneau… On ne le dira jamais assez : Georges Delerue et Philippe de Broca sont synonymes d’hommes de brio.

 

Les Tribulations d'un Chinois en Chine