Spy Connection #2

Bons baisers d'Umiliani

Disques • Publié le 12/10/2015 par

Ils s’appellent Derek Flint, Francis Coplan, Hubert Bonisseur de La Bath, Dick Malloy. Les besoins de leur profession les ont affublés de matricules ésotériques comme A-S 3, OSS 117 ou X 1-7. Ils portent (plus ou moins) avantageusement le smoking, déambulent dans des décors tout droit issus d’une brochure touristique, et ni les menaces proférées par quelque génie du mal au petit pied, ni les jambes gainées de noir qu’exhibent de lascives gourgandines ayant juré leur perte, ne peuvent égratigner leur flegmatique réserve. Bien entendu, toute ressemblance avec James Bond ne saurait être que fortuite…

 

Eurospy Logo 1#1 – (Une) opération (du) tonnerreEurospy Logo 2
#2 – Bons baisers d’Umiliani
#3 – Dupliquer n’est pas jouer
#4 – Au service secret de l’Élysée
#5 – Les clones ne meurent jamais
#6 – Lalo Royal
#7 – Spyfall
#8 – Le monde ne leur suffit pas

 

Un conseil : si, par quelque hasard improbable, les soirées de l’ambassadeur où vous espérez briller adoptaient un jour comme centre de conversation les grands compositeurs du cinéma italien, gardez-vous soigneusement d’inviter Piero Umiliani à la table. Vous risqueriez de voir les nobles visages vous entourant se fendre dans un réflexe quasi pavlovien de grimaces horrifiées. En la matière, toute personne de goût n’ignore pas que ce type-là croupit dans les profondeurs du panier en compagnie des Fabio Frizzi, Nico Fidenco et autres gredins tout juste bons à faire la sale besogne pour la lie de Cinecittà : films érotiques de douzième zone, comédies cra-cra, bandes d’exploitation putassières. D’ailleurs, vous diraient les preux croisés de la morale, c’est une de ces péloches honteuses, le mondo Svezia, Inferno e Paradiso, qui a valu à Umiliani le seul quart d’heure de gloire qu’on pourrait condescendre à lui reconnaître : de notre Henri Salvador national, premier à ouvrir le feu, jusqu’au Muppet Show, l’héritage de la chanson Mah Na Mah Na s’est révélé tentaculaire et surprenant. Le fieffé Piero n’en méritait pas tant, n’est-ce pas ?

 

Si l’auteur de ces lignes approuvait la terrible sentence, il tirerait le rideau sans se faire prier. Seulement voilà, le cas Umiliani est autrement complexe et, par quelque bout qu’on l’aborde, tout à fait passionnant. Eternel second couteau, champion du bis comme il a été dit, le compositeur a passé l’essentiel de sa carrière à esquinter ses souliers sur les chemins troués d’ornières de « l’autre » cinéma italien, là où les réputations artistiques « sérieuses » se consumaient telle une peau de chagrin. Qu’il se soit entiché des similis James Bond des sixties, au point de se forger à leur service un curriculum vitae long comme un parchemin, n’a fait qu’envenimer son cas. Dieu soit loué, il se fichait pas mal des étiquettes. Et le béophile jamais repu de musiques vintage de se repaitre aujourd’hui des disques fabriqués par Beat Records, Digitmovies et compagnie. Plaisir souvent fétichiste, soit observé au passage. Les pochettes des albums en question, heureusement préservées des ignobles ravages de Photoshop, ont coutume de reprendre les posters hauts en couleurs de braves très oubliés comme Tino Avelli ou Sandro Symeoni, et l’on se plait à les couver de regards enamourés tandis que le précieux achat est débarrassé de son enveloppe de cellophane. L’habit ne fait certes pas le moine, mais il ravit souvent l’œil.

 

Agente X1-7 - Operazione Oceano

 

A quoi reconnait-on à coup sûr la patte d’Umiliani ? Au risque de donner du grain à moudre aux tristes sires convaincus que les scores labellisés easy listening des années 60 se ressemblent tous, on avouera piétiner un peu. Exception faite d’une certaine tendresse pour les effets électroniques, qui devront patienter jusqu’à la vague eighties de l’horreur et du post-nuke pour acquérir à Cinecittà un rôle de premier plan, le compositeur n’affichait pas un tempérament de casse-cou n’aimant rien tant qu’à foncer bille en tête. Il n’a jamais trituré les formes comme Morricone, ni poussé à fond le bouchon de l’humour semi parodique comme Bruno Nicolai, ni rêvé, comme Francesco De Masi, à un Eldorado hollywoodien dont il serait devenu le nouveau Dimitri Tiomkin. Ses armes sont pour la plupart les mêmes que celles qu’affectionnent ses confrères : vibraphone, guitare sèche, trompettes au phrasé d’une agréable rondeur… dont il fait usage à satiété. Au final, c’est la sensibilité d’un artiste éclos à l’école du jazz qui créé la différence. Resté toute sa vie très attaché à une forme de légèreté bondissante, y compris sur des productions scabreuses qui paraissaient réclamer l’exact contraire, Umiliani était forcément voué à tomber sous le charme de l’Eurospy et de son petit côté « James Bond se paye des vacances au soleil. » Ses partitions pour le genre sont parmi les plus alertes et les plus frivoles, les plus colorées et les plus inconséquentes qui se puissent déguster.

 

Rien de tel, pour s’en convaincre, que le jouissif Agente X1-7 – Operazione Oceano (X1-7 Top Secret), dont les cuivres percutants et les traits cinglants des cordes pourraient sans peine nous catapulter vers les opus bondiens les plus énervés de John Barry si le malicieux Umiliani, gourmand des cassures de ton impromptues, ne s’amusait pas à régulièrement orienter son labeur vers des rivages pétillants. On passe allégrement de séquences d’action bien plus mouvementées que ce que les spy scores transalpins donnent à entendre d’ordinaire, à de longs « espaces détente » où la baguette d’Umiliani cède à une nonchalance aussi trompeuse que délectable. Avec Lang Jeffries en tête d’affiche, force est d’admettre que des sautes d’humeur de ce genre sont les bienvenues. Acteur américain devenu on ne sait trop comment un espion multi-récidiviste du bis européen, appliqué dans son jeu jusqu’à l’excès de monolithisme, son visage immuable en bien des circonstances était comme une page vierge qu’il appartenait aux compositeurs zélés de remplir d’un aréopage d’émotions. Dont acte.

 

Operazione Poker

 

Wayde Preston, lui, aurait plutôt un souci avec les us et coutume vestimentaires de l’espion cool. En lieu et place de l’infroissable smoking, il est accoutré dans Jerry Land, Cacciatore di Spie (Jerry Land, Chasseur d’Espions) d’un chandail d’apparence douillette. Il sait heureusement y faire pour donner le coup de poing, et Piero Umiliani, qui se fend pour l’occasion d’un thème au staccato énergique, n’est pas en reste. Une certaine noirceur parait même sourdre de ce leitmotiv, comme un reflet de la très possible frustration éprouvée par les 007 factices à n’être que des clones de Sean Connery. Ni le cadre généralement décontracté de l’Eurospy, ni les inclinations primesautières d’Umiliani ne nous avaient préparés à ce début d’introspection. Début seulement, car malgré tout, le divertissement pur n’est jamais trop loin pour faire valoir ses droits. S’enchainent donc les pistes familières, et toujours aussi savoureuses, où la coolitude des sixties, symbolisée en particulier par une trompette du genre traine-savates, empêche le brave Jerry Land de ressasser des idées noires. Idem en ce qui concerne l’agent Glen Foster, héros un rien flambeur d’Operazione Poker (Opération Poker). Le film ambitionnant de faire la tournée des plus prestigieux casinos de la planète (quoique les duels autour du tapis vert donnent la fâcheuse impression d’avoir tous été réalisés dans un seul et même décor), notre espion vedette est donc un expert ès-cartes à jouer. Lorsqu’il ne crible pas de plomb ses ennemis, il les escoffie à coups de quintes flush. Dans les deux cas, la musique fait inévitablement retentir son propre quintet de notes, un motif non dépourvu d’ironie aux entournures et dont la répétitivité deviendrait, à terme, presque comique. On se raccroche à ce qu’on peut dans ce score plutôt mineur, pourvu d’une gratte de guitare au mieux sympathique et d’un Love Theme déjà plus inspiré, paresseux juste ce qu’il faut quand il susurre ses couplets romantiques.

 

Au milieu de toutes ces partitions aussi bariolées qu’une chemise hawaïenne, et qui moisissent pour la plupart au fond d’une cave d’où un label intrépide les arrachera peut-être, Requiem per un Agente Segreto (Un Certain Monsieur Bingo) ressemble à un rendez-vous manqué. Il n’y a, à première vue, pas grand-chose pour différencier le film de ses pareils, avec lesquels il partage une tendre affection pour l’énorme vivier d’acteurs anglo-saxons. Sauf qu’ici, l’heureux élu ne sort ni d’un feuilleton oublié, ni des limbes de la série B pour drive-in. Et même si les feux de sa carrière hollywoodienne, en cette année 1966, n’étaient plus que cendres froides, il restait encore assez de flair à Stewart Granger (car il s’agit bien de lui, ô ! stupeur) pour lui éviter de s’embourber dans les égouts de Cinecittà. Cynique, sans scrupules, l’espion qu’il interprète rompt avec la désinvolture pop des essaims de James Bond en toc. Tout accaparé par sa nouvelle cuisine, Piero Umiliani n’a hélas rien vu, ou si peu, des hautes aspirations de Sergio Sollima, cinéaste fort en gueule qui se trouvait alors au seuil d’une brillante carrière. Le score s’emploie donc (avec un succès mitigé) à divertir son petit monde en enquillant source music dépaysante, suspense modérément anxiogène et chabadabaderies inoffensives, sans jamais rendre compte de la vision noire que le scénario offre des services secrets. Mais doit-on absolument en tenir rigueur à Umiliani ? Il n’était pas fait d’une telle sorte, lui, le maestro du farniente orchestral, l’ambassadeur sans honte des loungeries qui décoiffent. Et au vu du sain enthousiasme qu’il mettait dans l’exercice de sa spécialité, c’est très bien comme ça.

 

Requiem per un Agente Segreto

Benjamin Josse

Benjamin Josse

Rédacteur
Les temps changent. A l'heure de la communication instantanée et du joug de la téléphonie mobile, on ne trouvera plus grand-monde pour s'étonner d'entendre quelque quidam dégingandé soliloquer à haute voix. Aussi incroyable que cela paraisse, il fut une époque où ces effusions publiques aimantaient moult moues désapprobatrices et sourcils orageusement froncés, à plus forte raison quand l'objet de tous ces regards courroucés fredonnait (mal) le thème de The 7th Voyage Of Sinbad et s'essayait (pour un déplorable résultat) à imiter les glouglous burlesques de La Soupe aux Choux. C'est ainsi que de fil cassé en aiguille tordue, le mal-aimé Benjamin trouva refuge dans le giron d'UnderScores, merveilleuse terre d'asile où, depuis lors, il se consacre à l'égoïste satisfaction des vices précités, et d'autres plus condamnables encore. Le moindre, assurément, n'étant pas de larder d'aiguilles trempées dans du curare une poupée grossièrement faite à l'effigie de Hans Zimmer, sa Némésis de toujours (« Si j'arrivais seulement à lui flanquer des cors aux pieds, je serais le plus heureux des hommes », confesse-t-il, l'oeil torve). Parce qu'il lui faut bien gagner sa croûte, ou plus exactement les quignons de pain moisis que le maître des lieux condescend à lui jeter pour tout salaire, il rédige de loin en loin d'étranges amphigouris dédiés à des scores d'exotique provenance. Ses collègues sont incrédules et les lecteurs baillent d'ennui, mais aux dernières nouvelles, il n'a pas l'intention de fermer boutique...
Benjamin Josse