Mr. Baseball (Jerry Goldsmith)

Les fous du stade

Disques • Publié le 25/06/2012 par

Mr. BaseballMR. BASEBALL (1992)
MR. BASEBALL
Compositeur :
Jerry Goldsmith
Durée : 33:08 | 14 pistes
Éditeur : Varèse Sarabande

 

1 Stars

Même les plus grands ont parfois une bien encombrante croix à porter. Dans l’œuvre colossale de Jerry Goldsmith, le fardeau dont ses plus somptueux classiques ont été impuissants à le soulager n’est autre que la décennie des années 90, pour beaucoup l’emblème d’une inspiration exsangue. Cette sentence-couperet se révèle pour le moins sévère, eu égard au calibre supérieur des nombreuses réussites qui jalonnent la période incriminée : Total Recall, Mulan, Medicine Man, First Knight (Lancelot) et pas mal d’autres d’un aussi fier acabit, qui cadrent mal avec l’image de mercenaire sans foi ni loi, vendant mécaniquement ses services au plus offrant, que l’on tente de brosser du Goldsmith d’alors. Il n’empêche que ce dernier, en se fourvoyant ici et là dans de véritables impasses artistiques, a parfois donné l’impression de tendre le bâton pour se faire battre. Fred Schepisi, réalisateur au petit pied et complice récurrent de cet obscur masochisme, peut en témoigner. Le constat est d’autant plus dur à avaler que The Russia House (La Maison Russie), adaptation terriblement inégale de John le Carré que Goldsmith avait emmitouflée dans de très élégantes mélodies jazzy, n’augurait en rien le cataclysme à venir. Mais en s’embarquant, suite à ce superbe coup d’éclat, dans une série de comédies toutes plus ripolinées les unes que les autres, le compositeur en panne sèche allait faire don à Schepisi de certaines des partitions les plus inodores de sa carrière.

 

Le fan éploré, qui n’en croira pas ses oreilles en subissant les mélodies dangereusement tartes de Fierce Creatures (Créatures Féroces) ou I.Q. (L’Amour en Equation), se sentira le besoin fort compréhensible d’accorder au grand homme de précieuses circonstances atténuantes. Après tout, le glucose suintant à traits épais et le romantisme à l’eau parfumée dont débordent ces films n’appelaient-ils pas à toute force ce traitement musical désinvolte ? Les années 80, durant lesquelles Goldsmith a dilapidé son talent sur assez de navets pour grossir un potager, attestent néanmoins la probité sans faille dont il faisait preuve à l’égard des plus soporifiques produits d’exploitation comme des métrages de haut standing. «Ce n’est rien que le boulot» répétait le musicien, professionnel jusqu’au bout des ongles, en haussant les épaules. Résurgence perverse, ces paroles reviennent douloureusement en mémoire face à l’imbitable Mr. Baseball, qui réussit l’exploit de surpasser la platitude déjà achevée de ses compagnons de chambrée. Un maigre espoir, nourri par cette sympathique affiche parodiant les visuels cyclopéens de la saga Godzilla, flottait cependant de voir le facétieux Jerry saupoudrer les marches militaires d’Akira Ifukube de sa proverbiale fantaisie. Mais la partition ambitionne plus modestement (plus paresseusement, devrait-on dire) d’imager sur un mode mineur le «choc des contraires» qui donne sa saveur (frelatée) à la pochade sportive de Fred Schepisi. Le très viril Ken Takakura, icône du cinéma populaire japonais, et le très moustachu Tom Selleck, ici dans le rôle d’une star du baseball sur le déclin, s’observent en chiens de faïence, et c’est de leur rivalité dont s’amuse le thème principal. Entre deux renvois d’une guitare électrique glougloutante, le fameux motif de six notes joué à l’orgue qui meuble les temps morts de certains sports collectifs américains s’immisce sans prévenir. Et autant mettre de suite les points sur les i, cet inoffensif trait d’humour représente l’audace la plus pétrifiante de Mr. Baseball.

 

C'est bon les gars, le Tour de France peut commencer !

 

Difficile, en effet, de prêter une once d’originalité à l’usage tous azimuts du shakuhachi, garant à lui seul de l’identité orientale d’un film ayant pour décor un archipel folklorique. James Horner, consommateur notoirement boulimique du timbre lancinant de la flûte japonaise, n’aurait sans doute pas désapprouvé. Mais très vite, l’incrédulité le dispute à l’effroi lorsque l’auditeur, confronté pour la première fois dans Acceptance aux tendres sentiments qu’éprouve Selleck pour la délicieuse Aya Takanashi, se demande s’il ne serait pas tombé par mégarde sur les trémolos du célèbre générique, signé Serge Perathoner, de l’émission Ushuaïa. S’agit-il vraiment de Jerry Goldsmith, planqué derrière ce romantisme de pacotille ? Parfois, son ombre affleure, toute menue, au détour d’une rythmique guillerette ou d’un épanchement rose bonbon. Les cordes soudain plus gracieuses de The Bath ou les bois joliment ouvragés de Call Me Jack / A Wise Brain n’attendent manifestement qu’un signe pour s’emballer et enfin arracher Mr. Baseball à son tragique engourdissement. Mais ils ne sont guère de taille à lutter contre un tempo défaillant, une guitare saisie de somnolence ici, une caricature faussement enjouée d’easy listening là… Autant de chausse-trappes fatales à la moindre velléité de révolte musicale.

 

Il faudrait néanmoins songer à écraser le champignon. Maintenant que Tom Selleck et les athlètes très collet monté qui l’ont adopté (les Chunichi Dragons, auquel le morceau éponyme, bouffi de sonorités bassement «japonisantes», donne un thème aussi bon enfant que cossard) sont laborieusement arrivés au terme de leur entraînement, il leur reste à affronter la vérité du terrain. Comme de bien entendu, nos héros, faisant preuve d’une abnégation héroïque, se surpasseront. On aurait aimé en dire autant de Goldsmith, qui se rend coupable dans la dernière partie de l’album de sursauts moribonds qui se voudraient trépidants, mais réussissent tout juste à faire passer Hoosiers (Le Grand Défi), autre incartade sportive assez peu prisée dans les annales de l’artiste, pour un ébouriffant maelström d’action. Les utopistes impénitents se sont peut-être entêtés à y croire envers et contre tout, se raccrochant avec l’énergie du désespoir aux promesses embryonnaires des rares accords déployant un soupçon de vigueur. En délestant le shakuhachi d’un peu de sa guimauve et en imprimant aux cordes un élan bienvenu, Swing Away ne laissait-il pas l’impression fugitive d’une embellie ? Impression, cent fois hélas, annihilée dans la foulée par l’intolérablement mou Final Score, qui se complait, en guise de bouquet d’adieu, à bégayer le prélude de la partition en l’étirant sur cinq longues minutes au lieu de deux. Et s’il demeure, après ces tentatives répétées d’assassinat à l’endroit du bon goût, quelques rescapés forcément hagards, Shabondama Boogie, extrait corrosif de la pop japonaise dans ce qu’elle a de pire, devrait les expédier au tapis une fois pour toutes.

 

Trop commodément catalogué, au crépuscule des années 80, parmi les spécialistes exclusifs des partitions gigantesques et de l’action qui déménage, Jerry Goldsmith a souvent fait part de sa lassitude face à cette estampille réductrice. Tous les moyens lui étaient devenus bons pour renouer avec la variété des genres et des styles grâce auxquels, jadis, il avait érigé l’œuvre somptueusement polymorphe qu’on lui connaît. Sans doute est-ce cet impérieux besoin, bien davantage que l’attrait délétère de la facilité, qui l’a conduit à se perdre sur les chemins ravinés de la comédie familiale de seconde zone et de la romance tire larmes. Supposés lui offrir de salutaires parenthèses récréatives, ces films n’ont surtout réussi qu’à flanquer un sacré coup à son inspiration et à réduire son exceptionnelle science musicale à l’exploitation ad nauseam de formules téléphonées. Mr. Baseball est sans conteste la figure de proue (branlante) de cette assemblée d’œuvres eunuques : une façon ô combien retorse de s’assurer une place résolument à part dans la carrière de son illustre auteur.

 

Mr. Baseball

Benjamin Josse

Benjamin Josse

Rédacteur
Les temps changent. A l'heure de la communication instantanée et du joug de la téléphonie mobile, on ne trouvera plus grand-monde pour s'étonner d'entendre quelque quidam dégingandé soliloquer à haute voix. Aussi incroyable que cela paraisse, il fut une époque où ces effusions publiques aimantaient moult moues désapprobatrices et sourcils orageusement froncés, à plus forte raison quand l'objet de tous ces regards courroucés fredonnait (mal) le thème de The 7th Voyage Of Sinbad et s'essayait (pour un déplorable résultat) à imiter les glouglous burlesques de La Soupe aux Choux. C'est ainsi que de fil cassé en aiguille tordue, le mal-aimé Benjamin trouva refuge dans le giron d'UnderScores, merveilleuse terre d'asile où, depuis lors, il se consacre à l'égoïste satisfaction des vices précités, et d'autres plus condamnables encore. Le moindre, assurément, n'étant pas de larder d'aiguilles trempées dans du curare une poupée grossièrement faite à l'effigie de Hans Zimmer, sa Némésis de toujours (« Si j'arrivais seulement à lui flanquer des cors aux pieds, je serais le plus heureux des hommes », confesse-t-il, l'oeil torve). Parce qu'il lui faut bien gagner sa croûte, ou plus exactement les quignons de pain moisis que le maître des lieux condescend à lui jeter pour tout salaire, il rédige de loin en loin d'étranges amphigouris dédiés à des scores d'exotique provenance. Ses collègues sont incrédules et les lecteurs baillent d'ennui, mais aux dernières nouvelles, il n'a pas l'intention de fermer boutique...
Benjamin Josse