El Condor / Villa Rides! (Maurice Jarre)

A l'Ouest, du nouveau...

Disques • Publié le 04/08/2011 par

El Condor / Villa RidesEL CONDOR / VILLA RIDES! (1970 / 1968)
EL CONDOR / PANCHO VILLA
Compositeur :
Maurice Jarre
Durée : 74:56 | 24 pistes
Éditeur : Écoutez le Cinéma ! / Universal Music France

 

3.5 Stars

On l’oublie parfois, Maurice Jarre a eu, comme Jerry Goldsmith à la même époque, sa période western qui s’étale en gros du milieu des années 60 au milieu des années 70. Ces partitions, parmi lesquelles, outre les deux ici présentées, on peut mentionner Five Card Studs (Cinq Cartes à Abattre), Red Sun (Soleil Rouge) et The Life And Time Of Judge Roy Bean (Juge et Hors-la-Loi), présentent entre elles une nette parenté. Jarre réussit à chaque fois à se couler dans la tradition d’un genre très codé sans rien abandonner de la spécificité de son propre style. Ce faisant, il le renouvelle sous plusieurs aspects, y apportant des registres orchestraux inhabituels et des tensions harmoniques peu courantes durant l’Age d’Or. En cela, l’apport du musicien français au genre est assez similaire à celui de Goldsmith : une patte très personnelle, aisément identifiable derrière les figures conventionnelles de la musique de western, une touche de modernité, une libération du rythme et un grand brio dans le maniement des couleurs «south of the border».

 

Aussi débridées, colorées et foisonnantes l’une que l’autre, les deux partitions proposées dans ce nouveau volet de la collection d’Universal Music se complètent fort bien. En effet, si certains Jarre demandent à être apprivoisés avant d’être pleinement appréciés, il n’en est rien ici. Au contraire, la musique coule et flatte plaisamment l’oreille sans effort, confirmant que comme Goldsmith, Jarre a toujours eu une grande tendresse pour la série B…

 

Lee Van Cleef, Marianna Hill & Jim Brown dans El Condor

 

D’El Condor, on saura l’essentiel quand on aura dit que c’est un western de John Guillermin tourné en Espagne avec Jim Brown et Lee Van Cleef, tous deux habitués à de semblables équipées. Pour ce film qui privilégie évidemment l’action, Jarre a composé une musique dynamique et colorée, sur un ton plutôt léger. On y retrouve son goût du pittoresque musical, ici teinté de tournures mélodiques et instrumentales hispanisantes, que l’appétit sonore du musicien investit avec sa verve et sa générosité habituelles. La trompette solo tient ainsi un rôle très important à côté d’instruments plus inattendus : cithare, vibraphone, cordes pincées chères au compositeur, en plus des inévitables guitares.

 

Dès les premières mesures, le compositeur signe son œuvre : une petite figure rythmique est progressivement enrichie par l’entrée successive de nombreuses percussions puis des cordes et des guitares avant l’exposition du thème lui-même, montrant ainsi que pour un grand musicien tout est bon pour créer un moment de pure musique. La partition est portée essentiellement par un thème principal aux élans généreux et vigoureusement accentué, entêtant comme beaucoup de mélodies de Jarre. Un second motif important (repris notamment dans The Ride) est une fanfare de trompette dans un style plus populaire.

 

Il est intéressant de voir comment, au fil des reprises et des variations, la thématique musicale du western classique (qui tourne souvent autour de la ballade évocatrice des grands espaces), prend ici une truculence bien française. Certaines pièces comme Luke And Jaroo sont d’ailleurs très éloignées de ce que l’on entend habituellement dans le genre, tandis que Broken Waltz rappelle les petites musiques décalées et clownesques du compositeur. Quelques passages de tension ou de mystère émergent ici ou là, dans une partition qui se signale aussi par son caractère très changeant, avec de brèves sections qui se télescopent fréquemment. L’invention du musicien nous vaut ça et là des passages très plaisants comme cette petite section scherzando au début du finale, où il glisse même quelques sonorités électroniques ! C’est donc une musique enlevée et réjouissante dont l’intérêt, évidemment moindre que celui des puissantes fresques du compositeur, est en outre limité par un certain manque de variété thématique et orchestrale.

 

Charles Bronson & Yul Brynner dans Villa Rides!

 

Villa Rides !, biopic sur Pancho Villa avec Yul Brynner dans la rôle titre, est d’une facture très similaire à El Condor. Son thème principal, superbement orchestré dès le Main Title, possède néanmoins un lyrisme et une ampleur qui font défaut à ce dernier. Jarre ne s’y est d’ailleurs pas trompé en incluant fréquemment ce thème dans le programme de ses concerts, le siffleur en moins. On retrouve l’abondante percussion (une dizaine d’instrumentistes !) de la partition précédente et toujours quelques instruments «déplacés» : cymbalum, psalterion et clavecin qui se mêlent aux marimbas et aux guitares dans un festival joyeusement décomplexé.

 

Parmi les moments forts, mentionnons la reprise endiablée du thème dans Villistas Attacking The Train, qui ne peut être signée que d’un seul compositeur, tandis que The Battle est un de ces morceaux de bravoure sans lesquels une musique de Maurice Jarre ne se conçoit pas : sonnailles bruissantes et féraillantes, reprise quasi hystérique du thème, cuivres déchirés et claquements de fouet. Dans After The Battle, le musicien donne une fois de plus libre cours à son goût pour les passages concertants confiés aux seules percussions. On admirera également la facilité de Jarre à produire des mélodies toujours séduisantes, comme celle doucement sucrée du Love Theme, à la mièvrerie savoureusement dosée. Enfin, n’oublions pas au chapitre des curiosités le pastiche Schubert/Mozart du Petit Café Concert et celui d’Elmer Bernstein dans Cantina Dance (la petite sœur de la Mexican Dance de The Comancheros) !

 

Deux éditions aussi plaisantes que roboratives auxquelles on reprochera peut-être de s’appuyer un peu trop goulûment sur un folklore qui peut finir par fatiguer l’oreille.

 

Yul Brynner dans le rôle de Pancho Villa

Stephane Abdallah

Stephane Abdallah

Contributeur
Mélomane professionnel, cinéphile bénévole, plumitif compulsif, critique expéditif, promeneur invétéré, apprenti dilettante, sarrusophoniste pervers, il dévore très jeune les critiques enthousiastes de Bertrand Borie dans l’Ecran Fantastique et découvre ainsi, médusé, les noms de Jerry Goldsmith, Georges Delerue et autres Arié Dzierlatka, dont les noms côtoient bientôt chez lui ceux de Stravinsky, Ravel et Bartok. Depuis, il n’a de cesse de convaincre un monde incrédule des beautés coruscantes de la musique d'écran, à grand renfort d’images audacieuses, de métaphores contrapuntiques, d’analyses fleuries et d’envolées pindariques.
Stephane Abdallah

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