Maddalena (Ennio Morricone)

L'empire des sens

Disques • Publié le 25/02/2011 par

MaddalenaMADDALENA (1971)
MADDALENA
Compositeur :
Ennio Morricone
Durée : 58:06 | 8 pistes
Éditeur : Saimel

 

4 Stars

Personne ne pourrait censément contester au délicieux Chi Mai une aura toute particulière qui lui vaut maintenant encore de trotter dans nos esprits en boucles obsédantes. La bizarrerie de la chose tient néanmoins à ce que ces superbes staccato de cordes et cet émouvant clavecin, frappés de l’inimitable sceau d’Ennio Morricone, charrient des flots hétéroclites d’images et d’émotions que seul un lien impalpable relie les unes aux autres. Il suffira à certaines personnes de fredonner les premières mesures du fameux morceau pour que surgisse aussitôt sous leurs yeux un Jean-Paul Belmondo revanchard, seul contre tous dans le (mauvais) polar de Georges Lautner, Le Professionnel. Pour d’autres, trois fois hélas, la star française cèdera sa place à… un berger allemand, courant dans les champs à grand renfort de ralentis et se goinfrant de croquettes Royal Canin. De même que la mainmise d’une certaine marque de sous-vêtements sur le thème de The Fox (Le Renard) a bien failli annihiler la subtile délicatesse de l’écriture de Lalo Schifrin, cette récupération publicitaire débridée n’a évidemment pas fait le bonheur de Chi Mai. Tant et si bien qu’au bout du compte, il ne se trouverait probablement pas grand monde pour qui la musique du Maestro renverrait à une époque plus lointaine, lorsque le cinéaste Jerzy Kawalerowicz dirigeait Umberto Orsini et Lisa Gastoni sur le plateau d’une modeste coproduction entre la Yougoslavie et Cinecittà.

 

Nous sommes en 1971, et l’illustre Morricone, alors à l’acmé de sa gloire et de son ahurissante prolixité (plus de 20 films pour cette seule année !), s’apprête à gratifier Maddalena d’une merveilleuse partition, dont les maître-mots seront érotisme et sensualité. Come Maddalena, qui ouvre les festivités, ne fait d’ailleurs pas mystère des desiderata du compositeur en imposant sur près de dix minutes un maëlstrom de sensations troubles et de couleurs brûlantes. Au terme d’une introduction en sourdine, seulement rythmée par quelques sobres percussions tribales, la musique révèle un dispositif choral aussi entêtant qu’une litanie et enveloppé par les vocalises séraphiques de l’irremplaçable Edda Dell’Orso. Des cordes d’un lyrisme pénétrant vibrent bientôt à l’unisson de ces voix au timbre capiteux, tandis qu’en filigrane, un orgue languissant ajoute à la moiteur ambiante. Cet embrasement des sens paraît cependant s’apaiser avec Una Donna da Ricordare, reprise pondérée de Come Maddalena de laquelle émergent une flûte cajoleuse et de discrètes sonorités métalliques. Si elles n’ont rien perdu de leur beauté élégiaque, les cordes font cette fois naître une émotion plus délicate, où la passion cède le pas à une pudique retenue.

 

De retenue, il n’est en aucun cas question dans l’agressif Pazzia in Cielo, sans conteste le passage le plus emporté et fiévreux de toute la partition, qui s’empare à bras-le-corps de l’instrumentarium de Morricone pour en décupler la fougue latente. Les chœurs ne se contentent désormais plus de sanctifier onctueusement l’amour et la volupté mais semblent fuser de toutes les directions à la fois, comme autant de complaintes stridentes qui avoisineraient dangereusement la folie. Ces débordements pulsionnels n’épargnent pas non plus un orgue devenu incontrôlable, au point qu’il s’adonne à de sporadiques mais tétanisants éclats de fureur. Courant lui aussi sur dix minutes remarquablement agencées, Pazzia in Cielo atteste s’il en était encore besoin la redoutable habileté du Maestro à créer d’étonnantes et complexes structures musicales, qui pourraient passer auprès des oreilles assoupies pour un pandémonium de sons discordants mais dissimulent, sous des dehors parfois arides, de minutieuses progressions dramatiques. N’en déplaise à ses détracteurs de toujours, convaincus que l’art du monsieur se cantonne à faire larmoyer jusqu’à plus soif des mélodies sirupeuses.

 

Lisa Gastoni en plein extase

 

Véritable ode aux plaisirs de la chair, Erotico Mistico fait honneur aux explicites promesses de son titre en exacerbant toute la passion dont bouillonne Maddalena. Morricone, qui déploie ici toutes les audaces viscérales de ses partitions écrites à la même époque pour certains fleurons du giallo (les thrillers souvent macabres et fétichistes du cinéma italien, peuplés d’assassins aux mains gantées de cuir noir), présente une version dépouillée de Pazzia in Cielo où des timbales rythmiques se sont substituées à la férocité de l’orgue, et laisse sourdre tout du long du morceau (dix minutes, à nouveau) de profonds gémissements. Mais si la musique de Morricone pour La Corta Notte delle Bambole di Vetro (Je suis Vivant !), superbe giallo marmoréen d’Aldo Lado, génère un malaise diffus chez l’auditeur, qui ne parvient pas à décider si ces incessantes plaintes féminines traduisent une incoercible jouissance ou une douloureuse agonie, Erotico Mistico, quant à lui, prend fait et cause pour une extase sans entrave. Il y a là quelque chose d’irrésistiblement sain, comme un magistral pied de nez à la bienséance judéo-chrétienne et à la déliquescence morale qu’elle s’efforce d’associer à la recherche égoïste du plaisir.

 

Et Chi Mai, dans tout cela ? Sertie dans l’écrin écarlate de Maddalena duquel on n’aurait jamais dû l’arracher, cette magnifique pièce tant raillée, chahutée, dépréciée, voit son lustre romantique et sa beauté restaurés dans tout leur éclat. Pour peu que l’on soit prêt à ignorer la distanciation rigolarde et à bannir de son esprit le maudit canidé, la fameuse valse des cordes envoûte par son indéniable pouvoir émotionnel, depuis l’écho fragile de ses accords liminaires jusqu’aux notes moribondes qui lui mettent un élégant point final. Les quelques disques édités par le passé (tel le dernier en date sous l’égide de Saimel, dont les couleurs rougeoyantes qui incendient la pochette résonnent de la passion torride du score du Maestro), même s’ils sont devenus relativement ardus à dénicher, constituent le meilleur moyen pour le mélomane dubitatif de revoir Chi Mai à la hausse et de le considérer, enfin, pour ce qu’il est réellement : l’expression entière et touchante du lyrisme unique de son génial auteur.

 

Maddalena

Benjamin Josse

Benjamin Josse

Rédacteur
Les temps changent. A l'heure de la communication instantanée et du joug de la téléphonie mobile, on ne trouvera plus grand-monde pour s'étonner d'entendre quelque quidam dégingandé soliloquer à haute voix. Aussi incroyable que cela paraisse, il fut une époque où ces effusions publiques aimantaient moult moues désapprobatrices et sourcils orageusement froncés, à plus forte raison quand l'objet de tous ces regards courroucés fredonnait (mal) le thème de The 7th Voyage Of Sinbad et s'essayait (pour un déplorable résultat) à imiter les glouglous burlesques de La Soupe aux Choux. C'est ainsi que de fil cassé en aiguille tordue, le mal-aimé Benjamin trouva refuge dans le giron d'UnderScores, merveilleuse terre d'asile où, depuis lors, il se consacre à l'égoïste satisfaction des vices précités, et d'autres plus condamnables encore. Le moindre, assurément, n'étant pas de larder d'aiguilles trempées dans du curare une poupée grossièrement faite à l'effigie de Hans Zimmer, sa Némésis de toujours (« Si j'arrivais seulement à lui flanquer des cors aux pieds, je serais le plus heureux des hommes », confesse-t-il, l'oeil torve). Parce qu'il lui faut bien gagner sa croûte, ou plus exactement les quignons de pain moisis que le maître des lieux condescend à lui jeter pour tout salaire, il rédige de loin en loin d'étranges amphigouris dédiés à des scores d'exotique provenance. Ses collègues sont incrédules et les lecteurs baillent d'ennui, mais aux dernières nouvelles, il n'a pas l'intention de fermer boutique...
Benjamin Josse