Islands In The Stream (Jerry Goldsmith)

Le Viel Homme et la Mer

Disques • Publié le 03/03/2010 par

Islands In The Stream CoverISLANDS IN THE STREAM (1977)
L’ÎLE DES ADIEUX
Compositeur :
Jerry Goldsmith
Durée : 53:17 | 13 pistes
Éditeur : Film Score Monthly

 

4.5 Stars

Adapté d’un roman en partie autobiographique d’Ernest Hemingway, Islands In The Stream (L’Ile des Adieux) est la cinquième collaboration de Jerry Goldsmith avec le réalisateur Franklin J. Schaffner. George C. Scott y incarne Thomas Hudson, un sculpteur américain retiré sur une île des Bahamas, qui accueille ses trois enfants pendant les vacances d’été de 1940, juste avant l’entrée en guerre des Etats-Unis. Dans la seconde partie du film, Hudson décide d’aider des réfugiés juifs européens cherchant à gagner La Havane et doit affronter la police cubaine. On connaissait jusqu’à présent cette splendide partition de Jerry Goldsmith par le réenregistrement dirigé par le compositeur lui-même en 1986 pour le label Intrada, avec l’Orchestre de l’Opéra de Budapest, qui était jusqu’à aujourd’hui la seule version « officielle ». Film Score Monthly nous proposant maintenant un album de l’enregistrement original de 1976, de nombreuses discussions ont récemment agité le petit monde béophile sur les mérites comparés des deux éditions.

 

La musique est à peu près identique (à quelques différences près) et présentée dans le même ordre sur les deux albums. Mais l’orchestre de studio américain n’a aucun mal à être plus juste et plus précis que la formation hongroise, qui avait néanmoins des couleurs chaudes et des timbres assez typés. A l’inverse, la prise de son de 1976, correcte, avec des bois très colorés et un orchestre capté d’assez près, est moins nuancée, moins détaillée et moins ample que celle de 1986, enregistrée en digital par Mike Ross-Trevor. Autre différence notable : les tempos pris par Goldsmith lors des sessions originales sont dans l’ensemble plus nerveux, et les phrasés plus dessinés, plus incisifs. On a d’ailleurs souvent constaté que Goldsmith réenregistrant ses partitions à quelques années de distance tendait à adopter des tempos plus lents et moins tendus, comme si l’absence du rythme imposé par les images se faisait sentir sur sa direction.

 

Cette version FSM possède donc d’incontestables atouts. Il suffit d’écouter Is Ten Too Old (une scène où l’un des enfants est menacé par un requin) pour constater que la musique avance ici avec une énergie et une détermination qui font défaut au réenregistrement. L’autre intérêt majeur de cette édition est la présence de la superbe pièce d’action Eddie’s Death, où l’on retrouve le brio extraordinaire d’un Goldsmith au meilleur de ses moyens. Le morceau en question manquait en effet chez Intrada, le compositeur n’étant pas satisfait, paraît-il, de l’interprétation de l’orchestre hongrois, ce qui n’a rien d’étonnant étant donné la difficulté pour les formations peu accoutumées à sa musique de donner à ses pages virtuoses le tranchant et la précision nécessaires (en particulier les accents rythmiques).

 

George C. Scott et David Hemmings dans Islands In The Stream

 

Islands In The Stream est une une œuvre à part chez Goldsmith, loin des fracas qu’il déchaîne habituellement et des explorations plus ou moins expérimentales qu’il affectionnait dans les années 70. C’est l’une de ses rares compositions que l’on peut qualifier d’apaisée, et même par moment de presque contemplative. Le compositeur se détourne ici de Stravinsky et de Bartok pour se tourner vers Debussy. L’écriture est chatoyante, consonante, mélodique. La souplesse des phrasés, la richesse harmonique et les nuances de la palette sonore évoquent l’impressionnisme français. Les instruments debussystes comme la flûte et la harpe sont d’ailleurs très bien mis en valeur.

 

Quelques touches latino-américaines, comme dans le Main Title, nous rappellent que nous sommes dans les Caraïbes, mais dans la veine exotique, l’orchestre est beaucoup plus sobre et moins démonstratif que celui de Papillon ou de The Wind And The Lion (Le Lion et le Vent). Notons également la présence exceptionnelle d’un vaste mouvement de douze minutes, The Marlin, pour la longue séquence de pêche en mer. Il s’agit d’une de ces pièces qui ont incontestablement été conçues par le musicien comme des poèmes symphoniques quasi autonomes (à l’instar quelques années plus tard de The Enterprise ou The Road To Masada). On y notera le sens de la construction, la diversité des tempos et des registres orchestraux, et la fièvre rythmique. Alternant moments d’apaisement et d’exultation, cette « marine » traduit merveilleusement le mouvement de l’océan et l’atmosphère lumineuse de l’océan. On admirera aussi la fluidité avec laquelle Goldsmith a traduit de façon acoustique l’élément liquide. Ici aussi, l’aisance technique des instrumentistes américains apporte, par rapport à la version hongroise, une nette plus-value dans la restitution de ces grands mouvements de houle orchestrale qui traversent la partition.

 

Comme beaucoup de scores majeurs de Goldsmith, Islands In The Stream possède une unité thématique extrêmement forte. Le compositeur construit chaque pièce sur un même matériau issu des deux thèmes principaux (celui de Hudson et celui des enfants), souvent réduits à une phrase ou à une simple cellule. Un dernier motif est constitué d’une phrase ascendante et descendante confiée aux bois ou aux cordes, évoquant la présence permanente de la mer. Mentionnons encore le très beau thème des réfugiés juifs, d’un tragique contenu et à la ligne très pure (on y perçoit une discrète touche hébraïsante, en particulier dans le solo de hautbois). L’orchestre de Goldsmith est une merveille de raffinement et de transparence, empli du parfum des îles et de senteurs marines. Les bois, la clarinette et la flûte en particulier ont de nombreux solos d’une merveilleuse suavité. Les violons en harmoniques tissent à plusieurs reprises une trame d’une extrême délicatesse, comme dans Night Attack. Le compositeur nous offre même une version « miniature » magnifiquement ciselée de ses habituels « allegro barbaro » avec Pillow Fight, une bataille…d’oreillers. Bien qu’elle puisse sembler quelque peu uniforme au premier abord comparée à d’autres partitions plus picaresques, Islands In The Stream est une perle rare de la discographie de Goldsmith, une de celles qui révèlent un peu plus leurs charmes et leurs mille nuances à chaque écoute.

 

George C. Scott dans Islands In The Stream

Stephane Abdallah

Stephane Abdallah

Contributeur
Mélomane professionnel, cinéphile bénévole, plumitif compulsif, critique expéditif, promeneur invétéré, apprenti dilettante, sarrusophoniste pervers, il dévore très jeune les critiques enthousiastes de Bertrand Borie dans l’Ecran Fantastique et découvre ainsi, médusé, les noms de Jerry Goldsmith, Georges Delerue et autres Arié Dzierlatka, dont les noms côtoient bientôt chez lui ceux de Stravinsky, Ravel et Bartok. Depuis, il n’a de cesse de convaincre un monde incrédule des beautés coruscantes de la musique d'écran, à grand renfort d’images audacieuses, de métaphores contrapuntiques, d’analyses fleuries et d’envolées pindariques.
Stephane Abdallah

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