The Three Musketeers / Robin And Marian (Michel Legrand)

Michel Legrand à travers l'Histoire

Disques • Publié le 02/07/2009 par

THE THREE MUSKETEERS / ROBIN AND MARIAN (1973 / 1976)
LES TROIS MOUSQUETAIRES / LA ROSE ET LA FLÈCHE
Compositeur :
Michel Legrand
Durée : 72:58 | 24 pistes
Éditeur : Ecoutez le Cinéma ! / Universal Music France

 

4 Stars

Avec The Three Musketeers (Les Trois Mousquetaires) réalisé en 1973 par Richard Lester, Michel Legrand retrouvait le ton léger, irrévérencieux et l’humour de certains films qu’il avait mis en musique dans les années 60, ajoutant à cela la dimension épique d’une grande production internationale au casting luxueux. On découvre avec ahurissement que le compositeur n’a bénéficié que de deux semaines pour composer une musique aussi généreuse et abondante, mais on comprend mieux l’élan irrésistible qui anime tout du long ce torrent de musique. Et on se dit que la partition a sans doute profité de ce travail en surrégime. A la fois épique et léger, Legrand trouve le ton juste : tout en reprenant le format du grand style hollywoodien (celui de Korngold ou de Newman), il s’en démarque par un certain décalage, une surenchère qui devient parfois ironique, et certains effets délibérément humoristiques. L’anachronisme est ici clairement assumé. Plutôt que de paraphraser l’écriture et l’instrumentation de l’époque, Legrand joue la carte de l’ampleur et du romantisme le plus décomplexé, surtout sur les séquences d’action, et incorpore ponctuellement des passages joués aux instruments anciens, pour les scènes plus intimistes. Faut-il mentionner que tout au long de la partition, la grâce mélodique et la volubilité des cordes portent incontestablement la marque de leur auteur ?

 

Le Main Title est l’un des plus impressionnants qu’il nous ait offerts. Au lieu du thème traditionnel, c’est une succession de puissants accords martelés des cuivres et des percussions, incluant même un piano, répétés inlassablement en crescendo, tandis que des instruments à vent d’époque jouent une sorte de danse folklorique. D’emblée, Legrand juxtapose ouvertement les deux styles, le romantique et le baroque, pour un résultat à la fois surprenant et grandiose. Dès la pièce suivante, Sword For Your Supper, les choses prennent une tournure différente: enlevée, colorée, caracolante, on y entend également quelques échos des danses villageoises de Peau d’Âne. Continuant sur cette lancée, Four Abreast est une sorte de tarentelle interrompue par des interventions volontairement grotesques des instruments anciens, le procédé évoquant même une sorte de «collage». Autre morceau de bravoure, Dirty Business In The Dirty Laundry est un scherzo énergique et plein de rebond, où Legrand démontre que dans le registre de l’action, il peut faire aussi bien que ses collègues américains les plus brillants.

 

Dans le thème d’amour de D’Artagnan, All’s Fair In Love And Feet, le compositeur met merveilleusement à contribution la sonorité douce et fragile des flûtes à bec, dans l’une de ses plus ravissantes inventions mélodiques (et peut-être un des thèmes d’amour les plus délicats écrits pour le cinéma). Dans un registre similaire, Hawks Versus Doves est une musique de cour élégante et délicate où Legrand s’inspire avec une grande finesse de la musique baroque. Il faut d’ailleurs noter que, si le souci d’authenticité n’était pas, de l’aveu même de Legrand, un objectif en soi, il n’en réussit pas moins une reconstitution assez fidèle du style de l’époque (nous sommes loin de Korngold !). La partition se termine bien évidemment en fanfare et avec un rien de solennité, là aussi légèrement malicieuse, avec Three’s Company But Four Will Cost You Extra et les End Titles. Enregistrés à Londres dans de très bonnes conditions techniques et avec un orchestre brillant (heureusement !), ces Mousquetaires nous donnent donc à entendre un Legrand particulièrement inspiré par son sujet et dans un registre inhabituel.

 Audrey Hepburn et Sean Connery dans Robin And Marian

 

On trouve également sur ce disque la musique en grande partie inédite qu’il a composée en 1976 pour Robin And Marian (La Rose et la Flèche) du même réalisateur, qui raconte la fin d’un Robin des bois vieillissant incarné par Sean Connery. Finalement rejetée par Lester, cette partition est restée complètement inédite jusqu’en 2004, où quelques extraits figurèrent dans le coffret Le Cinéma de Michel Legrand publié chez le même éditeur.

 

Nous pénétrons avec cette partition dans un univers très différent. Après l’explosion de couleurs de The Three Musketeers, nous passons à un registre plutôt monochrome. Ecrivant uniquement pour les cordes, Legrand fait le choix, rare au cinéma, de se priver de la couleur des bois et du dynamisme des percussions (celles-ci étant néanmoins présentes sur certains passage sous la forme de roulements de tambour). Ecriture plutôt austère donc, pour une partition qui est sans doute une des plus ambitieuses de Legrand, et de celles qui se rapprochent le plus de la musique de concert. Le compositeur explique l’avoir conçue comme un vaste concerto grosso opposant des solistes (un violon et un violoncelle) au reste des cordes. On sent parfois planer l‘ombre de Poulenc et de quelques autres, mais on retrouve aussi discrètement, ça et là, certaines tournures mélodiques familières du compositeur. Tous ces éléments, comme l’utilisation fréquente d’une écriture fuguée, font de Robin And Marian une œuvre plus exigeante et beaucoup moins «ludique» que la précédente. Si les Mousquetaires séduisaient immédiatement par leur abattage, il faut ici entrer progressivement dans la partition pour en apprécier les qualités et la haute tenue. Mentionnons également un très beau thème d’amour, aux accents quelque peu herrmanniens, qui vient à plusieurs reprises apporter à l’ensemble une certaine chaleur. On comprend cependant d’une certaine façon le désarroi et la décision finale du réalisateur de ne pas utiliser la musique de Legrand : celle-ci n’évoque en rien la période médiévale du film ni les conventions musicales du genre historique, mais superpose au film sa propre logique interne et son propre style. Le langage musical et la forme évoquent à la fois la période classique du XVIIIème siècle, et le XXème siècle pour certains passages plus tendus harmoniquement.

 

Ces deux partitions témoignent ainsi de deux facettes bien différentes du talent de Michel Legrand, et c’est au final un disque chaudement recommandé, même (et peut-être surtout) si l’on n’est pas au départ un fan absolu du compositeur.

 

Frank Finlay, Oliver Reed, Michael York et Richard Chamberlain dans The Three Musketeers

Stephane Abdallah

Stephane Abdallah

Contributeur
Mélomane professionnel, cinéphile bénévole, plumitif compulsif, critique expéditif, promeneur invétéré, apprenti dilettante, sarrusophoniste pervers, il dévore très jeune les critiques enthousiastes de Bertrand Borie dans l’Ecran Fantastique et découvre ainsi, médusé, les noms de Jerry Goldsmith, Georges Delerue et autres Arié Dzierlatka, dont les noms côtoient bientôt chez lui ceux de Stravinsky, Ravel et Bartok. Depuis, il n’a de cesse de convaincre un monde incrédule des beautés coruscantes de la musique d'écran, à grand renfort d’images audacieuses, de métaphores contrapuntiques, d’analyses fleuries et d’envolées pindariques.
Stephane Abdallah

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