In The Electric Mist (Marco Beltrami)

Les bêtes du sud sauvage

Disques • Publié le 13/05/2009 par

In The Electric MistIN THE ELECTRIC MIST (2009)
DANS LA BRUME ÉLECTRIQUE
Compositeur :
Marco Beltrami
Durée : 39:45 | 12 pistes
Éditeur : Varèse Sarabande

 

4 Stars

Qu’il est bon d’entendre une musique de film qui possède un grain, une texture, qui témoigne d’une réelle réflexion sur l’instrumentation, les couleurs, les sonorités ! Une musique dont le compositeur s’est efforcé de créer un univers sonore propre, au lieu de se reposer sur des formules instrumentales toutes prêtes, bref une musique témoignant d’une véritable option artistique et créative. Pour le thriller de Bertrand Tavernier, Marco Beltrami nous livre une partition plutôt légère (sur le plan instrumental, pas dans l’atmosphère) qui se situe dans la continuité de ses compositions pour 3:10 To Yuma (3h10 pour Yuma) ou Los Tres Entierros de Melquiades Estrada (Trois Enterrements). Tavernier a d’ailleurs indiqué avoir choisi son compositeur après avoir entendu sa musique pour le film de Tommy Lee Jones. L’orchestre est assez réduit : section de cordes, quelques percussions, quelques cordes pincées (guitare, banjo…), accordéon et bien sûr synthétiseurs.

 

Beltrami a ici composé une vraie musique d’ambiance, dans le bon sens du terme. Les couleurs, les timbres, les références croisées (minimalisme, répétitions obsédantes, thème évoquant la musique cajun, jazz New Orleans…) constituant l’essentiel du propos musical. La dimension thématique et le développement mélodique sont limités, mais on reste admiratif devant la richesse des trames sonores créées par le musicien. Ce parti pris, qui pourra sembler fastidieux à ceux qui attendaient une musique plus dynamique ou «narrative», est néanmoins fascinant pour qui veut bien se laisser emporter par la beauté intrinsèque des sonorités. Comme à l’habitude chez Beltrami, acoustique et électronique tendent à se confondre en un étonnant continuum musical. Les effets électroniques mystérieux de The Confederate Dead, évoquant des voix de l’au-delà et sortis en droite ligne de la musique contemporaine et du style bruitiste, prolongent et font écho aux textures de cordes qui les environnent.

 

La partition est construite autour d’un seul thème, simple, nostalgique, et d’une couleur cajun assez marquée dans l’instrumentation. Ce thème principal est au centre de pièces comme In The Electric Mist, Shipwrecked ou Dave In action. Il fait l’objet d’un arrangement plus classique dans Portrait Of Dave, où il est confié aux cordes sur un accompagnement de cuivres évoquant discrètement le style New Orleans. La simplicité touchante de cette pièce rappelle la douceur et la délicatesse de certains passages de Los Tres Entierros de Melquiades Estrada. Des qualités que l’on retrouve également dans The Wrapper. Un motif secondaire est constitué par une figure rythmique répétée des cordes. Présent dès l’introduction de In The Electric Mist, sur un tempo assez lent, ce motif est repris à plusieurs reprises sur un tempo plus rapide pour devenir une sorte de figure obsédante, comme dans Out With N Word, The Confederate Dead End ou Dave To The Cabin. Un autre motif récurrent apparait à la fin de Shipwrecked, une brève sonnerie de carillon de quatre notes, qui elle aussi revient hanter la partition et contribue à lui donne sa singularité. Sur l’ensemble de la partition, l’action music se résume à quelques passages agités utilisant des percussions légères et des pizzicati (comme au début de Dave In Action).

 

Tommy Lee Jones dans In The Electric Mist 

Certes, on sent traîner ici ou là certaines influences très présentes en musique de film : minimalisme, couleur «ethnique», recours massif à l’électronique. Mais l’habileté du musicien est très supérieure à celle de beaucoup de ses confrères (rappelons qu’il a étudié avec Luigi Nono) et on peut difficilement nier qu’il aille avec beaucoup de cohérence et de lucidité jusqu’au bout de sa démarche esthétique. De ce point de vue, Beltrami est bien l’un des rares créateurs musicaux à l’œuvre actuellement au dans le cinéma américain, c’est à dire un compositeur dont on ne sait pas (enfin pas toujours) à l’avance ce qu’il va composer. L’un des rares musiciens, avec notamment Thomas Newman, à savoir s’éloigner intelligemment des lourdes trames symphoniques sans trop verser dans les facilités jazzy ou synthétiques.

 

L’enregistrement se conclut sur une très belle chanson interprétée par Dirk Powell, dans un riche arrangement mêlant instruments cajuns et ensemble à cordes. Loin de n’avoir qu’une visée commerciale, cette chanson (La Terre Tremblante), basée sur le thème principal du film, en prolonge au contraire l’atmosphère avec nuance et émotion et renvoie par son style et ses paroles aux racines françaises de la Louisiane.

 

Comme c’était déjà le cas avec sa partition pour Los Tres Entierros de Melquiades Estrada, c’est dans cette veine plutôt intimiste, en demi-teinte, qui l’amène à exploiter le versant introspectif de son talent, et marquée d’une bonne dose d’influences folk ou ethnique, que Beltrami donne le meilleur. Malgré le mélange de styles et le travail électronique poussé, sa musique possède à l’arrivée une simplicité et une authenticité qui sont la marque d’un réel apport artistique. Peut-être faut-il y voir aussi le résultat d’un travail plus approfondi et d’un investissement plus poussé qu’à l’habitude, puisque Beltrami fut ici associé très tôt à la production, au contraire des pratiques hollywoodiennes courantes. On peut d’autant plus regretter que cette bande originale ne soit disponible qu’en téléchargement, comme si l’éditeur Playtime/FGL doutait de la viabilité commerciale d’une musique sans grands effets. Oui, l’enregistrement pourra sembler court (une quarantaine de minutes, incluant deux morceaux de jazz et la chanson mentionnée), surtout à ceux qui sont habitués au format «70 minutes et plus» qui devient de plus en plus une norme chez certains compositeurs. Mais depuis quand la musique s’évalue-t-elle au poids ?

 

In The Electric Mist

Stephane Abdallah

Stephane Abdallah

Contributeur
Mélomane professionnel, cinéphile bénévole, plumitif compulsif, critique expéditif, promeneur invétéré, apprenti dilettante, sarrusophoniste pervers, il dévore très jeune les critiques enthousiastes de Bertrand Borie dans l’Ecran Fantastique et découvre ainsi, médusé, les noms de Jerry Goldsmith, Georges Delerue et autres Arié Dzierlatka, dont les noms côtoient bientôt chez lui ceux de Stravinsky, Ravel et Bartok. Depuis, il n’a de cesse de convaincre un monde incrédule des beautés coruscantes de la musique d'écran, à grand renfort d’images audacieuses, de métaphores contrapuntiques, d’analyses fleuries et d’envolées pindariques.
Stephane Abdallah