In Cold Blood (Quincy Jones)

Aucune bête aussi féroce

Décryptages Express • Publié le 02/10/2017 par

IN COLD BLOOD (1967)In Cold Blood
Réalisateur : Richard Brooks
Compositeur : Quincy Jones
Séquence décryptée : Seduction (1:02:33 – 1:06:50)
Éditeur : Universal Music France

 

« Toto, I’ve a feeling we’re not in Kansas anymore. » Il n’est besoin parfois que de peu, en l’occurrence quelques mots chuchotés par Dorothy d’une voix craintive et cependant excitée à l’oreille de son cairn terrier de poche, pour marquer les esprits et bâtir son nid dans la culture populaire. On a chamarré ladite phrase de lyrics joyeusement naïfs (et d’autres moins), on a pétrifié les fermiers du cru, brin de paille pendant aux lèvres et fourche à la main, au sein de pittoresques enluminures, et même le colonel Quaritch, ogre balafré dans un obscur film de science-fiction passé inaperçu, fit de ce Kansas très « home sweet home » le parfait antagoniste de l’inhospitalière planète Pandora. C’est pourtant au cœur de cet Eden, à la fin des années 50, que deux petites frappes, errant à la poursuite de chimères sans substance, criblèrent le rêve américain de chevrotines meurtrières. Lassé peut-être du romantisme saupoudré de nostalgie qui caractérise le gros de son œuvre, Truman Capote épingla la sordide réalité à la pointe de son stylo-scalpel pour mieux narrer l’odyssée de Dick Hickock et Perry Smith. Richard Brooks, professant le même anticonformisme dans les entrailles en pleine mutation du Hollywood de l’époque, ne tarda pas à couler l’écriture clinique de Capote dans un noir et blanc stupéfiant, qui donne à voir le monde au travers d’une inexpugnable pellicule de sueur et de crasse.

 

Le troisième de ces guérilleros fâchés avec les swinging sixties est un cas particulier. Contrairement à Capote et Brooks, partis embrasser un nihilisme qui leur était inconnu, Quincy Jones avait déjà frayé de diantrement près avec l’indicible noirceur cachée dans le coeur des hommes. Son premier labeur pour le grand écran, The Pawnbroker (Le Prêteur sur Gages), représente à cet égard un mémorable baptême du feu. Derrière les lunettes rondes de Rod Steiger flottaient en tapinois les fantômes maudits de la Shoah, que le compositeur néophyte mais bourré d’aplomb n’avait pas eu peur de contempler en face. Sa défiance innée à l’encontre d’un manichéisme commode l’avait d’ailleurs dissuadé de peindre l’apathique personnage en aplats uniformément noirs. Les cambrioleurs minables d’In Cold Blood ont droit à des faveurs semblables, et leur humanité, si laide puisse-t-elle être, sourd du grand bric-à-brac musical de Jones comme d’éphémères rais de soleil se jouant des lamelles d’un store baissé.

 

In Cold Blood

 

Après qu’ils aient exterminé une famille sans histoire, qui eût aussi bien pu être celle de Dorothy en personne, Hickock et Smith, pas beaucoup plus riches qu’avant mais traqués par la police, se hâtent en direction du Mexique. Le meilleur des refuges, sont-ils enclins à croire. Avec quelques maigres dollars en guise de fortune, ils se cloîtrent au fond d’un minuscule gourbi où la notion d’intimité tombe en morceaux. Quand Dick honore leur tanière d’un peu de compagnie féminine, qu’une contrebasse torpide salue aussitôt d’une courbette goguenarde, Perry est là, qui darde sur le simulacre de parade amoureuse un œil pas loin d’être éteint. Une lueur s’y introduit pourtant alors que les traits de la ribaude à moitié partie se brouillent. Le verre clapotant d’ambre oscille toujours à portée de lèvres, le sourire sans équivoque continue de promettre de ternes plaisirs, mais le visage est devenu celui de la mère de Perry. Une garce, une fille de rien, qui exhibait ses conquêtes d’une heure jusque sous le nez de ses propres enfants. En ce temps-là, quand Smith n’était encore qu’un gamin terrifié, comme aujourd’hui, dans un taudis mexicain poisseux de chaleur, Quincy Jones affublait sa trompette d’une sourdine nasillarde pour blaguer à loisir le frotti-frotta aviné tenant lieu de rituel de séduction.

 

Très modérément agréables, frôlés par des cordes lancinantes qui leur donnent la consistance pâteuse d’un soir de biture, les souvenirs auxquels s’abandonne Perry s’enténèbrent encore lorsqu’il voit son père surgir à l’improviste. Sur l’épouse aux mœurs volages s’abat instantanément la vertueuse colère de la brute cocue, à grands coups de ceinture marbrant d’ecchymoses la peau nue et de percussions quasi tribales, dont le musc étourdit à l’unisson des relents de sexe fauves et du whiskey râpeux. Est-ce à cet instant que le petit garçon recroquevillé, sa frimousse inondée de larmes devant le triste spectacle, découvrit en lui la ravine tortueuse qui le conduirait, bien des années plus tard, vers ce marlou cuirassé de fermetures éclair et capable de tuer pour quelques liasses de billets verts ? Si, à l’instar d’un Richard Brooks plus glacé que la banquise, Jones n’entend nullement donner l’absolution comme une pâtisserie, il cherche malgré tout à déterrer des pistes qui l’aideraient à comprendre, au pire à mettre le doigt sur ces moments fatals où la raison tangua vertigineusement. In Cold Blood est un fantasme hérissé de givre, le projet de tous les dangers qui attend autre chose du compositeur qu’une pile de papier à musique rempli de croches et d’annotations. Mr. Q s’y est investi avec une fièvre inédite pour lui, au point d’effectuer dans la maison naguère ensanglantée une manière de terrible pèlerinage. Qu’a-t-il pu éprouver, en déambulant entre ces murs silencieux ? Quelle terreurs peut-être pas complètement mortes ont pu faire le siège de ses sens ? Tendez donc l’oreille, et écoutez : sa musique contient toutes les réponses qu’il a trouvé le courage d’arracher à l’abîme.

 

Benjamin Josse

Benjamin Josse

Rédacteur
Les temps changent. A l'heure de la communication instantanée et du joug de la téléphonie mobile, on ne trouvera plus grand-monde pour s'étonner d'entendre quelque quidam dégingandé soliloquer à haute voix. Aussi incroyable que cela paraisse, il fut une époque où ces effusions publiques aimantaient moult moues désapprobatrices et sourcils orageusement froncés, à plus forte raison quand l'objet de tous ces regards courroucés fredonnait (mal) le thème de The 7th Voyage Of Sinbad et s'essayait (pour un déplorable résultat) à imiter les glouglous burlesques de La Soupe aux Choux. C'est ainsi que de fil cassé en aiguille tordue, le mal-aimé Benjamin trouva refuge dans le giron d'UnderScores, merveilleuse terre d'asile où, depuis lors, il se consacre à l'égoïste satisfaction des vices précités, et d'autres plus condamnables encore. Le moindre, assurément, n'étant pas de larder d'aiguilles trempées dans du curare une poupée grossièrement faite à l'effigie de Hans Zimmer, sa Némésis de toujours (« Si j'arrivais seulement à lui flanquer des cors aux pieds, je serais le plus heureux des hommes », confesse-t-il, l'oeil torve). Parce qu'il lui faut bien gagner sa croûte, ou plus exactement les quignons de pain moisis que le maître des lieux condescend à lui jeter pour tout salaire, il rédige de loin en loin d'étranges amphigouris dédiés à des scores d'exotique provenance. Ses collègues sont incrédules et les lecteurs baillent d'ennui, mais aux dernières nouvelles, il n'a pas l'intention de fermer boutique...
Benjamin Josse

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