La Lune dans le Caniveau (Gabriel Yared)

Deux ou trois choses que je sais d'elle

Décryptages Express • Publié le 05/06/2017 par

LA LUNE DANS LE CANIVEAU (1983)La Lune dans le Caniveau
Réalisateur : Jean-Jacques Beineix
Compositeur : Gabriel Yared
Séquence décryptée : Loretta (0:17:13 – 0:22:27)
Éditeur : Cinéfonia Records

 

Un mérite qu’on ne peut enlever à l’alcool quand il coule à flots, c’est d’estomper les hostilités tenaces et d’abolir les clivages sociaux plus sûrement qu’un prêchi-prêcha élimé en faveur du vivre-ensemble. Observez donc ces deux types, attablés à un bar pouilleux. Hormis un besoin désespéré d’écluser godet après godet, on imagine mal ce qui pourrait lier Gérard, le docker sans joie, errant tel un spectre dans les bas-fonds dont il subit l’emprise poisseuse, au dandy fatigué Newton, en quête permanente de la laideur capable seule de terrasser l’ennui mortel que lui inspire le luxe frivole. Un point commun existe malgré tout, jeté entre eux à la façon d’un pont branlant. A défaut d’être les deux faces d’une même pièce d’argent terni, ils sont les archétypes que le romancier David Goodis aimait, à chaque nouvel ouvrage ou presque, précipiter au fond du gouffre. Pas d’échappatoire possible pour ces âmes damnées, nul espoir de se dérober aux amis tout aussi paumés, aux femmes empoisonnées, aux quartiers morts où l’on se claquemure comme dans les entrailles d’un sépulcre, aux obsessions rouges qui meurtrissent et détruisent.

 

La beauté est pourtant là, toute proche, qui s’apprête à surgir de ce répugnant cloaque comme d’un coquillage botticellien. Elle est cristallisée, sublimée par les efforts conjugués d’un triumvirat de rêve : Nasstasja Kinski, au regard empli d’étoiles et à la bouche charnue, Jean-Jacques Beineix, l’un des derniers insoumis assez fous pour croire, en France, à l’omniscience féérique de la caméra, et Gabriel Yared. En 1983, le compositeur, épris de liberté et de voyages en terra incognita, méfiant à l’encontre des gardes-chiourme dépêchés par le bon goût, conduisait l’une des phases les plus expérimentales de sa carrière, où généreux rata synthétique et orfèvrerie acoustique se toisent en chiens de faïence. A des lieues du brouet sordide qu’une adaptation de Goodis paraissait condamnée à touiller à pleines mains, le voici partant à la recherche de la splendeur et de la lumière, prêt à les débusquer au tournant d’une venelle noircie. Loretta, l’énigmatique sœur de Newton, est leur chavirant porte-drapeau, un émissaire constitué elle-même d’éclats de givre et d’escarbilles rougeoyantes.

 

Gérard Depardieu et Nastassja Kinski dans La Lune dans le Caniveau

 

Aux deux hommes consciencieusement affairés à lever le coude, elle semble une apparition presque irréelle. Quelques accords chiches de piano la précèdent, liserées de lourdes volutes électroniques à l’ombrageux parfum, cependant que les phares d’une voiture diaprent la pénombre du bar d’un voile flavescent. Puis deux yeux de jade s’encadrent dans une vitre crasseuse, d’incroyables yeux pouvant aussi bien appartenir à une déesse de miséricorde qu’à un succube maléfique. Mais ce micro-suspense n’aguiche guère Beineix qui, dès le plan suivant, l’évente avec le délicat secours de Yared. Loretta est un séraphin tombé du haut des cieux dans la fange humaine, dont aucun grumeau, malgré tout, ne souille l’élégante robe. Escortée par un violon énamouré, au parler romantique, qui crayonne pour elle le galbe d’une valse tendre, elle pénètre dans le bouge avec les menues hésitations d’une ingénue et le port d’une reine. Aucun trouble ne crève l’impassibilité de Gérard, mais on le sait foudroyé. C’est sa petite sœur qu’il voit réincarnée, cet être innocent qui se suicida jadis après avoir été violée par un homme sans visage. C’est aussi et surtout le doux feu bleu, habillé de chair, qu’il n’osait plus espérer dans les ténèbres. Solidaire de cet homme malheureux, replié sur lui-même, Yared entrebâille la porte de son monde étriqué sur un ailleurs merveilleux, promesse de paix pour son âme écorchée.

 

Mais renchérir eût été mentir. Cette histoire d’amour, qui vient à peine de s’ébaucher sous nos yeux, n’est pas de celles dont on garnit les bibliothèques roses. Déjà, l’on n’éprouve pas grande incertitude quant à son issue amère, peut-être même tragique, qu’augurent avec fatalisme les travelings scrutateurs sur le regard fixe de Gérard et la fièvre soudaine empourprant les cordes. Si forte que soit la tentation, lui, le marginal qui se roule voluptueusement dans ses obsessions de vengeance, et elle, la créature virginale qui s’ébaudit, à l’obscurité tombée, des guirlandes de lumières festonnant les docks, ne pourront jamais entrelacer leurs destinées. Non, jamais… sauf brièvement, le temps de quelques battements de cœur, d’un songe bientôt évaporé, baignés tous deux du piano complice d’un Gabriel Yared sans doute un peu amoureux, lui aussi. Et par cette nuit éthéré, la lune flottera pleine et blanche, très haut au-dessus de leurs têtes, plutôt que d’abîmer son reflet gibbeux dans le caniveau rougi par le sang d’une jeune fille morte.

 

Benjamin Josse

Benjamin Josse

Rédacteur
Les temps changent. A l'heure de la communication instantanée et du joug de la téléphonie mobile, on ne trouvera plus grand-monde pour s'étonner d'entendre quelque quidam dégingandé soliloquer à haute voix. Aussi incroyable que cela paraisse, il fut une époque où ces effusions publiques aimantaient moult moues désapprobatrices et sourcils orageusement froncés, à plus forte raison quand l'objet de tous ces regards courroucés fredonnait (mal) le thème de The 7th Voyage Of Sinbad et s'essayait (pour un déplorable résultat) à imiter les glouglous burlesques de La Soupe aux Choux. C'est ainsi que de fil cassé en aiguille tordue, le mal-aimé Benjamin trouva refuge dans le giron d'UnderScores, merveilleuse terre d'asile où, depuis lors, il se consacre à l'égoïste satisfaction des vices précités, et d'autres plus condamnables encore. Le moindre, assurément, n'étant pas de larder d'aiguilles trempées dans du curare une poupée grossièrement faite à l'effigie de Hans Zimmer, sa Némésis de toujours (« Si j'arrivais seulement à lui flanquer des cors aux pieds, je serais le plus heureux des hommes », confesse-t-il, l'oeil torve). Parce qu'il lui faut bien gagner sa croûte, ou plus exactement les quignons de pain moisis que le maître des lieux condescend à lui jeter pour tout salaire, il rédige de loin en loin d'étranges amphigouris dédiés à des scores d'exotique provenance. Ses collègues sont incrédules et les lecteurs baillent d'ennui, mais aux dernières nouvelles, il n'a pas l'intention de fermer boutique...
Benjamin Josse