Porco Rosso / Kurenai No Buta (Joe Hisaishi)

Le ciel ne peut pas attendre

Décryptages Express • Publié le 27/03/2017 par

PORCO ROSSO / KURENAI NO BUTA (1992)Porco Rosso
Réalisateur : Hayao Miyazaki
Compositeur : Joe Hisaishi
Séquence décryptée : Ushinawareta Tamashii ~ Lost Spirit (1:04:13 – 1:07:51)
Éditeur : Wasabi Records

 

Chez Hayao Miyazaki, le ciel est l’ultime bastion de la liberté. Son immensité céruléenne abrite des pirates gaffeurs, de gentilles sorcières grisées par leurs pouvoirs et même une cité flottante protégée par de pacifiques robots. Porco Rosso, aventurier romantique en butte au fascisme rampant des années 20 et dernier des héros des airs, n’est pas le moindre de ces personnages épris d’absolu. Entre deux exploits aux commandes de son superbe hydravion couleur cerise, il paresse dans sa petite île secrète, quelque part en pleine Adriatique, et qui sait, rumine ses amitiés perdues. Car il n’a pas toujours vécu en marginal, ainsi qu’il le narre, du ton rêveur et mélancolique qui est l’apanage des conteurs-nés, à sa jeune protégée Fio. En ces temps bouleversés par la Première Guerre, la vie n’était pas forcément plus douce, mais lui s’appelait encore Marco Pagotti, et les bons copains étaient là, toujours disposés à prêter main-forte en cas de coup dur. Le thème élégiaque subtilement écrit par Joe Hisaishi, qui avait jusqu’ici servi à nourrir le charisme rétro de Porco, sorte d’Humphrey Bogart affublé d’un groin, s’attendrit alors sous un piano pénétré de l’inestimable valeur des vieilles camaraderies.

 

Au milieu des nuages pansus, hélas, l’ennemi rôde. La bataille qui s’engage entre les deux escadrilles, italienne et austro-allemande, est effroyable, fauchant les vies par dizaines. Cependant, le fracas des explosions et le crépitement des mitrailleuses, ponctués des cris d’agonie, nous sont miséricordieusement épargnés. Ce n’est pas la chronique belliciste qui avive l’intérêt de Miyazaki, homme de spectacle et d’action, comme le prouvaient déjà ses premiers coups d’éclat sous le haut patronage de la comédie burlesque, mais artiste que l’on ne saurait soupçonner d’être va-t’en-guerre. Lyrique et aérien, comme à son habitude, il s’apprête à faire basculer cette tranche d’histoire dans le plus pur fantastique, qu’Hisaishi n’a pas trop de son brio de mélodiste pour préparer par petite touches presque évanescentes. Un film ayant pour protagoniste principal un homme métamorphosé en cochon ne peut guère revendiquer un ancrage réaliste, c’est entendu. L’aveuglante blancheur dont le ciel se drape tout à coup ne nous en attrape pas moins par surprise, et en même temps que ces scintillements surnaturels, le brusque silence qui s’empare des instruments acoustiques.

 

Porco Rosso et sa protégée

 

Depuis les rythmiques synthétiques pas toujours heureuses de Tenku No Shiro Rapyuta (Le Château dans le Ciel), Joe Hisaishi nous avait davantage habitués à faire usage de l’électronique dans les films de Takeshi Kitano, son autre amphitryon de pellicule, qu’au service de Miyazaki. Porco Rosso ne semblait pas vouloir chahuter les voluptés orchestrales inhérentes à l’univers de ce dernier… jusqu’à ce que l’avion de Marco crève le plafond d’un formidable océan de nuages pour déboucher dans un ciel figé, sans vie. Aucune présence, humaine ou non, n’est visible à des lieues à la ronde, et les synthés s’y laissent dériver au son paresseux de leurs accents new age. Tout là-haut, néanmoins, un étrange ruban zèbre de ses contours flous le cadre bleu. A peine Marco a-t-il commencé à s’interroger sur ce nouveau mystère que ses compagnons d’armes font irruption à ses côtés, drainant à leur remorque, comme pour attester que le monde réel n’a pas disparu, des cordes lancinantes. Mais ce n’est qu’un leurre, vite dissipé par d’étranges et artificiels échos dont la parenté avec une chorale féminine, exsudant une indicible tristesse, frappe par sa force d’évocation. Voici le chant funèbre des soldats du ciel, la mélopée cristalline qui unit les ennemis d’hier au sein d’un cimetière à nul autre semblable, où leurs appareils abattus dériveront, fragiles oiseaux de papier, pour l’éternité.

 

Miyazaki s’est plus souvent qu’à son tour réclamé d’une sensibilité généreusement européenne ; témoin, justement, ce Porco Rosso qui téléporte une silhouette (grassouillette) de série noire sous l’éclatant soleil de la Méditerranée. Il demeure malgré tout un vrai cinéaste japonais, trop heureux de plier à ses desiderata le symbolisme ancestral et les mille récits pittoresques qui font de son pays une inépuisable caverne aux trésors. Dans la culture nippone, l’on a coutume d’affilier le blanc, celui-là même dont les volutes cotonneuses ont englouti notre héros en détresse, à la mort. Mais il représente également l’accès à un degré de conscience supérieur, une spiritualité nouvelle dont peu d’élus peuvent s’enorgueillir. Gageons cependant que Marco n’a goûté que moyennement ce rare privilège, lui qui, après avoir assisté impuissant à la disparition brutale de ses amis, est revenu de son court séjour dans l’au-delà dépouillé de toute illusion quant à la nature humaine. Une crise de foi plutôt qu’une éblouissante révélation, quand bien même le mysticisme libéré par Joe Hisaishi en longues nappes paraitrait plaider la cause de la seconde. Mais tout n’est pas perdu ! Dans la vie du cochon solitaire est entrée une petite rouquine têtue, sur le point de donner à sa misanthropie un coup de pied malicieux…

 

Benjamin Josse

Benjamin Josse

Rédacteur
Les temps changent. A l'heure de la communication instantanée et du joug de la téléphonie mobile, on ne trouvera plus grand-monde pour s'étonner d'entendre quelque quidam dégingandé soliloquer à haute voix. Aussi incroyable que cela paraisse, il fut une époque où ces effusions publiques aimantaient moult moues désapprobatrices et sourcils orageusement froncés, à plus forte raison quand l'objet de tous ces regards courroucés fredonnait (mal) le thème de The 7th Voyage Of Sinbad et s'essayait (pour un déplorable résultat) à imiter les glouglous burlesques de La Soupe aux Choux. C'est ainsi que de fil cassé en aiguille tordue, le mal-aimé Benjamin trouva refuge dans le giron d'UnderScores, merveilleuse terre d'asile où, depuis lors, il se consacre à l'égoïste satisfaction des vices précités, et d'autres plus condamnables encore. Le moindre, assurément, n'étant pas de larder d'aiguilles trempées dans du curare une poupée grossièrement faite à l'effigie de Hans Zimmer, sa Némésis de toujours (« Si j'arrivais seulement à lui flanquer des cors aux pieds, je serais le plus heureux des hommes », confesse-t-il, l'oeil torve). Parce qu'il lui faut bien gagner sa croûte, ou plus exactement les quignons de pain moisis que le maître des lieux condescend à lui jeter pour tout salaire, il rédige de loin en loin d'étranges amphigouris dédiés à des scores d'exotique provenance. Ses collègues sont incrédules et les lecteurs baillent d'ennui, mais aux dernières nouvelles, il n'a pas l'intention de fermer boutique...
Benjamin Josse