Vladimir Cosma au Grand Rex

Libère ta Cosma-énergie !

Évènements • Publié le 06/02/2019 par

Il flottait ce samedi-là, nuit de festivités comme le Grand Rex en hébergea pléthore, un étrange parfum dans l’air. On pouvait l’attribuer pour une part prépondérante à l’effervescence précédant traditionnellement le début d’un concert, quel qu’il soit. Des générations de mélomanes avides de refrains pétillants et de spectateurs fidèles aux rediffusions sans nombre des classiques de l’humour bien d’chez nous se coudoyaient, dans un joyeux brouhaha que les membres de l’orchestre, qui se réunissaient au compte-goutte, piquaient ici et là de gammes éphémères où l’oreille frémissait en croyant reconnaître l’entame de quelque rengaine célèbre. Mais il y avait davantage en cause. Et nombreux sans doute, au milieu de cette assemblée disparate, furent ceux qui éprouvèrent une drôle de culpabilité à l’idée des ravissements qui les attendaient, alors que le cinéma français, sous le choc, commençait à peine à pleureur la mort d’un de ses plus illustres musiciens.

 

Vladimir Cosma

 

Comme de bien entendu, Vladimir Cosma dédia ce concert à la mémoire de Michel Legrand, son vieux partenaire de croches, son mentor dit-il même. Mais les mots qu’il n’eut qu’à la sauvette pour lui ne dégageaient pas grand émoi palpable, faisant ressembler ce qui aurait pu être un vibrant épanchement du cœur au couplet bien connu et presque machinal dont jouissent Nos Chers Disparus. De quoi étayer les bruits de couloir glissant que les deux hommes étaient en froid depuis des lustres… Cependant, ainsi que le fit aussitôt remarquer le maître de la soirée, si Legrand n’était plus, nous tous, entassés en silence désormais sous la haute voûte du Rex, étions bien vivants. C’était là une façon non dépourvue d’élégance de donner les pleins pouvoirs à la musique. Et celle-ci, ainsi qu’espéré, ne déçut point. Votre serviteur sentit bien un doigt de glace caresser son échine à l’occasion des deux premiers morceaux, curieusement lourds et compacts, loin de la technique pleine de rondeurs dont Cosma fit sa signature. Les Aventures de Rabbi Jacob, surtout, jeta aux orties sa fringante vélocité de longue date familière pour s’adonner, lors de son triomphal acmé, à une quasi cacophonie.

 

Vladimir Cosma et David Castro Balbi

 

A peine eut-on le temps toutefois de vitupérer à tout hasard contre l’acoustique souvent contestée du Grand Rex que l’orchestre, sans coup férir, corrigeait avec maestria le tir. La baguette toujours gaillarde de Cosma harangua chaque pupitre, à tour de rôle plus volontiers que dans un seul et même tintamarre, ce qui annihila toute ombre d’un soupçon fâcheux quant à l’habileté des quelques soixante musiciens mobilisés. Ceci étant, malgré leur débauche d’énergie, ces derniers ne glanèrent pas les plus beaux lauriers de la soirée, tant s’en faut, pas davantage que les chanteurs du Chœur des Universités de Paris, qui nimbèrent notamment d’une seule voix cristalline le Thème de Nadia, lamentation sublime et poignante surgie des profondeurs des steppes sibériennes qu’affronte l’indomptable Michel Strogoff. Ça n’a rien d’un secret, Vladimir Cosma aime les solistes, auxquels son écriture très aérée donna à d’indénombrables reprises matière à briller. Plusieurs d’entre eux furent à la noce cette nuit-là, dont le violoniste David Castro Balbi qui tisonna de la pointe de l’archet le fastueux Concerto de Berlin de La 7ème Cible, véritable morceau de bravoure pulvérisant en une poignée d’envolées tourmentées la réputation de mélodiste rigolo qui colle aux semelles de Cosma comme un chewing-gum pétrifié.

 

Vladimir Cosma et Cezar Cazanoi

 

Mais l’applaudimètre, abondamment sollicité d’un bout à l’autre du concert, se déchaîna surtout pour un explosif trio. Il y avait là Greg Zlap, modèle de décontraction, l’air d’un adolescent monté en graine, son harmonica vibrant entre ses lèvres d’une allégresse non feinte. Cezar Cazanoi, indispensable flûtiste, fit évidemment des ravages sur la tout aussi incontournable ritournelle du Grand Blond avec une Chaussure Noire, mais eut bien d’autres opportunités, pas toujours attendues d’ailleurs, de prouver sa paisible virtuosité. Quant à la benjamine tout de cuir gainée de cette scène, la fantastique Lucienne Renaudin Vary, ses vingt ans à peine ne les empêchèrent nullement, elle et sa trompette volubile, de tenir la dragée haute à ses aînés plus chevronnés. Non content de prouver que nœud papillon et robe du soir ne sont pas une fatalité pour qui veut donner vie à une représentation symphonique, le triumvirat de feu cassa tout bonnement la baraque, dynamisant des scies connues par tout un chacun sur le bout des doigts sans jamais violenter leur caractère. Entre autres tours de force, le thème bonhomme, presque benoît du Dîner de Cons se parait soudain d’une ébouriffante énergie, qui soulignait d’un trait électrique la candeur de François Pignon plutôt que de la disperser en lambeaux, et l’on se consola bien vite de l’absence du saxophone du Bal des Casse-Pieds pour se régaler, à jets réguliers d’acclamations, des formidables variantes dont cette triade musicale gratifia l’une des plus généreuses mélodies du répertoire de Cosma.

 

Vladimir Cosma avec Cezar Cazanoi, Lucienne Renaudin Vary et Greg Zlap

 

A chacun ses priorités. Aux antipodes de celles de votre serviteur, d’aucuns n’eurent d’yeux injectés de sang et d’oreilles palpitantes de bonheur que pour Richard Sanderson. Le longiligne sexagénaire, présentant fort beau, s’avança devant son public tel un conquérant sachant la victoire déjà acquise. Et effectivement, son interprétation de Reality, l’archi-populaire tube de La Boum, vint rappeler auprès des sceptiques que l’immortalité tient parfois à peu de choses, en l’occurrence une mièvrerie coulant à bouillons odoriférants et des arrangements guère plus épais que du papier à cigarette. Difficile, cependant, de nier au chanteur la robuste santé de son organe vocal, où pas un trémolo, pas même la plus discrète fêlure, ne s’infiltra en traître. Pour cette performance si lustrée qu’on eût pu la croire téléportée directement des années 80, sans doute n’avait-il pas volé la retentissante ovation qui salua son tour de piste… Mais il n’était pas défendu d’afficher une préférence certaine pour l’aria frémissante de Diva ou pour ce qui compta parmi les surprises majeures du concert, une étonnante version chantée du superbe thème des Aventures de David Balfour. Elle le rendit certes orphelin de ses accents celtiques, comme bien des âmes chagrines durent s’en faire l’écho, ce qui n’empêcha aucunement sa beauté de scintiller avec l’éclat du givre sur le tapis un peu rêche d’une voix grave.

 

Vladimir Cosma

 

De morceaux d’anthologie en classiques fédérateurs, de relectures volcaniques en hourras chaleureux, il finit par advenir ce qui devait bien arriver : le point final des réjouissances, annoncé sous une bordée de « hooo ! » déconfits par un Cosma imperturbablement malicieux. Mais comment aurait-on pu refuser aux héros du Grand Rex de goûter quelque repos ? Ceux qui jetèrent un œil à leur montre en cet instant furent à coup sûr éberlués de découvrir que le concert, sur lequel tout le monde, par habitude, devait avoir parié qu’il n’excèderait pas deux heures, avait fait effectuer le tour du cadran à la grande aiguille pas moins de trois fois ! Quelle santé de fer, monsieur Vladimir ! Le bis obligé joua lui-même les prolongations, forçant le compositeur, un peu titubant il faut l’avouer, à multiplier les allées et venues entre son pupitre et les coulisses, jusqu’à ce que La Valse d’Augustine tirée du Château de ma Mère apportât, avec toute sa tendresse, toute sa mélancolie frangée d’un timide soleil, la parfaite conclusion à ce jour endeuillé. C’était ainsi, tout bien considéré, et non par le truchement d’un hypothétique orémus livré aux sanglots, qu’un géant avait décidé de rendre le dernier hommage à un autre.

 

Vladimir Cosma

Benjamin Josse

Benjamin Josse

Rédacteur
Les temps changent. A l'heure de la communication instantanée et du joug de la téléphonie mobile, on ne trouvera plus grand-monde pour s'étonner d'entendre quelque quidam dégingandé soliloquer à haute voix. Aussi incroyable que cela paraisse, il fut une époque où ces effusions publiques aimantaient moult moues désapprobatrices et sourcils orageusement froncés, à plus forte raison quand l'objet de tous ces regards courroucés fredonnait (mal) le thème de The 7th Voyage Of Sinbad et s'essayait (pour un déplorable résultat) à imiter les glouglous burlesques de La Soupe aux Choux. C'est ainsi que de fil cassé en aiguille tordue, le mal-aimé Benjamin trouva refuge dans le giron d'UnderScores, merveilleuse terre d'asile où, depuis lors, il se consacre à l'égoïste satisfaction des vices précités, et d'autres plus condamnables encore. Le moindre, assurément, n'étant pas de larder d'aiguilles trempées dans du curare une poupée grossièrement faite à l'effigie de Hans Zimmer, sa Némésis de toujours (« Si j'arrivais seulement à lui flanquer des cors aux pieds, je serais le plus heureux des hommes », confesse-t-il, l'oeil torve). Parce qu'il lui faut bien gagner sa croûte, ou plus exactement les quignons de pain moisis que le maître des lieux condescend à lui jeter pour tout salaire, il rédige de loin en loin d'étranges amphigouris dédiés à des scores d'exotique provenance. Ses collègues sont incrédules et les lecteurs baillent d'ennui, mais aux dernières nouvelles, il n'a pas l'intention de fermer boutique...
Benjamin Josse