Sacem : tout un musée à explorer en quelques clics

Les archives de l’institution à disposition du public depuis le 12 juin

Évènements • Publié le 28/06/2018 par

Finissons-en définitivement, voulez-vous, avec cette détestable idée que la curiosité serait un bien vilain défaut. Aussi, lorsque nous est offert sur un plateau l’occasion de soulever l’un des rideaux de la création artistique, un parmi d’autres, nous avons au contraire à cœur, et ce n’est pas la première fois, de nous en faire l’écho auprès des passionnés de musique et de cinéma qui, sans vouloir offenser qui que ce soit, ont facilement la fâcheuse habitude de s’en tenir au nombril de leur collection de disques…

 

Comme chacun le sait (ou devrait le savoir), la Société des Auteurs, Compositeurs et Éditeurs de Musique (Sacem) a pour mission essentielle la gestion des droits d’auteurs, leur collecte et leur répartition « pour que vive la musique », et ce depuis, excusez du peu, plus d’un siècle et demi, ce qui en fait l’une des plus vénérables institutions du genre dans le monde. Et si à l’heure actuelle elle s’enorgueillit volontiers de près de 165 000 membres (ou sociétaires), on imagine au fond assez mal ce que peut représenter, en terme d’archives, une aussi longue période d’activité. « Tous les dépôts d’œuvres depuis 1851 ! » répond comme une évidence la directrice Valérie Cottet, « mais aussi les examens d’entrée de nos membres, leur correspondance, leur catalogue, des partitions, des programmes de salles de spectacles… Au total, ce sont près de 30 kilomètres linéaires d’archives. » Alors, il y a quelques années de cela, l’actuel directeur général de la Sacem, Jean-Noël Tronc, se dit tout bonnement qu’il y a certainement quelque chose à faire de tout ce patrimoine historique au-delà de la seule sphère de la société qu’il dirige et des besoins quotidiens de celle-ci. Il s’agira d’abord de développer des partenariats à l’occasion d’expositions, de festivals, ou de répondre au mieux à des sollicitations très précises à destination d’ouvrages et de thèses universitaires. Mais c’était là encore trop peu : germe donc finalement l’idée, très ambitieuse celle-ci, d’une mise à disposition en direction d’un public le plus large possible, par le biais de ce qui constituerait un genre de « musée » en ligne, entièrement gratuit, pour lequel chaque archive serait à terme patiemment numérisée.

 

Examen d’entrée de Michel Magne © Fonds SacemFeuille de timbres du film « Les Tontons Flingueurs » (recto) © Fonds SacemFeuille de timbres du film « Les Tontons Flingueurs » (verso) © Fonds Sacem

 

Depuis le 12 juin dernier, cette proposition est devenue une réalité avec le lancement du Musée Sacem, avec un premier jet déjà riche de plus de 3000 documents choisis, fruit d’un travail concrètement initié au tout début de l’année 2017. Une goutte d’eau, sans aucun doute, dans l’océan du matériau disponible, pour un projet qui ne manque pas d’un certain panache… Mais au fond, si on comprend fort bien la volonté de valoriser ces archives d’une manière ou d’une autre, pourquoi faire de la sorte le pari de les ouvrir au plus grand nombre ? « Pour mieux faire comprendre ce que sont la création et la gestion collective » répond simplement Claire Giraudin, la directrice de Sacem Université, qui pilote le musée. « Notre objectif est que chacun et chacune y trouve de quoi nourrir sa curiosité et sa passion ».

 

Curiosité et passion : nous y voilà donc ! Et les plus attentifs d’entre vous se rappelleront peut-être alors les mots que le compositeur Jean-Claude Petit, lui-même président du conseil d’administration de la Sacem depuis cinq ans, prononçait encore en avril 2017 lors de cérémonie de remise des prix de l’Union des Compositeurs de Musiques de Films (UCMF) : « Le secteur de l’audiovisuel, c’est-à-dire la musique à l’image, représente (aujourd’hui) le tiers des droits d’auteur à la Sacem. Ce n’est pas rien et ça augmente chaque année. » Ce n’est pas rien en effet et, aussi clair que deux et deux font quatre, cela devrait également suffire à faire admettre à tous les passionnés que nous sommes la valeur, l’aubaine même, que représente un tel musée en ligne, qui n’en est encore qu’à ses premiers balbutiements. Et si, bien entendu, la communication sur le projet, à destination du grand public, s’articule avant tout autour de quelques-uns des plus emblématiques sociétaires de la Sacem dans le domaine de la chanson (citons Georges Brassens, Serge Gainsbourg, Michel Polnareff, Claude François, Laurent Voulzy…), chacun d’entre nous y trouvera bel et bien largement de quoi titiller sa curiosité et sustenter son esprit.

 

Relevé des œuvres pour « La Belle et la Bête » (recto) © Fonds SacemRelevé des œuvres pour « La Belle et la Bête » (verso) © Fonds SacemFiche technique de « Manon des Sources » (1) © Fonds SacemFiche technique de « Manon des Sources » (2) © Fonds SacemFiche technique de « Manon des Sources » (3) © Fonds SacemFiche technique de « Manon des Sources » (4) © Fonds Sacem

 

De fait, de la même manière que Claire Giraudin s’est émue de « voir la fiche professionnelle de Paul Verlaine, remplie par lui, avec comme réponse à la question de son occupation “homme de lettre” », nous ne saurions de notre côté cacher le doux ravissement de découvrir celle de Georges Delerue, signée de sa main le 7 janvier 1949. Ailleurs, c’est un article daté du 14 septembre 1958 et extrait de L’Echo de la Mode, traitant des activités cinématographiques de Georges Auric, qui retient notre attention. Plus proche de nous dans le temps, la feuille de timbres du film Jean de Florette, document déclaratif qui fait état des musiques et mélodies composées par Jean-Claude Petit, permet de dévoiler ce qui fut, jusqu’au milieu des années 90, l’une des nécessités administratives pour l’obtention des fameux droits d’auteurs. Et puisque nous en sommes là, pourquoi ne pas s’adonner à quelques clics supplémentaires afin de jeter un petit coup d’œil sur l’examen d’entrée d’Alexandre Desplat à la Sacem, en 1988 ? Vous l’aurez deviné, ces quelques exemples cités au hasard ne sauraient donner la pleine mesure de la richesse des ressources qu’offre d’ores et déjà le Musée Sacem : photos d’identité, fiches professionnelles, relevés d’œuvres exécutées dans un film, comptes-rendus de contrôle musical, demandes d’adhésion, examens d’entrée, certificats, coupures de presse… Et de nombreux compositeurs qui nous sont chers sont représentés : citons simplement, en plus de ceux déjà nommés auparavant, Joseph Kosma, Eric Demarsan, Bruno Coulais, Serge Perathoner, Eric Serra, Béatrice Thiriet, Antoine Duhamel, Maurice Jaubert ou, comme vous pouvez le constater vous-même en guise d’apéritif sur les documents présentés dans cet article, Michel Legrand, Francis Lai ou Michel Magne. Des artistes français pour l’essentiel donc, mais pas seulement : nombre de documents concerne en effet également des musiques de compositeurs étrangers, comme en témoignent la cue-sheet détaillant la partition de Max Steiner pour The Charge Of The Light Brigade (La Charge de la Brigade Légère), daté du 23 octobre 1936, ou ce relevé d’œuvres du film Captain Blood (Capitaine Blood) effectué par un inspecteur au cinéma Apollo, rue de Clichy à Paris, le 21 février de la même année.

 

Feuille de timbres « Un Homme et une Femme » (recto) © Fonds SacemFeuille de timbres « Un Homme et une Femme (verso) © Fonds Sacem

 

Et cela ne s’arrête pas là. Des archives, disons, plus vivantes, sont également à l’honneur, notamment au sein d’une section audio de podcasts où l’on découvre avec le plus haut intérêt « les grands entretiens de Stéphane Lerouge », dévoilant différentes confidences et anecdotes de compositeurs sur leur métier ou leur vocation de musicien à l’image. « Ce que je voulais » confessait par exemple Paul Misraki lors d’une interview menée en 1995, trois ans à peine avant sa mort, « c’était être un grand compositeur. Je voulais être le Ravel de mon époque, ou le Debussy. Et ça je n’ai pas vraiment pu arriver à le faire (…) et de toute façon ce sont les chansons qui se sont emparées de moi ». De la même manière, vous pouvez immédiatement vous régaler des propos de Philippe Rombi, Gabriel Yared et Francis Lai, en attendant évidemment l’ajout de nouveaux témoignages dans les mois qui viennent. Car l’avenir, outre le développement des outils et fonctionnalités du site, s’annonce radieux pour nous. Ainsi, parmi les « expositions thématiques » en ligne déjà prévues, on nous en promet bientôt une sur la musique de film des années 30 ainsi que, pour l’année prochaine, un grand hommage à l’immense Maurice Jarre afin de commémorer les dix ans de sa disparition.

 

De tels trésors désormais à notre portée, franchement, comment y rester insensibles et résister à la tentation de les manipuler, même virtuellement, qu’il s’agisse de compulser une à une chaque page à la recherche du plus petit détail ou, tout simplement, de fureter au hasard, juste pour le plaisir ? Allez, tous au Musée, et à chacun d’y trouver son bonheur !

 

Pour en savoir plus : Musée Sacem et Les Podcasts du Musée Sacem

 

 

Photo d’identité de Francis Lai © Fonds SacemPhoto d’identité de Michel Magne © Fonds SacemPhoto d’identité de Michel Legrand © Fonds Sacem

 

Documents reproduits ici avec l’aimable autorisation de la Sacem (© Fonds Sacem).

Remerciements particuliers à Anne Simode et Stéphane Lerouge.

Florent Groult

Florent Groult

Rédacteur en chef adjoint
Né en 1974, originaire de Normandie, Florent Groult grandit au contact de la musique classique et, par trois coups de baguette (le King Kong de 1933, Forbidden Planet et Jaws) assénées au travers d'un écran TV, est touché assez tôt par la magie du cinéma. Il était sans doute inévitable que les deux finissent un jour ou l'autre par se conjuguer en une seule et même passion. Ce sera chose faite en 1993, à l'occasion de la sortie française du Dracula de Francis Ford Coppola. Fasciné dès lors par l’interaction entre musique et image qui lui révèle des horizons infinis de découvertes, il rejoint d'abord les membres de l’association caennaise CinéScores, contribuant modestement à leur fanzine et leur émission de radio sur une antenne locale (1994-1999), avant de participer à la création de l'association Colonne Sonore / L'Ecran Musical (1999-2002). En 2008, il co-fonde avec Olivier Desbrosses- UnderScores : le Magazine de la Musique de Film pour lequel il occupe depuis le poste de rédacteur en chef adjoint. En 2011, il contribue à l'ouvrage collectif intitulé John Williams : Un Alchimiste Musical (Editions L'Harmattan) et signe ses premières notes de livret pour le label spécialisé Music Box Records. Il devient par ailleurs cette même année membre de l'International Film Music Critics Association (IFMCA). La passion plus que jamais intacte et vivace, l'aventure continue aujourd'hui...
Florent Groult
  • Des Notes et des Toiles
  • Tadlow Music