Hans Zimmer fait son cinéma au Palais des Congrès

Un concert sans demi-mesure pour la star d'Hollywood

Évènements • Publié le 29/04/2016 par et

Hans Zimmer est une star. Ceux qui doutent encore du bien-fondé d’une telle assertion sont encouragés à se rendre à l’un des concerts que donnera le compositeur, à l’étranger (sa tournée européenne compte pas moins de 37 dates) et dans quelques semaines en France (à Lille, Rouen, Nantes, Bordeaux, Toulouse et Orange), après son week-end parisien des 23 et 24 avril. Que l’on apprécie ou non la musique du bonhomme ne change rien à l’affaire : Hans Zimmer est une star, et personne ne peut lui enlever ce statut.

 

Alors que nous arrivons au Palais des Congrès pour l’un de ses trois concerts parisiens (tous complets depuis des mois), quelque chose nous frappe d’emblée : il y a foule et le public est majoritairement composé de jeunes gens au look assez branché. Assister à un concert de musique de film serait-il devenu cool ? Intrigués mais le cœur joyeusement réchauffé par un tel constat, nous entrons dans le hall pour rejoindre nos places et tombons en arrêt devant une boutique éphémère vendant tee-shirts et goodies à l’effigie de maître Z et de ses films emblématiques. Oui, exactement le type de boutique que vous avez déjà vu en vous rendant à un concert de rock. C’est assez rare dans le cadre de la musique de film, mais pourquoi pas ?

 

La salle est pleine à craquer, il y règne une ambiance électrique et on sent que le public est impatient d’assister au concert. Un jeune couple derrière nous bavarde avec enthousiasme du programme à venir et vient confirmer cette impression : « Pour moi, c’est le plus grand, il a vraiment un style. » Et indéniablement, le programme a de quoi satisfaire les amateurs du compositeur puisqu’il reprend nombre de morceaux iconiques, toutes décennies confondues. Les lumières s’éteignent enfin, le concert peut commencer. Enfin, le concert… Le show ! Parce qu’on ne va pas vous mentir, ce n’est pas un concert de musique de film comme vous en avez peut-être déjà vus beaucoup. Non, il s’agit ici d’un show, un vrai. Millimétré comme un concert de Madonna, avec un vrai travail scénique sur les placements, les lumières, les interventions et même les costumes… Et puis un son… Mais nous reviendrons sur ce dernier point. Pour le moment, nous assistons à l’apparition sur scène du démiurge de RCP, seul, éclairé d’une poursuite qui l’accompagne jusqu’à son piano, les bras levés pour saluer victorieusement son public. Sous un tonnerre d’applaudissements et d’acclamations, Hans Zimmer pose les mains sur le clavier et entame les premières notes de Driving Miss Daisy. Il est bientôt rejoint sur scène par Richard Harvey à la clarinette, puis ses autres musiciens arrivent les uns après les autres, chacun ajoutant un instrument à la mélodie. C’est efficace, c’est carré, c’est cool.

  Hans Zimmer et Johnny Marr

 

Il enchaine alors sans interruption sur le Discombobulate de Sherlock Holmes, pendant qu’un premier rideau se lève à l’arrière de la scène, révélant une armada de synthés et un arsenal de percussions qui entrent en action : le batteur Satnam Ramgotra, notamment, est très enthousiaste. Immédiatement derrière, la troupe entame le Rescue Me de Madagascar alors qu’un second rideau s’envole à son tour pour révéler le Star Pop Orchestra et 24 choristes du Chœur Symphonique d’Île-de-France. Et là, on est scotchés. Si, si, vraiment. Visuellement, c’est incroyablement efficace. Notre cerveau doit cependant, et avec une certaine difficulté, gérer deux informations contradictoires : nous sommes d’une part totalement bluffés sur le plan visuel par la mise en scène et l’introduction pyrotechnique des musiciens, mais aussi un peu brutalisés d’un point de vue auditif : le son de chaque instrument étant amplifié à fond, l’ensemble est tout bonnement assourdissant.

 

À ce stade, on se dit que c’est simplement la mise en bouche qui voulait ça, et que l’équilibre sera de mise sur les morceaux suivants. Et c’est précisément là que le bât blesse… Le medley combinant Crimson Tide et Angels & Demons subit le même sort, puis la suite de Gladiator (à l’exception d’un Now We Are Free reposant, même si l’on peut regretter l’absence de Lisa Gerrard). On a la désagréable sensation que tous ces nouveaux arrangements sont passés à la moulinette de l’exigence bien trop souvent de mise dans le cinéma d’aujourd’hui : pour être entendu, il faut faire du bruit. Presque chaque thème se retrouve donc noyé sous les vrombissements des guitares électriques, des épais synthétiseurs de Nick Glennie-Smith et de percussions souvent déchainées. Le batteur se voit d’ailleurs offrir un solo digne des grandes heures d’un Phil Collins, qui ne déclenchera chez nous qu’une crise d’hilarité nerveuse tant l’anachronisme est violent : nous avons tout bêtement l’impression de nous être trompés de porte et d’assister à une parodie de concert de musique de film. Arranger des morceaux pour les rendre plus rock, pourquoi pas, mais on peut sans doute le faire plus subtilement, et surtout sans dénaturer l’essence des originaux. On comprend cela dit mieux la mise au second plan de la section orchestrale additionnelle (12 violons, 4 violoncelles et une poignée de cuivres), qui ne peut de toute façon guère résister aux à la barrière sonore ultra-amplifiée de Johnny Marr, Mike Einziger, Guthrie Govan et Steve Mazzaro (guitares électriques), et aux soli de cordes des très sexy Tina Guo (violoncelle électrique), Ann Marie Simpson et Rusanda Panfili (violons).

 

Hans Zimmer et Lebo M

 

Nous assistons donc, impuissants, à la mise à mort de morceaux qu’on aime, attristés d’entendre pour la première fois en live DaVinci Code et de n’avoir qu’une seule envie : que cela s’arrête ! Précisons cependant que ce ressenti est on ne peut plus personnel : le public semble absolument conquis, et les hurlements saluant la fin de chaque morceau en témoignent. Nous commençons à envisager sérieusement le fait que nous sommes les intrus de la fête : ce spectacle ne nous est pas destiné. La première partie s’achève alors sur un Lion King plus vocal que symphonique (Lebo M a d’ailleurs fait le déplacement pour l’occasion) et une suite de Pirates Of The Caribbean surdynamisée à l’excès : en sus des arrangements du film, Hans et son groupe ajoutent donc à foison synthés, riffs de guitares et percussions pétaradantes. La masse sonore qui en résulte est telle qu’on n’entend guère les pauvres instrumentistes additionnels, qui doivent certainement se demander ce qu’ils font là. Il est d’ailleurs heureux que les solistes amplifiés du groupe qui trustent la quasi-totalité de l’espace sonore soient efficacement suivis par des projecteurs individuels : on serait sinon bien en peine de savoir qui contribue, à certains moments, à ce capharnaüm dantesque.

 

La seconde partie du concert s’ouvre sur un True Romance relifté qui voit peu à peu s’ajouter au xylophone et aux synthés une guitare électrique et une batterie un brin superfétatoires, puis une relecture du thème de Rain Man avec ajout de guitare et de batterie, bien sûr, et surtout une version hypnotique, et au début presque fidèle à l’original, de The Thin Red Line, évidemment enrichie lors de son climax par, vous l’aurez deviné, une guitare électrique et des envolées de percussions.

 

Tina Guo / Hans Zimmer & Guthrie Govan / Richard Harvey

 

Une angoisse commence à poindre sur la façon dont nous allons subir la suite de cette seconde partie du show, entièrement dédiée aux dernières créations du compositeur, et pas nos préférées, soyons douloureusement honnêtes. De façon totalement inattendue, nous devons pourtant nous rendre à l’évidence : cela fonctionne globalement bien mieux que ce qui a précédé. Pourquoi ? Parce que ce spectacle est pensé et réglé pour mettre l’emphase sur le son du Zimmer d’aujourd’hui, pas celui d’hier. Et les ondes sonores boostées à l’extrême conviennent bien davantage à Man Of Steel ou au Dark Knight qu’à des compositions plus anciennes qui, sans pour autant être des modèles de subtilité, s’avèrent beaucoup plus orchestrales dans leur conception. On entre alors dans une expérience avant tout sensorielle de la musique, qui fait vibrer l’ensemble du corps, se cale sur notre rythme cardiaque, hypnotisant les regards par des formes colorées et répétitives projetées sur un écran à l’arrière de la scène et des lumières flashantes très agressives. Un peu comme dans une boite de nuit ? Oui, c’est exactement ça. Et là, même si on sent bien qu’on est les seuls, on a un peu envie de pleurer, ou d’étrangler un fruit (© Baptiste Brylak).

 

Après un long trip électro-sérialiste construit autour du medley d’Interstellar, les dernières notent résonnent, le spectacle est terminé. La foule salue l’artiste et ses musiciens, une standing ovation enthousiaste qui sera récompensée par un unique rappel, Inception, tout aussi pulsatif et hypnotique, presque jusqu’au malaise. Re-standing ovation, les lumières se rallument : cette fois, c’est la fin. Nous sortons les oreilles bourdonnantes et la migraine solidement installée. Pourtant, l’expérience fut incroyablement riche d’enseignements : nous avons compris ce que représente Hans Zimmer aujourd’hui. C’est une star, un ego totalement assumé dans sa démesure, un musicien aux multiples facettes désormais résolument tourné vers l’avenir et faisant fi du passé.

 

En d’autres termes, si vous êtes nostalgiques du Zimmer de Black Rain, Backdraft, Days Of Thunder, The Rock, Pearl Harbor ou The Last Samurai, nous nous devons de vous prévenir que vous risquez de vivre douloureusement l’expérience live de cette tournée européenne. Si en revanche vous êtes passionné par les ambiances musicales du Hans des dix dernières années, nous vous encourageons vraiment à vous offrir une place pour un prochain concert car vous risquez bien de prendre un pied phénoménal.

 

Hans Zimmer

 

PS : Et pourtant, il est tout à fait possible de jouer du Zimmer avec énormément d’énergie sans pour autant être assourdissant, comme l’a prouvé le duo de violoncellistes 2Cellos en reprenant le Mombasa d’Inception.

Olivier Desbrosses

Olivier Desbrosses

Rédacteur en chef
C’est grâce au Star Wars de John Williams qu’Olivier a découvert en 1977 la musique de film, une passion qui ne l’a jamais quitté depuis. Après avoir poursuivi des études de cinéma et réalisé quelques court-métrages, il a bifurqué vers le journalisme, d’abord dans l’univers du fanzinat puis dans celui des magazines professionnels (Mad Movies…). Membre de l’International Film Music Critics Association, il a fondé en 2008 le webzine UnderScores, au sein duquel il exerce depuis lors la fonction de rédacteur en chef, et a récemment contribué à l’ouvrage collectif John Williams : un alchimiste à Hollywood publié aux Editions l’Harmattan.
Olivier Desbrosses