Un air de cinéma

Jean-Claude Petit en concert au Théâtre des Champs-Élysées

Évènements • Publié le 21/01/2016 par

Petit à petit, la musique de film fait son chemin dans la vie musicale parisienne. Et les orchestres associatifs ne sont pas les moins actifs sur ce créneau. L’Orchestre Lamoureux proposait ainsi le 16 décembre dernier un programme original d’œuvres plus ou moins directement liées au cinéma. La première partie du concert, dirigée par Paul Meyer (surtout connu comme clarinettiste), proposait trois œuvres qui constituaient certainement des découvertes pour la plupart des auditeurs, à commencer par les extraits d’Arshin Mal Alan (1917) de Üzeyir Hadjibeyli, compositeur azéri très célèbre parait-il dans son pays. Il s’agit en fait d’une opérette – on disait aussi « comédie lyrique » – adaptée à plusieurs reprises au cinéma. Musique enlevée et sans difficulté, d’une couleur évidemment orientale, mélismatique, qui évoque un peu celle de Khatchatourian. On retiendra notamment quelques jolis passages au violon solo, et l’air en forme de vieille complainte chantée par la soprano Erika Escriba Astaburuaga.

 

On se souvient surtout de Jacques Ibert pour ses Escales pour orchestre et son concerto pour flûte. Il fut aussi très actif au cinéma, avec une trentaine de partitions pour des cinéastes comme Julien Duvivier, Marcel l’Herbier ou Orson Welles. Mais c’est Le Chevalier Errant (1935), un ballet sur Don Quichotte, que l’orchestre avait choisi de mettre à l’honneur. Le lien avec l’écran est ici plutôt ténu, puisqu’il réside simplement en ce qu’Ibert avait écrit deux ans auparavant la musique du Don Quichotte de G.W. Pabst. Mais on ne lui en voudra pas trop car c’est une splendide partition, réalisant un équilibre parfait entre attrait mélodique, couleurs orchestrales et élans épiques. Sa dimension narrative et dramatique, ses fréquents changements de climat en rendent l’écoute immédiatement séduisante. Sans être toujours très originale dans son langage, elle est d’une grande virtuosité et, au risque de verser dans le cliché, on y trouve cet équilibre et cette clarté de la forme qu’on associe souvent à la musique française.

 

Le ciné-concert est un genre très prisé par les compositeurs d’aujourd’hui, qui peuvent ainsi écrire pour des classiques du cinéma, sans être trop vite catalogués « musiciens de film. » Compositeur en résidence de l’orchestre Lamoureux, Pierre Thilloy (né en 1970) est l’auteur d’une œuvre déjà abondante, utilisant avec efficacité des moyens expressifs traditionnels, dans une esthétique puissante et très dramatique qui évoque parfois Wojciech Kilar. On lui doit en 2010 une nouvelle partition pour le génial The Phantom Of The Opera de Rupert Julian (1925), avec le grand Lon Chaney, la première et peut-être la meilleure adaptation du roman de Gaston Leroux. Le compositeur en a tiré une ouverture, jouée ici dans une version purement orchestrale, la version jouée en salle faisant une place importante à l’électronique. Attaquant fortissimo dans un terrifiant martellement des percussions (grosse caisse et timbales), la pièce maintient quasiment jusqu’au bout un climat d’apocalypse, la voix de la soprano dominant le maelstrom orchestral dans une grande vocalise. A sa façon, ce fantôme très impressionnant trouve sa place aux côtés des pages « fantastiques » les plus puissantes d’un Jerry Goldsmith. Côté interprétation, l’orchestre s’en tire honorablement, malgré quelques problèmes de justesse, notamment dans les cuivres, et un côté parfois décousu. Problèmes sans doute en partie liés au fait que le concert, initialement programmé le 16 novembre, a été reporté en décembre en raison de l’actualité. La préparation des musiciens pour cette nouvelle date a donc été brève, et la direction de Paul Meyer n’est pas toujours assez incisive et manque parfois de tension.

 

Jean-Claude Petit & Paul Meyer

 

La deuxième partie de soirée était consacrée à Jean-Claude Petit, compositeur assez discret malgré de beaux succès, et que l’on a rarement l’occasion de voir diriger sa propre musique sur scène. Il avait choisi d’interpréter ses partitions les plus connues (et les plus attendues), en faisant néanmoins place à une œuvre plus confidentielle et d’un langage moins accessible, sa musique pour le film Deux. Incontournables, les extraits de Jean de Florette et Manon des Sources nous replongent dans l’atmosphère délicate, la simplicité et l’émotion de l’univers provençal de Pagnol, ensoleillé par l’harmonica jazz d’Olivier Ker Ourio. On retrouve ici les qualités des musiques de Vladimir Cosma pour les films d’Yves Robert d’après le même auteur. Au passage, Petit nous apprend que le thème principal du film, tiré de la Force du Destin, aurait été emprunté par Verdi lui-même au folklore piémontais. On regrettera simplement que les extraits joués soient un peu courts pour apprécier réellement cette partition.

 

Changement radical d’ambiance avec Deux (1988), dans lequel le compositeur se livre à une sorte d’exercice de style. Pour ce film de Claude Zidi où Gérard Depardieu incarne un compositeur contemporain, Petit a écrit une étonnante partition atonale pour piano et orchestre, qui rappelle parfois Berg et Herrmann (certains passages de Psycho). Dans ce registre inhabituel, il nous montre un visage inattendu : l’écriture est dépouillée, austère, l’orchestre est utilisé de manière chambriste, par petites touches, dans un climat qui pourrait être celui d’un thriller. La suite s’achève néanmoins sur un très beau thème lyrique pour cordes et piano, évoquant la musique de chambre de Dvorak ou de Brahms.

 

On revient sur un terrain plus familier avec l’un des grands succès de Petit, sa musique pour Le Hussard sur le Toit (1995) de Jean-Paul Rappeneau. Comme il le souligne lui-même, les conditions de travail sont ici idéales, la collaboration très étroite avec le réalisateur et le temps consacré à la composition permettant de faire ce qu’il appelle joliment « de la dentelle. » Bâtie autour d’un thème de cor plein de noblesse, sa musique est pleine d’ampleur et ouvertement romantique. On y reconnait certains traits caractéristiques : un style limpide et aéré, une orchestration exempte de lourdeur, des lignes mélodiques élégantes et une certaine pudeur dans l’expression. Qualités que l’on retrouve dans Cyrano de Bergerac (1990), l’un des fleurons de Jean-Claude Petit, dont il avait choisi d’interpréter une suite symphonique assez développée. Le célèbre thème principal à la trompette, très « grand siècle », est suivi d’un motif rapide confié aux cordes qui sert de support aux passages accompagnant les scènes d’action du film. La musique alterne ensuite moments de tension et envolées lyriques, avec quelques références assez discrètes à la musique baroque dans les formules mélodiques. Certains pages ne manquent pas d’ampleur et la suite se termine sur quelques mesures tragiques, avant la reprise du thème initial.

 

Malgré quelques imprécisions de l’orchestre, on est très heureux d’avoir enfin pu apprécier sur scène ces partitions symphoniques, parmi les plus achevées du cinéma français. Saluons donc une nouvelle fois les programmes intrigants de l’Orchestre Lamoureux, et des orchestres associatifs en général, souvent plus curieux, notamment en matière de musique de film, que les grandes institutions que sont l’Orchestre National ou l’Orchestre de Paris.

 

Jean-Claude Petit

Stephane Abdallah

Stephane Abdallah

Contributeur
Mélomane professionnel, cinéphile bénévole, plumitif compulsif, critique expéditif, promeneur invétéré, apprenti dilettante, sarrusophoniste pervers, il dévore très jeune les critiques enthousiastes de Bertrand Borie dans l’Ecran Fantastique et découvre ainsi, médusé, les noms de Jerry Goldsmith, Georges Delerue et autres Arié Dzierlatka, dont les noms côtoient bientôt chez lui ceux de Stravinsky, Ravel et Bartok. Depuis, il n’a de cesse de convaincre un monde incrédule des beautés coruscantes de la musique d'écran, à grand renfort d’images audacieuses, de métaphores contrapuntiques, d’analyses fleuries et d’envolées pindariques.
Stephane Abdallah

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