Audi Talent Awards : In Dreams, David Lynch Revisited

Transe musicale et visuelle à la Philharmonie de Paris

Évènements • Publié le 12/01/2016 par

En ce samedi 21 novembre, la Philharmonie de Paris accueille un large public, certainement composé d’amateurs de musique de film, de rock et de fans de l’univers de David Lynch. Pourtant, difficile de savoir a priori à quoi s’attendre : une succession de morceaux musicaux et de chansons illustrés par un montage vidéo ? Une interprétation très singulière mais éloignée de tout univers visuel ? De quelle manière David Lynch va-t-il être évoqué dans ce spectacle ?

 

Autant de questions qui seront balayées dès les premiers instants, tant la note d’intention est claire : un homme débarque sur scène affublé d’une paire de gants de protection et scie en direct une bûche auprès de laquelle est posé un micro. Pour le public, voici de longues secondes à se tortiller de manière inconfortable sur son siège, à grincer des dents ou même à se boucher les oreilles. Mais le message, lui, est limpide : outre la référence à la Dame à la bûche de Twin Peaks, il y a surtout l’idée d’un projet audacieux, sans concession, et une invitation à vivre une expérience unique. Du coup, si on est prêt pour le voyage, il ne reste plus qu’à écarquiller les yeux, ouvrir grand ses oreilles et embarquer pour une aventure multi-sensorielle dans l’univers de David Lynch. 

 

A l’origine de ce projet, il y a un homme aux multiples talents artistiques : David Coulter. Musicien notamment pour les Pogues, c’est aussi un directeur artistique mondialement plébiscité dans l’univers du théâtre, de la musique, de l’opéra ou de la danse. Alors que les musiciens entrent sur scène, le visage recouvert d’un masque, on sait désormais que ce ne sera pas un concert comme les autres, mais bien une succession de tableaux musicaux. Une manière de réunir tous les arts dans un seul spectacle, en quelque sorte. Ainsi, les chansons des films de Lynch ne sont pas seulement adaptées et réarrangées musicalement. Elles sont littéralement incarnées sur scène, le seul but ici n’étant pas d’évoquer tel ou tel film, mais d’inviter le spectateur à une sorte d’expérience onirique. 

 

Une scène habitée par un impressionnant collectif d'artistes

 

Pour mener à bien cet ambitieux projet, tout est mis en œuvre pour stimuler tous les sens : un parfum aux notes boisées est diffusé dans la salle, la scène est imprégnée de fumée, et un jeu de lumières très précis vient encore renforcer la notion de rêve éveillé. Et puis, bien sûr, il y a les musiciens, et les voix : Stuart Staples, Jehnny Beth, Conor O’Brien, Mick Harvey, Miho Hatori et Yuka C. Honda (Cibo Matto), Rebecca Hawley, Emily Lansley et Lucy Mercer (Stealing Sheep), Sophia Brous, Kirin J. Callinan… Un incroyable casting de talents pour évoquer avec force la plupart des œuvres maitresses du réalisateur, en 26 tableaux saisissants. On est ainsi transportés par une vision à l’image de l’art selon Lynch : de la couleur, des sons étranges, des personnages torturés, la beauté par la dissonance, la folie comme donnée universelle. 

 

Du thème instrumental d’Elephant Man, joué à la scie musicale par David Coulter lui-même, on passe à Conor O’Brien, dont la voix est parfaite sur le Mysteries Of Love de Blue Velvet. Seul à la guitare, O’Brien nous ferait presque oublier la version originale chantée par Julee Cruise. Vêtue de noir et d’un chapeau à la Philip Treacy, Sophia Brous entre en scène et nous émeut aux larmes en reprenant a capella Llorando (Mulholland Drive). Au delà de son incroyable force d’interprétation, on est surtout frappés par sa présence et la façon dont elle compose son personnage. S’ensuit un solo à la harpe de Pauline Haas sur le thème de Laura Palmer qui donnera des frissons au public, car c’est tout Twin Peaks qui jaillit de ces quelques notes. Mais c’est surtout Jehnny Beth, chanteuse du groupe post-punk Savages, qui marque les esprits : une présence brechtienne, le visage fardé et l’habit noir, elle donne à Up In Flames (Wild At Heart) et Into The Night (Twin Peaks) un côté jazzy, noir, suffocant. 

 

Jehnny Beth (à gauche) et Sophia Brous (à droite)

 

La palme de l’Avant-Garde revient tout de même aux filles des groupes Cibo Matto et Stealing Sheep, qui ont choisi de complètement transformer les hymnes lynchiens que sont The World Spins (Twin Peaks), This Magic Moment (Lost Highway) et A Real Indication (Twin Peaks : Fire Walk With Me) en morceaux punk/électro. Un parti pris risqué mais payant qui contraste fortement avec l’univers lancinant du show et réaffirme la richesse de l’œuvre de Lynch, qu’elle soit visuelle ou sonore. 

 

Mais le morceau de bravoure du spectacle reste la reprise de la chanson Blue Velvet par une Sophia Brous sublime et hypnotique dans sa robe bleue, bientôt interrompue par de violents riffs de guitare électrique : Kirin J. Callinan fait son apparition, le visage dissimulé sous un bas de femme, et un tueur psychopathe s’anime sous nos yeux. Il va littéralement détruire, anéantir la chanson, et son instrument de mort est cette guitare violente à l’extrême. Alors que Sophia Brous se tait et que s’éteint le projecteur qui l’illuminait, Callinan enchaine sur I’m Deranged (Lost Highway) de David Bowie, et on reste bouche bée, fascinés et perturbés par ce tableau, complètement soufflés par cette incarnation physique, esthétique et musicale de la folie meurtrière. 

 

Le dernier morceau rassemble tous les musiciens et chanteurs du show pour entamer Wicked Game de Chris Isaak (Wild At Heart), avec Sophia Brous et Mick Harvey en duo de tête. Ce final achève de nous séduire en distillant son charme vénéneux, et l’on quitte la salle dans un état étrange, entre épuisement et enthousiasme débordant, avec la certitude d’avoir vécu une expérience artistique complète. Il fallait être David Coulter pour réussir ce pari un peu fou : donner à entendre, voir, respirer et ressentir toute l’œuvre de David Lynch, ailleurs qu’au cinéma. 

 

In Dreams: David Lynch Revisited

 

Remerciements à la Philharmonie de Paris et à l’agence Double 2.
Remerciements particuliers à Margot Despiney pour sa disponibilité et sa gentillesse.
Photographies : © Double 2.