Prix France Musique / SACEM de la musique de film 2015

L’Âge d’or : une valeur sûre

Évènements • Publié le 08/12/2015 par

Après quelques années itinérantes, le prix France Musique / SACEM de la musique de film était, en ce vendredi de novembre, de retour à la Maison de la Radio. Thierry Jousse officiait une fois encore en tant que « Monsieur musique de film » de la chaine, en compagnie de Clément Rochefort et en présence des deux compositeurs à l’honneur : l’américain Marc Marder, récompensé en 2014 pour le documentaire L’Image Manquante, et le tunisien Amine Bouhafa, lauréat 2015 pour Timbuktu, qui avait déjà empoché un César en février dernier. Comme en 2012 et en 2014 (pas de remise en 2013), c’est donc un compositeur à la notoriété assez confidentielle que le jury a choisi de récompenser, donnant plus ou moins au prix valeur de révélation. On remarque aussi que celui-ci se tourne volontiers vers un cinéma d’auteur, ou tout au moins à l’écart des productions très grand public. Agé de vingt-neuf ans, Bouhafa a composé pour ce film sa troisième musique de long métrage. Mêlant instruments traditionnels africains, voix et trame symphonique, sa partition a été enregistrée à Prague, avec l’incontournable City of Prague Philharmonic.

 

Le concert était quant à lui consacré à l’âge d’or des compositeurs hollywoodiens, et mettait à l’honneur quatre des noms les plus prestigieux de la période : Rozsa, Waxman, Herrmann et Korngold, tous représentatifs du postromantisme flamboyant associé au son hollywoodien et musiciens de « l’ère pré-atomique », pour reprendre l’expression de Marc Marder. Fidèle au poste, l’excellent Orchestre Philharmonique de Radio France était placé sous la direction de la jeune chef polonaise Marzena Diakun, assistante du directeur musical Mikko Frank. Saluons d’emblée le très louable effort d’originalité fait par les programmateurs, qui sont allés chercher des partitions rarement, voire jamais jouées en France. Deux d’entre elles, les pièces de Rozsa et Waxman, sont d’ailleurs d’authentiques pièces de concert, sans lien avec l’écran, la troisième (le Concerto Macabre de Herrmann) étant un concerto composé et interprété dans un film. Seule la suite symphonique de Korngold est à proprement parler une musique de film.

 

Amine Bouhafa

 

Début en fanfare avec l’Ouverture d’un Concert Symphonique (1953) de Miklos Rozsa, une pièce épique et pleine de cette énergie virile propre au compositeur, teintée comme toujours de folklore magyar et qui confirme à quel point il est difficile de bien diriger Rozsa. Sous son caractère dynamique et accessible, c’est en effet un mouvement de sonate très dense, qui recèle de nombreux épisodes au caractère varié, allant du lyrisme pastoral à la tension inquiète et à la violence explosive. Il faut donc savoir rendre justice à cette diversité, et c’est ici que le bât blesse : la lecture de Marzena Diakun était trop superficielle et ne rendait que l’aspect robuste, voire claironnant de cette musique. Elle manquait de tension, de tranchant, de nuances. La musique de Rozsa a aussi besoin d’une clarté absolue dans les plans sonores et les phrasés, sous peine de lourdeur et d’opacité. A noter également que l’acoustique de l’auditorium sature vite sur les cuivres fortissimo.

 

Avec Franz Waxman et sa Sinfonietta pour Cordes et Timbales (1955), commandée par le grand Rolf Liebermann, on reste dans un univers proche, marqué d’un lyrisme très « Europe centrale. » Des quatre hollywoodiens au programme, Waxman est sans doute celui dont le style est le moins immédiatement identifiable, mais l’œuvre séduit d’emblée par son caractère décidé et son attrait mélodique. Dvorak n’est souvent pas très loin (dans le thème du premier mouvement en particulier), non plus que Martinu et sa vigueur rythmique (dans le finale). L’écriture des cordes, très maîtrisée, les textures transparentes et toujours lisibles nous rappellent que Franz Waxman fut un musicien au métier très sûr, qui fut aussi très actif en dehors du cinéma. Il fonda en 1947 un festival de musique contemporaine, dans le cadre duquel il dirigea les premières américaines de nombreuses partitions de l’époque (Chostakovitch, Schoenberg…). On ne peut que regretter à l’écoute de cette très belle œuvre qu’il soit disparu en pleine maturité. Les interprètes en ont donné une lecture efficace dans les mouvements vifs, mais le mouvement lent, une sorte de nocturne funèbre, manquait de mystère et de tension, en un mot de climat.

 

Amine Bouhafa & Marc Marder

 

Le Concerto Macabre (1945) de Bernard Herrmann est une œuvre à part pour plusieurs raisons. Ecrit pour Hangover Square, variation sur Jack l’éventreur dans le Londres victorien, réalisée par l’excellent John Brahm, c’est un concerto en un seul mouvement, composé et créé dans le film par le personnage principal, pianiste et tueur psychopathe ! Une commande idéale pour Herrmann, musicien des extrêmes et des passions violentes, qui offre ici une pièce d’un romantisme échevelé et fantasque, évoquant la virtuosité diabolique de la Totentanz de Lizst et du Scarbo de Ravel. L’œuvre est brève mais très dense et reprend la structure classique en trois mouvements. On admire comme toujours chez Herrmann l’art souverain de l’orchestrateur (les effets de trombones bouchés du début, le passage en ponticello dans la section scherzo) et les couleurs harmoniques très riches, typiques de son écriture. Et comme sa musique ne ressemble à nulle autre, le piano termine le concerto seul, l’orchestre ayant fui la salle en feu (dans le film) ! Les interprètes se montrent ici très convainquants, qu’il s’agisse de la chef ou du jeune pianiste Leonardo Hilsdorf.

 

Changement de registre avec Erich Wolfgang Korngold et la suite de The Sea Hawk (L’Aigle des Mers, 1940). Orchestre imposant, rutilant, d’une opulence presque excessive, thèmes joyeusement déclamatoires, ce sont les pirates et les tropiques vus par un viennois d’avant guerre ! L’écriture est évidemment brillantissime, d’une générosité subjuguante, avec des souvenirs de Richard Strauss (dans les cors notamment). Il s’agit peut-être, avec The Adventures Of Robin Hood, de la plus belle partition hollywoodienne de Korngold. Dans cette musique très exigeante sur le plan technique, le Philharmonique s’est montré très brillant. On regrettera simplement des tempos parfois un peu trainants sur certains passages. Signalons aussi que Korngold n’est pas tout à fait, comme le déclare dans un élan d’enthousiasme Thierry Jousse, « le » père fondateur de la musique hollywoodienne, mais seulement l’un d’entre eux. Un autre viennois, Max Steiner, était déjà à l’ouvrage dans les studios depuis 1931, sans oublier Dimitri Tiomkin, arrivé lui en 1929.

 

Marc Marder est probablement inconnu de la plupart des amateurs de musique de film. Ancien instrumentiste de l’Ensemble Intercontemporain, compositeur de théâtre, de comédies musicales et de cinéma, ce new-yorkais est le compositeur habituel du réalisateur franco-cambodgien Rithy Panh. Récompensé l’année dernière, il nous livrait donc sa création Pièces à Conviction, commandée par Radio France. Conçue dans une approche que l’on pourrait qualifier de « post-moderne à tendance ludique», c’est typiquement le genre de musique à même de réconcilier amateurs de musique contemporaine et béophiles. Comme son nom ne l’indique pas, la pièce est une sorte de voyage musical, virtuose et non dénué d’humour, où Marder déploie une belle science de l’orchestre. La formation est là aussi très riche (cinq percussionnistes, piano, célesta…), mais utilisée avec beaucoup de finesse et de légèreté. Le compositeur y revisite toute une série de styles musicaux (des passages atonaux débouchant sur des rythmes tropicaux) et termine sa pièce sur une sorte de samba exubérante. Comme on l’imagine, on est fort éloigné de sa musique minimaliste pour L’Image Manquante.

 

Retransmis en direct dans les Vendredis du Philhar, le concert est disponible à l’écoute jusqu’au 13 décembre sur le site de France Musique.

 

L'Auditorium de la Maison de la Radio

Stephane Abdallah

Stephane Abdallah

Contributeur
Mélomane professionnel, cinéphile bénévole, plumitif compulsif, critique expéditif, promeneur invétéré, apprenti dilettante, sarrusophoniste pervers, il dévore très jeune les critiques enthousiastes de Bertrand Borie dans l’Ecran Fantastique et découvre ainsi, médusé, les noms de Jerry Goldsmith, Georges Delerue et autres Arié Dzierlatka, dont les noms côtoient bientôt chez lui ceux de Stravinsky, Ravel et Bartok. Depuis, il n’a de cesse de convaincre un monde incrédule des beautés coruscantes de la musique d'écran, à grand renfort d’images audacieuses, de métaphores contrapuntiques, d’analyses fleuries et d’envolées pindariques.
Stephane Abdallah

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