Goldsmith au Théâtre des Champs-Elysées

Une première en France : un concert entièrement dédié au compositeur

Évènements • Publié le 12/06/2015 par

Enfin ! Pour la première fois en France, un concert était (presque) entièrement dédié au génial compositeur californien, l’outsider magnifique pour reprendre la jolie formule de Laurent Vilarem. Rendons grâce à Laurent Petitgirard, musicien curieux et enthousiaste, pour cette initiative dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle était attendue ! La salle bien remplie montre que Goldsmith a maintenant un public en France, au-delà des exaltés de la première heure. Un tel concert aurait été difficilement concevable il y a vingt ans. Le programme, couvrant peu ou prou les différentes périodes de la carrière du musicien, tentait de trouver un équilibre entre la violence et la noirceur si propre à son univers, et des pages plus lyriques, voire romantiques.

 

Entrée en matière explosive avec le thème de Capricorn One, un des plus emblématiques du Goldsmith des années 70 : stravinskien en diable, d’une énergie irrépressible, plein de décalages rythmiques, avec une utilisation très personnelle de la percussion et du piano. Suivait le générique de fin d’Alien, lent crescendo surgi du mystère, qui déroule son thème paisible et majestueux, pour aboutir à une coda d’une belle ampleur. Le chef en a souligné avec justesse la parenté debussyste. Beaucoup ont du néanmoins trouver que c’était bien court et auraient aimé entendre davantage de cette partition étonnante, une des plus riches et des plus fortes du compositeur.

 

Parmi les autres beaux moments, mentionnons le thème de First Blood (Rambo, le premier volet, et non le second comme annoncé dans le programme), une des mélodies les plus chantantes de Goldsmith. Confié au hautbois, le thème évoque une ballade, avec un côté presque western, la harpe évoquant une guitare, et prend progressivement une ampleur épique. Comme dans Alien, le tempo adopté par Petitgirard est assez lent, peut-être un peu trop.

 

Changement de continent avec la valse viennoise de Boys From Brazil (Ces Garçons qui venaient du Brésil), pesante, menaçante, presque monstrueuse. L’orchestre massif et puissant, le postromantisme appuyé sont un clin d’œil évident à la musique de Richard Strauss, parfois associée (à tord ou à raison) au nazisme. Regrettons là encore que la suite n’ait pas été plus développée, avec des climats plus variés. Malgré un certain manque de virtuosité et de finesse dans certains pupitres, cette musique en partie ironique fait son effet.

 

L.A. Confidential est un Goldsmith tardif. C’est une musique d’une conception plus simple, plus linéaire, aux effets directs, à l’image des dernières compositions du maestro. Si l’introduction hispanisante passait ici un peu à la trappe, le reste s’écoutait agréablement et témoigne de la versatilité du compositeur. Après tous ces éclats, le thème tout en courbes de Basic Instinct apportait un une douceur bienvenue. On notera le petit motif des cordes en ostinato, comme une touche inhabituelle de minimalisme chez Goldsmith.

 

 

Mais on attendait surtout les suites de Planet Of The Apes (La Planète des Singes) et The Omen (La Malédiction), deux des chefs-d’œuvre du musicien, qui s’annonçaient comme les temps forts de la soirée. Et gageons que personne n’a été déçu : ce furent deux formidables moments de musique. Pour le premier, le chef avait choisi d’interpréter la courte suite de trois pièces, choisies par Goldsmith lui-même (The Search Continues, The Clothes Snatchers et surtout The Hunt). Il y a du Varèse et du Berg dans cette fresque primitive, barbare et incroyablement raffinée. Les cinq percussionnistes avaient fort à faire pour déchainer l’attirail baroque assemblé par Goldsmith (dont le rare flexatone), les percussions ayant un rôle aussi important que les cordes ou les vents. Dans The Hunt, la musique atteint une véritable frénésie, une ivresse de rythme et de timbres. Par sa densité, la richesse de son orchestration, son impact ravageur, cette pièce a incontestablement sa place parmi plus grandes pages orchestrales du XXème siècle. Pour la petit histoire, notons que la corne de bélier de The Hunt, était remplacée par un effet de trompettes dans l’aigu. Effet garanti. Le moment était d’autant plus fascinant que, comme l’a précisé Petitgirard, il dirigeait avec une photocopie de la partition de Goldsmith lui-même, avec ses annotations originales.

 

La suite de The Omen comprenait Ave Satani, The Killer Storm, The New Ambassador et The Dogs Attack, soit une partie des pièces les plus intenses de la partition. Petitgirard avait pris les choses très au sérieux, puisque le chœur était préparé et dirigé par Guillaume Connesson, un des grands compositeurs français d’aujourd’hui. Il fallait au moins ça, vu les métriques irrégulières qui ont un rôle de premier plan dans cette partition très stravinskienne. Au fil des psalmodies lugubres et des crescendo terrifiants, Goldsmith fait montre d’une impressionnante maîtrise de l’orchestre et des voix. On notera un choix de tempo étonnamment rapide de la part du chef au début du premier extrait, et des chœurs parfois en retrait par rapport à l’orchestre (question d’acoustique notamment), mais après Planet Of The Apes, The Omen rendait justice à la force débordante de Goldsmith, à son imagination, à ses fulgurances.

 

Sur le plan de l’interprétation, tout n’était certes pas parfait : des problèmes de justesse, notamment dans les cordes, des imprécisions, mais dans une musique souvent difficile, notamment sur le plan rythmique, et jamais jouée par les musiciens, rien d’étonnant. Plus problématique peut-être, la gestion des nuances dynamiques manquait justement de nuance. Trop souvent les cuivres et la percussion couvraient les cordes, voire le chœur. La direction de Petitgirard manquait parfois de tension, de fermeté, mais on sait que Goldsmith lui-même, quand il réenregistrait des partitions anciennes (cf. les disques Varèse des années 90) ne retrouvait pas toujours l’élan et l’urgence des prises originales.

 

Le vrai point faible du concert était peut-être une programmation faisant une place trop large à des musiques qui n’avaient rien d’essentiel (The Shadow, The Russia House, The Mummy, Gremlins 2). On regrettera aussi la brièveté de certains morceaux (quelques minutes), qui permet rarement de mettre en valeur les qualités d’une composition. Des problèmes en partie dus à la difficulté de trouver certaines partitions d’orchestre non éditées, comme l’a expliqué le chef… Mais on l’aura compris, malgré un résultat un peu inégal, cette première dans une grande salle parisienne aura permis de montrer, et de manière éclatante, ce que pouvaient donner en concert les grands opus goldsmithiens. Saluons donc une fois encore le travail effectué depuis de nombreuses années par Petitgirard et ses musiciens pour défendre la musique de film dans ce qu’elle a de meilleur.

 

Tous les concerts de l’orchestre Colonne comprennent une œuvre contemporaine, parfois une création. C’était le cas ce dimanche avec une pièce de Fabien Cali (lauréat du prix Jerry Goldsmith 2014 grâce à sa partition pour Terre des Ours) intitulée Anxiopolis. Ce poème symphonique à l’atmosphère mystérieuse et tendue, inspiré par le site de la Défense, nous d’ailleurs a semblé comporter quelques clins d’œil à Alien. Pour l’anecdote, précisons que, comme a son habitude, Petitgirard a donné une petite présentation humoristique de chaque film et que, de plus en plus showman, il a même laissé à l’improviste sa baguette au chef de chœur, Guillaume Connesson, pour le bis de Gremlins 2 !

 

Stephane Abdallah

Stephane Abdallah

Contributeur
Mélomane professionnel, cinéphile bénévole, plumitif compulsif, critique expéditif, promeneur invétéré, apprenti dilettante, sarrusophoniste pervers, il dévore très jeune les critiques enthousiastes de Bertrand Borie dans l’Ecran Fantastique et découvre ainsi, médusé, les noms de Jerry Goldsmith, Georges Delerue et autres Arié Dzierlatka, dont les noms côtoient bientôt chez lui ceux de Stravinsky, Ravel et Bartok. Depuis, il n’a de cesse de convaincre un monde incrédule des beautés coruscantes de la musique d'écran, à grand renfort d’images audacieuses, de métaphores contrapuntiques, d’analyses fleuries et d’envolées pindariques.
Stephane Abdallah

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