Child Of Light (Béatrice Martin alias Coeur de Pirate)

Quand l'orchestre joue le jeu #4 : Les Lumières de la Fille

Disques • Publié le 15/10/2021 par

Entre l’âge des premiers pixels et celui des prouesses des nano-circuits ultra-modernes, il fut un temps où des producteurs fous confiaient la musique de leurs jeux vidéo à des compositeurs en mettant à leur disposition des moyens conséquents. Ainsi, pour les besoins du jeu, la musique était interprétée par un ensemble de vrais musiciens, allant même parfois jusqu’à l’emploi d’un orchestre symphonique au grand complet et de chœurs imposants. Laissez-moi vous narrer ces jours de grandes aventures.

Child Of LightCHILD OF LIGHT (2014)
CHILD OF LIGHT
Compositeur :
Béatrice Martin (Coeur de Pirate)
Durée : 49:49 | 18 pistes
Éditeur : Dare To care Records

 

4 Stars

À la fin du XIXème siècle, en Autriche, Aurora, la fille du Roi, s’endormira un soir pour ne plus se réveiller dans le monde des vivants. Des vivants seulement. Car la voilà qui se tient au milieu d’une forêt un peu sombre, dans un monde étrange appelé Lémuria. Le joueur devra aider cette petite princesse aux cheveux rouge flamboyant à retourner parmi les vivants pour soigner le cœur meurtri de son papa, souverain inconsolable. C’est sur ce synopsis, quasi enfantin, qu’Ubisoft et sa branche québécoise basée à Montréal créent en 2014 ce Child Of Light, assez atypique sur bien des plans. Tout d’abord, l’univers graphique, croisement ravissant entre bande-dessinée et aquarelles mobiles, émerveille instantanément et de manière récurrente par le biais de décors assez saisissants et d’une gestion de la lumière rien moins qu’enchanteresse. Dans un monde vidéoludique dominé par les FPS plus ou moins violents, ce RPG somme toute classique fait figure d’anomalie. Et c’est probablement ce qui constitue une partie de son charme très « conte de fée. » Son système narratif, prenant sa source dans une histoire simple, aux confins de la mélancolie, s’apparente à un conte aux multiples références et où tous les dialogues sont élaborés en vers.

 

Le gameplay, simple, lorgne vers le RPG avec des phases de combat au tour par tour gérées par une jauge de temps assez intelligente qui pousse le joueur à planifier ses attaques. Au fur et à mesure de ses pérégrinations dans des endroits insolites et artistiquement bluffants, Aurora peut améliorer ses compétences, suivant un système d’arborescence à trois branches, mais aussi celles de ses alliés, afin de gérer les ennemis. Le bestiaire est aussi vaste qu’il est visuellement accrocheur et permet au joueur d’affronter, sous forme toujours stylisée, des araignées, des ours, des loups, des vers géants, des sorcières et autres trolls. Les influences de gameplay sont plutôt orientées vers les premiers Final Fantasy ou Dragon Quest. Mais graphiquement, les références du jeu sont assez éparses et tournent autour d’une idée un peu rétro du dessin. Patrick Plourde, l’un des créateurs du jeu, cite volontiers comme influence majeure les dessins de John Bauer (notamment pour le bestiaire), de Yoshitaka Amano (pour le design des fées), d’Arthur Rackham pour le livre Alice In Wonderland (1907) et ses jeux d’ombres de l’édition de 1920 de The Sleeping Beauty ou encore Kay Nielsen qui travailla sur les concepts graphiques originaux du dessin animé de Disney pour ce même titre.

 

Child Of Light

 

Pour la mise en musique de leurs jeux, Ubisoft avait plutôt jusqu’ici choisi de collaborer avec des professionnels de la musique pour l’image comme Bill Brown (Tom Clancy’s Rainbow Six) ou Jesper Kyd (Assassin’s Creed). Mais l’univers de Child Of Light semblait demander autre chose. Il faut dire que les producteurs de jeu vidéo ont en général une ouïe bien plus développée que la majorité des faiseurs de blockbusters hollywoodiens. C’est ainsi que Plourde voulait une musique qui puisse à la fois épouser la scène introductive, grave (la petite fille meurt), avec un certain sens de la nostalgie mais aussi, tout au long du jeu, donner de l’émerveillement et de l’adrénaline chaque fois que nécessaire.

 

Et c’est la que Cœur de Pirate, alias Béatrice Martin, entre en jeu. Son style, souvent nostalgique (mais pas seulement), était ce qui se rapprochait le plus de l’univers sonore souhaité. Et c’est tout naturellement que Child Of Light repose, en grande partie, sur son instrument de prédilection, le piano. Orchestrée sobrement par Anthony Rozankovic, compositeur et chef d’orchestre québécois, interprétée par le Bratislava Symphony Orchestra sous la direction de David Hernando Rico (qui a collaboré avec quelques noms de la musique de film comme Hans Zimmer, Brian Tyler ou Roque Baños), la musique de Béatrice Martin pour la scène d’ouverture s’appuie sur des harmonies légères de cordes et s’articule autour d’un duo piano – violon (puis violoncelle) qui confère une tonalité nostalgique, voulue par la production, entre ombre et lumière. La mélodie centrale est axée sur un motif de huit notes, transposé sur diverses clés et octaves, facilement identifiable et mémorisable. La partition se marie parfaitement avec le style visuel et narratif de la scène d’ouverture et le pari semble déjà réussi, tout au moins sur ce plan.

 

Pilgrims On A Long Journey

 Child Of Light

 

Le thème de la petite Aurora, là aussi porté par le dialogue piano – violoncelle sur fond de cordes discrètes, est cette fois, afin d’éviter toute redondance, agrémenté d’accords de guitare acoustique et, plus loin, de quelques timbales et cymbales afin de marquer le caractère plus rythmique, mais tout en douceur, sans excès emphatique. La mélodie, planante, accroche l’oreille immédiatement et se développe plus largement que dans la séquence introductive, avec beaucoup de nuances. On retrouve ce thème essentiellement dans le choix des upgrades d’arborescence et certaines phases d’exploration. Majoritairement construit en mineur, basé sur un enchainement d’accords de piano de Mi mineur, Sol majeur, La mineur et Ré majeur, le thème joue un peu plus la carte de l’innocence que celui de la pure nostalgie. Nous ne sommes pas vraiment ici dans le contemplatif mais plutôt dans les mélodies un peu sucrées « à la nippone », ce qui va également avoir une influence sur les quelques morceaux illustrant les phases de combat.

 

Ce thème reviendra plusieurs fois au long de la partition, et parfois de manière extrêmement épurée, comme dans Final Breath. Ici, le violoncelle ne répond qu’au piano, avec beaucoup de pudeur, comme si le premier, mourant, se confiait au second. Cette mélodie, très émouvante, caractéristique de la sensibilité exacerbée de la compositrice, connue pour être ce qu’on appelle parfois sarcastiquement une « écorchée vive », fait mouche à chaque apparition. Il ne fait aucun doute que la compositrice, qui interprète elle-même toutes les parties pianistiques, y a mis beaucoup de son cœur. Chaque note de son piano tombe comme une perle de la rosée du matin sur une feuille qui en serait la caisse de résonnance. Limpide, comme une évidence longtemps attendue, la musique s’écoule comme un ruisseau apaisant.

 

Aurora’s Theme

 Child Of Light

 

L’importance thématique de cet album fait cruellement regretter l’absence d’un grand nombre de morceaux plus tranchants figurant dans le jeu où des chœurs et des cuivres allègres marquent quelques phases de combat avec une ampleur que n’aurait pas renié un Nobuo Uematsu en grande forme. On peut envisager de nombreuses hypothèses pour expliquer leur éviction. Il n’est pas exclu de penser que ces morceaux aient pu être composés (a minima) à quatre mains par Martin et Rozankovic et/ou que le coût d’enregistrement de ceux-ci ait été trop prohibitif pour les placer sur la galette. A moins que la compositrice ne se soit dit qu’ils n’étaient finalement pas si essentiels que ça pour l’équilibre de l’album. Cela est d’autant plus dommage, et même frustrant, qu’on peut trouver une intégrale de plus d’une heure et quarante minutes sur le net qui montre que, pour les amateurs complétistes de musique à l’image, certaines adjonctions n’auraient sans doute pas été inutiles.

 

Un des morceaux comptant parmi les plus remuants (mais toujours mélodique) de l’album est sans doute l’excellent Metal Gleamed In The Twilight. Bâtie sur un BPM (beat per minute) de plus de 120, la partition se fait plus rythmique et plus dense. Même si on est encore loin de morceaux au tempo de folie comme les 320 BPM de certains titres de Don Davis pour The Matrix, l’adrénaline est bien présente. Les percussions marquent le tempo endiablé, les cordes se font plus lyriques, les cuivres s’amusent avec un motif tourbillonnant, le tout dans une atmosphère à l’enthousiasme communicatif. On peut écouter, toujours sur le net, une version pour orchestre et chœurs, qui ne démérite pas du tout et qui, même, par instants, en impose pas mal, notamment lorsque les chœurs semblent chanter, de manière indistincte, « Aurora », comme si scander son nom était le début d’une incantation contre le Mal. On retrouve ce procédé vers la fin de l’album avec un morceau (également très largement drivé par les percussions) intitulé Hymn Of Light. Ce dernier, plus lyrique encore que Metal Gleamed In The Twilight, semble moins enclin à la mélodie avec une série d’enchainement d’accords plus convenus mais néanmoins très efficaces, portés par des relances harmoniques engagées par les cymbales et des chœurs qui chantent, là encore, à la manière d’une incantation aux paroles mystérieuses.

 

Metal Gleamed In The Twilight

 Child Of Light

 

Mais là où Cœur de Pirate excelle, c’est dans la tenue des morceaux à forte consonance poétique. Sa sensibilité se fait encore plus attachante dans Patches Of Sky où la compositrice présente un nouveau thème presque entièrement dédié à un trio formé d’un piano, d’une flute traversière et d’un violoncelle. Son dérivé, en mode action, intitulé Jupiter’s Lightning, court mais entrainant, propulse le thème dans une injection d’adrénaline afin de booster les phases de combat quelque peu statiques (rien d’anormal à cela puisqu’il s’agit de tour par tour).

 

Béatrice Martin laissera son inspiration la conduire, à travers le morceau Leave Your Castle, à un autre trio composé cette fois du piano, de la flute traversière et de la guitare acoustique (qui se substitue donc au violoncelle), soutenu, à mi-parcours, par quelques légères cordes et un développement de la mélodie par les bois. Comme dans Bolmus Populi (un nouveau thème, plus lumineux cette fois), l’auteur fait ici de l’œil et du pied à Yann Tiersen. Cette candeur et cette fraicheur transparaissent dans la mélodie et l’accompagnement minimaliste du piano (Mi-Si-Sol-Si puis Mi-Do-La-Do en Fa dièse). Cette simplicité, directe et néanmoins subtile, est absolument touchante et confère à l’univers graphique de ce jeu une identité forte et unique. Et c’est sans doute là que réside toute la puissance émotionnelle de la partition dans sa globalité. La musique de Béatrice Martin est une aide narrative plus qu’un soutien de l’action. Il n’est pas rare que les musiques de jeu vidéo, privées de leur support visuel, tombent un peu à plat, souvent par leurs excès illustratifs. Ici, la compositrice fait un choix, certes conceptuel, mais qui va à l’encontre de ce courant et du caractère un peu mièvre et enfantin dans lequel elle aurait pu facilement tomber.

 

Leave Your Castle

 Child Of Light

 

Si la musique de ce Child Of Light ne réinvente en rien les ressorts d’une bonne musique orchestrale pour l’image en empruntant des chemins déjà largement balisés, et si elle n’est pas exempte de quelques facilités, les aventures de cette petite princesse aux cheveux de feu sont tout de même grandement magnifiées par la main de Béatrice Martin, cette pirate au grand cœur. Son talent pour les mélodies qui marquent l’esprit en quelques mesures compensent aisément les quelques défauts de la partition orchestrale, parfois encline à une répétition nostalgique mais qui fait, paradoxalement, tout le sel de cette aventure vidéoludique. Si Béatrice Martin venait à ne plus vouloir être chanteuse (elle a subi une opération des cordes vocales en début d’année), elle pourrait se consacrer à la musique de film avec succès. C’est d’ailleurs ce qu’elle a fait en 2017 en composant le thème principal du très beau film québécois C’est le Coeur qui Meurt en Dernier, sur un sujet difficile et douloureux. Et comme si cela ne suffisait pas, elle a ajouté récemment une nouvelle corde à son arc en reprenant à son compte le label Dare To Care, devenant pour l’occasion la « patronne » de Bravo Musique. Tout est dit.

 

Coeur de Pirate est auteur, compositrice et interprète. Ce qui veut dire qu’elle écrit ses musiques, ses paroles et qu’elle les chante. Et c’est ainsi que celle-ci nous gratifie, en fin d’album, d’une chanson intitulée Off To Sleep, qui reprend les trois derniers mots de fin de la narratrice de ce poème vidéoludique que le joueur vient de refermer. De manière assez étrange, la mélodie de cette chanson, en La majeur, semble ne reprendre aucun des thèmes que la compositrice a bâti jusqu’ici. Comme pour dire que le voyage est fini, mais qu’un autre commence, ainsi que le suggère l’image de fin où (attention, spoiler) Aurora et le peuple qu’elle a sauvé quittent le royaume d’Autriche pour traverser le miroir (encore une référence à Alice In Wonderland et son voyage initiatique de l’enfance à l’adulte en devenir) qui les conduira à Lémuria. Et, bien entendu, ceci est (ou sera) une autre histoire…

 

Child Of Light

Christophe Maniez

Christophe Maniez

Rédacteur
Alors à l'orée de l'adolescence, au début des années 80, le jeune Christophe découvre à la télévision, coup sur coup, deux chefs d'œuvre qui marqueront son esprit à jamais. Le premier, Rocky, fait naitre en lui la jubilation par les mélodies riches en émotion de Bill Conti, devenu maintenant un de ses compositeurs fétiches. Le second, Vertigo d'Alfred Hitchcock, le plonge dans la musique du géant Bernard Herrmann, par le biais d'une partition pleine de mystère et de romance. Puis c'est l'escalade : il est tellement absorbé par la puissance des plus belles pages de la musique de film qu'il en vient à étudier de plus près le solfège et la composition (en quasi autodidacte, d'où son niveau plutôt moyen). Durant les mois suivants, il découvre John Williams et son Return Of The Jedi au cinéma. Transporté par la musique, il devient rapidement fan de ce compositeur. Son cercle de connaissances s'élargit et il en vient, plus tard, à admirer James Horner (un autre de ses compositeurs préférés) et Franz Waxman, notamment. Et puis, en 1989, c'est la claque : alors que tout le monde s'éclate sur la Bat Dance de Prince, il n'a d'oreille que pour les notes du Batman de Danny Elfman (par ailleurs, un des premiers CDs qu'il achète). Depuis lors, son amour pour la musique du compositeur attitré de Tim Burton ne s'est jamais démenti. Aujourd'hui, Christophe erre dans les couloirs obscurs d'UnderScores où il peut disputer le bout de gras avec d'autres êtres atteints du même syndrome que lui. Et l'aventure continue...
Christophe Maniez