The Tomb Raider Suite (Nathan McCree)

Quand l'orchestre joue le jeu #1 : Lara Croft et la Trilogie Originale

Disques • Publié le 02/07/2021 par

Entre l’âge des premiers pixels et celui des prouesses des nano-circuits ultra-modernes, il fut un temps où des producteurs fous confiaient la musique de leurs jeux à des compositeurs en mettant à leur disposition des moyens conséquents. Ainsi, pour les besoins du jeu, la musique était interprétée par un ensemble de vrais musiciens, allant même parfois jusqu’à l’emploi d’un orchestre symphonique au grand complet et de chœurs imposants. Laissez-moi vous narrer ces jours de grandes aventures.

The Tom Raider SuiteTHE TOMB RAIDER SUITE (2018)
Compositeur : Nathan McCree
Durée : 92:22 | 24 pistes
Éditeur : NMDB Films

 

 

4.5 Stars

Faisons ensemble un saut en arrière dans le temps vers 1996. Le studio Core Design sort cette année-là, sans le savoir, une vrai bombe vidéoludique. Sous le titre Tomb Raider, les développeurs proposent aux joueurs d’incarner une aventurière intrépide et, disons-le, diablement sexy pour l’époque. D’aucun se souviennent sans doute encore des premières images de Lara Croft, au corps athlétique mais aussi, avec le recul, on s’en aperçoit aujourd’hui, diablement polygoné. Mais qu’importe. Ce qui prime ici, c’est le gameplay, simple et addictif. Et voilà notre Lara qui ouvre les lourdes portes en pierre d’un ancien tombeau creusé dans les montagnes enneigées du Pérou. Le joueur dirige l’héroïne, lui évitant (pas toujours) la mort qui la guette à chaque recoin, pourchassée par des loups ou d’odieux bandits. Le jeu, en soi très basique, fait la part belle à l’exploration, dans des décors souvent vastes, où il faut collecter des indices et des babioles afin de terminer un niveau et d’accéder au suivant jusqu’à affronter le boss final. Lara nous emmène des Andes jusqu’aux confins de la Grèce pour finir en Egypte dans un acte final complètement barré mais bien fun.

 

Le succès est immense. L’un des plus retentissant de toute l’histoire vidéoludique. Un carton qui a sans doute plusieurs explications : la qualité (pour l’époque) de l’animation, le plaisir procuré par la progression de Lara Croft dans le jeu, la satisfaction de résoudre les énigmes, la combinaison d’exploration et d’action, et aussi le thème ultra accrocheur composé par Nathan McCree. A l’époque, le budget pour la musique n’était pas très important et le compositeur a du émuler des sons d’orchestre par ses synthétiseurs, mais on pouvait déjà déceler que son intention première aurait sans doute été d’employer un vrai orchestre.

 

Tomb Raider

 

En 2016, pour les 20 ans du jeu original, le compositeur décide de donner un concert de sa musique en louant les services du Royal Philharmonic Orchestra de Londres. Devant le succès et l’insistance de certains fans, Nathan McCree décide, un an plus tard, de lancer un financement participatif afin d’enregistrer ses musiques pour les trois premiers jeux avec le même orchestre et quelques chœurs (12 membres du Metro Voices à l’origine). Il lui fallait réunir pour cela 160.000 £. Au final, il  récoltera plus de 194.000 £, ce qui lui permettra d’augmenter la section chorale à 40 participants. L’enregistrement, dans le prestigieux studio d’Abbey Road, rien que ça, se déroulera l’année suivante, en 2018. Plusieurs goodies seront réservés, comme à l’accoutumée dans ce genre d’entreprise, aux « backers » (donateurs) en plus du double CD. Anecdotique pour les uns, essentiel pour les autres. En revanche, aux yeux (et oreilles) de l’amateur de musique de film, ce réenregistrement impeccable est un enchantement. La finesse des orchestrations, la qualité de l’interprétation, le rendu des thèmes dans leur version symphonique, tout concourt à faire de ce double album un artefact si cher à l’aventurière que vous auriez tort de ne pas faire trôner dans votre collection.

 

Tomb Raider Theme

 

Le premier disque s’ouvre sur une atmosphère d’abord menaçante où les chœurs s’opposent aux violoncelles graves avant que les premiers ne l’emportent sur les seconds dans l’exposition du thème principal. Dans le deuxième morceau, Tomb Raider Theme, le thème principal (Sol La Fa Sol), que l’on pourrait penser n’être qu’un motif, est présenté par un solo de hautbois, bientôt supplanté par une chorale au ton quasi liturgique sur fond de harpe et piano. Ce thème se construit lentement et se développe pour former une véritable mélodie qui accompagne, dans le jeu, le menu de démarrage et de réglages des options. Un thème simple, très épuré, qui va revenir sous diverses formes tout au long de la partition. De nature calme, quasiment en contraste avec les aventures trépidantes que le joueur fera subir à la belle et vindicative Lara, ce thème surprend par sa simplicité mais également par son raffinement harmonique et le jeu tout en balancement entre les arpèges de harpe et les fioritures de piano, conférant une noblesse au morceau qui n’est pas sans lien avec l’aristocratie britannique de l’héroïne.

 

Lara Croft

 

A Friend Since Gone

 

Un second thème, moins utilisé, mais tout aussi charmant, apparait alors dans A Friend Since Gone. Oscillant entre dramaturgie et élégance, porté par le piano et un soutien de clavecin, il connait un peu plus loin un développement orchestral magnifique lorsque les cordes s’en emparent. Cette montée orchestrale figure, assez étrangement, quasiment note pour note dans le développement en crescendo de la seconde partie du Latura’s Theme de Randy Edelman pour Daylight, sorti la même année. On peut légitimement se demander ici qui a influencé l’autre… d’autant que le traitement de ce morceau du compositeur de McGyver fait bien pâle figure à côté de celui offert par McCree, tout en nuance et finesse.

 

Les thèmes d’action, finalement, et, pourrait-on aussi dire, assez étrangement, ne sont pas légion pour un jeu où l’héroïne passe les trois quarts du temps à courir dans tous les sens. Lara, après avoir affronté une série de loups affamés dans l’étroit dédale creusé sous la roche, où le seul environnement sonore est constitué des bruits des pas de course et des balles décochées à l’encontre des pauvres bêtes, découvre une immense caverne. L’y attendent sagement des bébés T-Rex (à moins qu’il ne s’agisse des fameux vélociraptors de tonton Spielberg qui ont déchirés les écrans trois ans auparavant dans Jurassic Park) et ils voudraient bien se mettre un peu de chair fraiche sous les canines. Lara s’en débarrasse, même si le joueur, à l’époque, est bien surpris de voir des adversaires bien plus gros que l’héroïne. Mais la surprise suivante, de taille bien plus imposante, rangera ses dinosaures au rang d’amuses-bouches. Lara avance dans cette caverne à la voute rocheuse d’au moins 50 mètres de haut, s’émerveille devant une chute d’eau intérieure et un vieux pont en bois qui ne relie plus les deux parois opposées quand soudain la musique de McCree fait irruption.

 

The T Rex

 

T-Rex !!!

 

Déboule alors un immense T-Rex. Jamais jusqu’ici un gamer n’avait vu un adversaire si énorme se mouvoir sans saccade. Le gigantisme de la bête pousse le joueur à chercher refuge pour ne pas se faire déchiqueter. Une bataille épique dans l’énorme caverne qui abrite le dinosaure vorace fait rage lorsque le joueur comprend que, pour échapper aux dents acérées du monstre d’un autre temps, il doit faire courir cette Indiana Jones au féminin, sautant, virevoltant et dégainant ses deux pistolets Browning pour lui infliger une bonne centaine de balles avant que la bête ne s’écroule. Plus tard, le joueur s’apercevra qu’il existe une astuce (et un promontoire) pour ne pas s’échiner de la sorte. La musique de McCree, guidée par un ostinato très efficace, ajoute à cette séquence une vraie urgence et un sens de la menace et de l’action immédiate assez remarquable. Ce thème ne reviendra pas dans le reste du jeu. D’ailleurs, d’une manière générale, il faut bien dire que la musique est très loin d’être hyper-envahissante ou répétitive : elle n’intervient que pour donner un vrai plus à chaque séquence. Nous ne sommes pas encore à l’heure du tapis sonore perpétuel pour les jeux de shoot en 3D… Cela viendra plus tard, hélas.

 

A Long Way Down

 

Un autre thème, plus mystérieux celui-là (et on notera le clin d’oeil à Christopher Young avec les respirations des violoncelles à la Hellraiser), montre le bout de son nez dans A Long Way Down. Un vibraphone quasi-herrmannien et (probablement, car cela n’est pas précisé dans le livret) quelques percussions légères (type hang drum asiatique), soutenus par des cordes, semblent faire écho à l’immensité du décor souterrain alors révélée par le crescendo des chœurs. Une fois encore, ici, ce n’est pas l’esbroufe qui domine. Tout au contraire, Nathan McCree distille un sens de la découverte intrigante par des montées chromatiques subtiles.

 

Le compositeur continue d’apporter un soin exquis à ses compositions (écoutez donc le superbe piano et les bois mystérieux de Longing For Home) durant les (seulement !) 23 minutes consacrées à ce premier opus de notre pilleuse de tombes et conclut avec un malicieux et dynamique Time To Run où les cordes virevoltent sur un rythme trépidant. Il s’agit d’une pièce au rythme rapide, où les cordes s’amusent, sous forme de scherzo, à donner au joueur une impression d’urgence et de fun. Nous l’avons dit, Lara Croft, dans ce premier jeu, elle court, elle court, elle court. Et quand elle arrive au bout d’un endroit, elle fait demi-tour et court dans l’autre sens. C’est un peu Forrest Gump au féminin.

 

Time To Run

 

Tomb Raider 2

 

Pour sa suite, un an plus tard, Nathan McCree rempile en reprenant son thème, désormais passé à la postérité en moins d’un an. Le thème principal de ce Tomb Raider 2 joue habilement de son cousinage avec celui du précédent et s’en démarque pourtant fort adroitement. Normal. Ici, Lara troque son célèbre bermuda marron, son t-shirt bleu-vert et son sac à dos, pour plusieurs costumes différents. C’est une Lara Croft 2.0 qui pourra même piloter plusieurs véhicules (barque à moteur, jet-ski…) ! Ce thème reprend les trois premières notes du thème iconique (Sol La Fa), mais la quatrième note n’est pas le retour au Sol mais une note descendante (Ré). Le compositeur aurait-il voulu annoncer par là que le personnage s’enfonce dans l’obscurité ? Car l’atmosphère générale de cette suite est en effet plus sombre. Les décors, l’histoire, les motivations des personnages… tout cela contribue à rendre cette seconde aventure un peu plus mature. Fini les dinosaures, place aux tigres musculeux et aux aigles difficiles à flinguer qui fondent sur l’aventurière pour lui infliger des coups de serres et de becs qui font bobo. D’accord, utiliser l’expression « faire bobo » en écrivant que l’histoire parait plus mature, il y a là un belle contradiction. Et pourtant, c’est à l’image du jeu. Le joueur moyen a grandi. Il faut donc lui proposer des choses plus en phase avec son ressenti du monde. Mais Lara continue de pousser des blocs de pierre pour découvrir des passages secrets, actionner des leviers pour accéder à des grilles immergées… McCree tente de concilier la nouvelle approche des concepteurs du jeu en respectant l’héritage musical du premier opus.

 

Tomb Raider 2 Theme

 

Vertigo (ça ne s’invente pas !) reprend le thème du premier jeu, mais ici développé dans une autre direction. La harpe joue le rôle d’accompagnant, égrenant des arpèges plus lancinants. Le compositeur n’oublie cependant pas d’intégrer le Metro Voices (surtout les voix féminines ici) pour donner plus de profondeur. Suivra un morceau-pastiche du baroque italien du XVIIIème siècle, façon Scarlatti ou Vivaldi, avec une base assez Bach, au style à la fois précieux et détaché, pour la séquence où Lara se retrouve à Venise. C’est un morceau, bien sûr, en forme d’hommage, qui possède un charme certain. Qui se serait attendu à cela dans une suite de Tomb Raider ? Et surtout, à un tel niveau de composition !

 

The Skidoo, avec son low-piano Goldsmithien et sa rythmique rock, vous fera sans doute taper du pied ou dodeliner de la tête. Les scansions de cuivres adossés aux cordes tendues permettent un développement du thème principal en mode aventure encore plus engageant. Ici, l’action et la sensation de vitesse et de glisse, dans un environnement plein de dangers, sont très adroitement rendues.

 

The Skidoo

 

Mais le compositeur ne s’arrête pas en si bon chemin. Il offre à l’auditeur un sublime Precious Moments qui reprend le thème de Lara avec un développement subtil puis, progressivement, appuyé et emphatique. Un vrai délice. Sur presque six minutes, le compositeur vous prend par la main, en variant les orchestrations (harpe avec cordes, puis clavecin, puis chœurs) et en adaptant ses motifs. Ce morceau qu’on ne voit pas passer, et qui ne peut pourtant passer inaperçu, conclut ces 21 minutes du second opus des aventures de Miss Croft de la meilleure des manières, avec classe, élégance et puissance.

 

Tomb Raider 3

 

Le second CD s’ouvre sur le thème écrit par McCree pour le troisième opus des aventures de l’aristocrate british et volontaire, sorti en 1998. Pas de surprise, on reprend le célèbre thème mais les ornements sont, ici encore, différents. Le compositeur met un peu plus en avant les percussions légères et les bois. Le second morceau, plus mystérieux, avec sa combinaison de vibraphone et de xylophone et ses harmonies de cuivres, conviendrait parfaitement aux pérégrinations nonchalantes d’un ersatz de James Bond des années 60. Lara ayant envie de nous emmener voir du pays dans ce troisième volet (désert du Nevada, jungle dl’Inde, Antarctique, et Londres bien sûr), McCree utilisera une cithare et des tablas indiennes pour accompagner un nouveau thème plein de mystère, bien épaulé par l’orchestre. Puis, dans Tony (The Loon), le compositeur fait une nouvelle fois un clin d’œil herrmannien à la fois dans le thème utilisé et les orchestrations, pour dépeindre la psyché troublée d’un autre pilleur de tombe, américain celui-là, qui mettra des battons dans les roues de Lara pour une aventure encore plus longue (et aussi plus difficile) que la précédente. L’atmosphère générale, plus sombre encore, de ces 23 minutes, permet à McCree de montrer son talent au niveau des orchestrations.

 

In The Blood clôt brillamment la partition, « with a bang » comme on dit outre-Atlantique. Le thème central, réexposé en mode majeur, donne une incroyable sensation de grandeur. Une fin de quête dramatique, portée par une formation orchestrale jouant avec beaucoup d’expressivité. Ce morceau vient mettre un point final aux aventures de Miss Croft mises en musique par Nathan McCree.

 

In The Blood

 

Enfin, le disque se conclut par trois pistes intitulées Tomb Raider Medley 1, 2 et 3. Il s’agit d’une revisitation des principaux thèmes écrits, le tout sonnant comme une symphonie en trois mouvements de 24 minutes. Il faut absolument souligner la qualité des compositions, de la prise de son et de l’interprétation de ce double album qui s’impose comme une référence dans le domaine de la musique de jeu vidéo orchestrale. Ne vous attendez cependant pas à un feu d’artifice d’explosions symphoniques (même s’il y en a). Il s’agit avant tout d’une musique extrêmement mélodieuse et sereine où il faut écouter avec attention les détails d’orchestration, et comment chaque section et chaque motif s’imbriquent les uns avec les autres. Oui, en effet, un peu comme un assemblage de polygones.

 

La saga de Lara Croft ne fait que commencer. Un autre compositeur, collaborateur de McCree sur l’opus 3, prendra la relève. Mais ceci est une autre histoire…

 

Lara Croft

Christophe Maniez

Christophe Maniez

Rédacteur
Alors à l'orée de l'adolescence, au début des années 80, le jeune Christophe découvre à la télévision, coup sur coup, deux chefs d'œuvre qui marqueront son esprit à jamais. Le premier, Rocky, fait naitre en lui la jubilation par les mélodies riches en émotion de Bill Conti, devenu maintenant un de ses compositeurs fétiches. Le second, Vertigo d'Alfred Hitchcock, le plonge dans la musique du géant Bernard Herrmann, par le biais d'une partition pleine de mystère et de romance. Puis c'est l'escalade : il est tellement absorbé par la puissance des plus belles pages de la musique de film qu'il en vient à étudier de plus près le solfège et la composition (en quasi autodidacte, d'où son niveau plutôt moyen). Durant les mois suivants, il découvre John Williams et son Return Of The Jedi au cinéma. Transporté par la musique, il devient rapidement fan de ce compositeur. Son cercle de connaissances s'élargit et il en vient, plus tard, à admirer James Horner (un autre de ses compositeurs préférés) et Franz Waxman, notamment. Et puis, en 1989, c'est la claque : alors que tout le monde s'éclate sur la Bat Dance de Prince, il n'a d'oreille que pour les notes du Batman de Danny Elfman (par ailleurs, un des premiers CDs qu'il achète). Depuis lors, son amour pour la musique du compositeur attitré de Tim Burton ne s'est jamais démenti. Aujourd'hui, Christophe erre dans les couloirs obscurs d'UnderScores où il peut disputer le bout de gras avec d'autres êtres atteints du même syndrome que lui. Et l'aventure continue...
Christophe Maniez