Halo Wars (Stephen Rippy)

Quand l'orchestre joue le jeu #2 : Non, mais Halo quoi !

Disques • Publié le 06/07/2021 par

Entre l’âge des premiers pixels et celui des prouesses des nano-circuits ultra-modernes, il fut un temps où des producteurs fous confiaient la musique de leurs jeux vidéo à des compositeurs en mettant à leur disposition des moyens conséquents. Ainsi, pour les besoins du jeu, la musique était interprétée par un ensemble de vrais musiciens, allant même parfois jusqu’à l’emploi d’un orchestre symphonique au grand complet et de chœurs imposants. Laissez-moi vous narrer ces jours de grandes aventures.

Halo WarsHALO WARS (2009)
HALO WARS
Compositeur :
Stephen Rippy
Durée : 53:45 | 25 pistes
Éditeur : Sumthing Else Music Works

 

3.5 Stars

Rapport du Capitaine : 4 février 2531. Cinq ans. Cinq longues années. C’est le temps qu’on a mis pour reconquérir Harvest. 

C’est sur ces mots du capitaine Cutter que s’ouvre la cinématique introductive de ce jeu de stratégie en temps réel (RTS : Real Time Strategy, par opposition aux jeux de stratégie classiques, au tour par tour, type Heroes Of Might And Magic), sorti en 2009 sur la console Xbox 360 et qui prend place dans l’univers Halo, vingt ans avant le fameux Halo Event (alors attaqués par une coalition d’extraterrestres, les humains découvrent une étrange structure inter-dimensionnelle baptisée Halo). Ce RTS rappelle, dans sa conception et son univers, le fameux StarCraft, immensément populaire dans l’univers des gamers.

 

Le premier jeu de l’univers Halo, un FPS (First Person Shooter, jeu de tir en vue subjective, en gros, le joueur voit ses mains et ce qu’il y a dedans et progresse pour dézinguer à tout va), était illustré par une musique de Martin O’Donnell et Michael Salvatori. Stephen Rippy, le compositeur choisi pour Halo Wars, fait subtilement allusion à leur thème dans une partition aux consonances volontairement synthé-rock mais agrémentée, sur certaines pistes, de la présence du FilmHarmonic Orchestra de Prague (employé à la même époque par des pointures comme Alexandre Desplat, Lee Holdridge ou Christopher Young et dirigé ici par le vétéran Adam Klemens) et d’une section chorale très bien mise en valeur dans les séquences dramatiques.

 

Si la tonalité générale de la musique de Rippy, riche en textures synthétiques très travaillées et en riffs de guitares électriques, est en adéquation avec le contexte high-tech et futuriste du jeu, elle n’en recèle pas moins quelques moments bien pêchus et une approche parfois quasi-liturgique très intéressante. En témoigne le premier morceau, intitulé Spirit Of Fire (le nom du vaisseau du capitaine Cutter) qui propose des synthés discrètement pulsatifs introduisant la sombre menace qui amène les hommes de Cutter à enquêter sur ce qui se passe sur la planète, dans un endroit, il faut bien le dire, assez apocalyptique. Rapidement, les cordes font leur apparition, soutenues par une chorale dramatique du plus bel effet, directement en provenance du thème principal de O’Donnell et Salvatori. Le ton du jeu est donné. Ça va être stressant, dystopique, et même un brin désespéré.

 

Spirit Of Fire

 

Halo Wars

 

Comme tout jeu de stratégie en temps réel, l’accompagnement musical, en dehors de moments clés précis, se résume souvent à entendre des pistes qui ont une tonalité particulière pour chaque type de situation et qui sont réutilisées à plusieurs reprises, en fonction des besoins narratifs des missions assignées au joueur. En général, exceptées les musiques spécifiques aux scènes cinématiques qui font le lien entre les différentes missions du scénario, on trouve une poignée de morceaux évoquant l’exploration et la collecte des ressources afin de construire ce dont le joueur a besoin, un ou deux morceaux pour illustrer les phases de combat, et un ou deux morceaux pour les phases où le suspens est plus grand en fonction de ce que le script impose.

 

On peut trouver un bon exemple d’un croisement entre les besoins d’une scène précise et l’atmosphère de suspens nécessaire à l’immersion du joueur dans le morceau Put The Lady Down. Il s’agit d’une piste où l’orchestre est mis en avant par rapport aux synthés pulsatifs et aux effets rock de l’ensemble du score. Dans cette cinématique, à ce point de l’histoire, le Professeur Anders, une scientifique en treillis et débardeur moulant (un mix entre Lucy Liu et la Denise Richards de The World Is Not Enough), est capturée par l’ennemi et enlevée à bord de leur vaisseau. Pourquoi l’ont-ils capturée ? Que cherche donc à faire l’ennemi ? Toutes ces questions n’ont de sens que si le capitaine Cutter arrive à élaborer un plan afin de tenter de la récupérer. Mais voilà. Comment faire ? On ne le dévoilera pas ici, d’autant que le jeu est tellement scénarisé que ça n’a au final pas beaucoup d’importance. Ce qui retient l’attention, pour l’amateur de musique à l’image, c’est la séquence cinématique posant ce cadre. Elle est accompagnée d’une musique où les cordes impriment un sens de la menace sourde et du grave complot qui se trame avec, certes une économie de moyens, mais aussi un certain sens de ce que requiert une telle scène.

 

Put The Lady Down

 

Halo Wars

 

Dans la catégorie des pistes dites d’exploration, on peut citer Action Figure Hands avec son chœur élégiaque, les neuf notes d’un synthé-basse qui fonctionne comme un loop, et une mélodie de douze notes au piano (dans sa première exposition), calme, sereine, qui accompagne la collecte des ressources et la construction d’infrastructures en mode pépère. Le piano, interprété par le seul orchestrateur crédité dans le livret, Stan LePard (un vieil artisan de l’industrie vidéoludique, compositeur et orchestrateur sur bien des projets, disparu en février 2021), souligne l’atmosphère prenante de gestion et de préparation des attaques en mode exploration. Cette mélodie, bien connue des gamers, a même fait l’objet d’une adaptation pour piano seul (on peut la trouver facilement sur le net), sur une transposition du compositeur en personne.

 

Alors, c’est vrai, il n’y a rien de bien galvanisant ici, et le titre du morceau est un peu étrange : en termes d’action, cette phase de jeu n’est pas la plus ébouriffante. Mais c’est aussi ainsi que fonctionne un RTS car il ne s’agit pas seulement, du moins pas en continu, de castagner à tout va, en fonçant dans le tas, sans réfléchir. Comme son nom l’indique, il faut au joueur un minimum de stratégie et de tactique pour réussir la mission assignée. Il faut prendre le temps d’analyser la situation, de bâtir un plan d’attaque et d’utiliser le terrain à son avantage. La musique de Rippy remplit, sur ce point, parfaitement son rôle. Un rôle de pur soutien, bien entendu, mais qui n’en reste pas moins très adéquat compte tenu du contexte et de l’environnement du jeu.

 

Action Figure Hands

 

Halo Wars

 

Les pistes d’action en combo synthé-chœurs-orchestre ne sont pas en reste dans la bande son. On peut citer quelques exemples, avec des morceaux en mode énervé, riffs de guitare électrique à l’appui, comme dans Just Ad Nauseam. Mais ces titres extrêmement agités sont par ailleurs peu nombreux, car le jeu ne se prête pas à de constantes injections d’adrénaline. Encore une fois, c’est d’abord un jeu de stratégie, même si cet univers de science-fiction lorgne du côté de l’invasion guerrière. Un des meilleurs morceaux orientés action reste malgré tout celui qui illustre les attaques massives qui servent souvent à prendre le contrôle des bases ennemies. Intitulé Status Quo Show (avec sans doute un clin d’oeil voulu en direction du groupe de rock londonien), le morceau, par son équilibre entre chorale, cordes tendues, synthés fourmillants, batterie et guitares électriques intégrées dans une rythmique rock, instille sans peine un sens du devoir à accomplir. Il soutient parfaitement l’action et fait merveille sur les phases avec missions à compte à rebours (et il y en a quelques unes qui donneront du fil à retordre au joueur avide de défis avec contrainte chrono).

 

Sans être transcendant, c’est le type de morceau qu’on rencontre le plus souvent tout au long de la partition de Rippy : un mix souvent adroit entre plusieurs influences. Vous entendrez même occasionnellement le fameux duduk arménien qui, à Hollywood, est abondamment utilisé, en particulier dans les dessins animés direct-to-video, genre DC Comics, pour illustrer le caractère extra-terrestre d’un personnage (le compositeur d’origine allemande Frederik Wiedmann s’en est d’ailleurs fait le porte-drapeau). Le texan Rippy, contrairement à ce dernier, est quasiment autodidacte. Se destinant au départ à l’étude des arts visuels, il prend quelques cours de composition, mais est surtout un musicien touche à tout. Bien évidemment à l’aise avec les claviers électroniques et la programmation, il joue également de la guitare, de la basse et est capable de passer derrière la batterie au besoin. Et cela s’entend. Car, de manière subtile mais non voilée, on sent bien que son truc c’est plus l’improvisation rock que l’écriture orchestrale, même s’il parvient à combiner le tout. Status Quo Show est un bel exemple de l’éclectisme du compositeur et démontre qu’il peut apporter un grand soin à ses créations sonores et sait traduire, en musique, ce que requiert le jeu.

 

Status Quo Show

 

Le CD sorti chez Sumthing Else en 2009 (un label qui fera beaucoup pour les éditions physiques des musiques de jeux vidéo), en partenariat avec Microsoft et Ensemble Studios, encore trouvable à l’heure de la rédaction de cette petite chronique, dispose, chose peu courante, d’un DVD de bonus où l’on trouve quelques séquences cinématiques tirées du jeu, mais aussi une vidéo où on peut voir le compositeur à l’œuvre et un orchestre (qui n’est pas celui de Prague, mais le NorthWest Symphony Orchestra) qui interprète le premier titre de l’album, ainsi qu’un mixage 5.1 de certains morceaux. Anecdotique s’il en est, mais c’est également une intention louable de montrer le mariage entre image et ambiance sonore sur ce type de jeu.

 

Comme toute franchise à succès, Halo Wars connaitra une suite, ingénieusement baptisée Halo Wars 2. La musique, composée entre autres par un certain Gordy Haab (qui fera les beaux jours des scores des jeux estampillés Star Wars), fera le lien non seulement avec le thème de O’Donnell et Salvatori, mais aussi avec l’atmosphère tissée par Rippy, en bien plus orchestral et massif. Mais ceci est une autre histoire…

 

Halo Wars

 

Christophe Maniez

Christophe Maniez

Rédacteur
Alors à l'orée de l'adolescence, au début des années 80, le jeune Christophe découvre à la télévision, coup sur coup, deux chefs d'œuvre qui marqueront son esprit à jamais. Le premier, Rocky, fait naitre en lui la jubilation par les mélodies riches en émotion de Bill Conti, devenu maintenant un de ses compositeurs fétiches. Le second, Vertigo d'Alfred Hitchcock, le plonge dans la musique du géant Bernard Herrmann, par le biais d'une partition pleine de mystère et de romance. Puis c'est l'escalade : il est tellement absorbé par la puissance des plus belles pages de la musique de film qu'il en vient à étudier de plus près le solfège et la composition (en quasi autodidacte, d'où son niveau plutôt moyen). Durant les mois suivants, il découvre John Williams et son Return Of The Jedi au cinéma. Transporté par la musique, il devient rapidement fan de ce compositeur. Son cercle de connaissances s'élargit et il en vient, plus tard, à admirer James Horner (un autre de ses compositeurs préférés) et Franz Waxman, notamment. Et puis, en 1989, c'est la claque : alors que tout le monde s'éclate sur la Bat Dance de Prince, il n'a d'oreille que pour les notes du Batman de Danny Elfman (par ailleurs, un des premiers CDs qu'il achète). Depuis lors, son amour pour la musique du compositeur attitré de Tim Burton ne s'est jamais démenti. Aujourd'hui, Christophe erre dans les couloirs obscurs d'UnderScores où il peut disputer le bout de gras avec d'autres êtres atteints du même syndrome que lui. Et l'aventure continue...
Christophe Maniez