Night (Cezary Skubiszewski)

La nuit lui appartient

Disques • Publié le 10/03/2015 par

Night NIGHT (2008)
NIGHT
Compositeur :
Cezary Skubiszewski
Durée : 58:08 | 17 pistes
Éditeur : Origin Music

 

4 Stars

On le sait, ce ne sont pas moins de dix commandements, inscrits en traits de feu sur les Tables de la Loi, que le Tout-Puissant a conçus pour le genre humain. Dans son infinie mansuétude, le seigneur et maître d’UnderScores a rédigé une liste plus courte à l’attention de ses chroniqueurs surmenés. Et c’est heureux, car ceux-ci, en prenant place devant leur écran d’ordinateur pour écrire un nouveau papier, doivent constamment garder à l’esprit que le moindre manquement à ces injonctions sacrées entrainerait des représailles dont les mots sont impuissants à traduire l’horreur. Aussi, priez pour le salut de votre malheureux serviteur, qui s’apprête à violer la plus terrible règle qui soit : « Toujours, le film rattaché à la musique, tu regarderas ! » Vous l’aurez compris, les quelques paragraphes qui vont suivre ne reposent sur l’étude scrutatrice d’aucun support visuel. Tout au plus peut-on dire de Night qu’il s’agit d’une plongée documentaire au cœur des nuits australiennes, en compagnie d’une faune qu’on imagine interlope et bigarrée. Si l’on en croit sa (flatteuse) réputation, le résultat se soucie comme d’une guigne d’une quelconque « captation du réel » et embrasse une imagerie fantasmatique, aux allures d’impalpable rêve. Et cet excitant parti-pris s’avère être également celui de la partition, qui s’adonne avec flamme à dépeindre un monde nocturne peuplé de chimères.

 

Musicalement, le film était tombé entre d’excellentes mains. D’abord parce que Cezary Skubiszewski, bien que Polonais de naissance, réside depuis quarante ans en Australie, et qu’à défaut de l’avoir apprivoisée, il s’est forcément familiarisé avec l’atmosphère étrange, écartelée entre modernité galopante et mysticisme séculaire, d’un pays à nul autre semblable. Ensuite parce qu’il est un artiste caméléon, que les plus abrupts changements de registre, de timbre ou de tempo n’ont jamais rebuté. Bien au contraire ! Dans Nightlife, la cithare, la sarabande enfiévrée des castagnettes, les percussions exotiques en pagaille donnent à imaginer une sorte d’exubérant carnaval où des oiseaux de nuit disparates feraient offrande aux étoiles de leur chant de joie. Parfois, un visage dans la foule, A Face In The Crowd, semble surgir au milieu de tous les autres avec une fugitive netteté, sculpté là par une clarinette nonchalante, modelée ici par les accents tziganes d’une guitare, tandis que les tambours calquent leur respiration sur les déhanchements frénétiques et les claquements de mains. Et grâce au saisissant essor de l’orchestre, La Luna, pas moins évocateur, dessine au-dessus de tous ces corps frémissants un astre lunaire souverain, serti dans l’immensité noire du ciel comme un diamant dans un velours épais.

 

Bon. D’aucuns doivent penser très fort que ces extrapolations à la berlue ressemblent davantage à une pénible fumisterie qu’à une étude critique bien dans les clous. Peut-être. Mais ce serait faire injure à Skubiszewski que de vouloir mordicus enchainer son travail palpitant de vie aux seules images de Night. Oubliez un instant vos grommellements ronchons, honorable quoique sceptique lecteur, et fermez donc les yeux. Derrière vos paupières closes, les indéfinissables sonorités électroniques d’In The Shadows inviteront les ténèbres pas forcément hospitalières de la nuit. Laissez les cordes agitées de violents soubresauts de Dreams vous submerger, et vous parviendrez alors presque à sentir sous vos doigts un carré de l’étoffe tant convoitée dont on fait les rêves. Une étoffe soyeuse et tout en même temps électrique, dans les replis de laquelle notre compositeur matois a déposé quelques songes inquiétants. Le lyrisme choral de Way Up In The Sky n’en étreint que plus voluptueusement la gorge, quand l’obscurité mouchetée d’éclats durs et froids chancelle soudain devant les premiers rayons de l’aube… Evidemment, si, à l’écran, le réalisateur Lawrence Johnston a surtout choisi de fixer d’un œil neutre les rondes nocturnes d’un gardien de parking ou les soirées karaoké d’une gargote perdue dans Melbourne, les béophiles cartésiens, tous crocs dehors, se hâteront de faire leur quatre heures de ce monceau d’élucubrations.

 

Que l’on permette néanmoins à l’auteur de ces lignes de divaguer encore un tantinet. La tentation est impossible à repousser, comprenez-vous, face à l’entêtant minimalisme de The Power Of The City. Entièrement sous la coupe de Steve Reich et de Philip Glass, dont on a régulièrement cru déceler l’influence cruciale dans l’œuvre de Cezary Skubiszewski, ce long ostinato semble fait pour fusionner avec les fameux plans urbains, jadis avant-gardistes, largement vulgarisés depuis, où la vitesse de défilement accélérée mille fois transforme le flux de la circulation en un psychédélique ballet de couleurs dans les artères de la ville. Aux antipodes de cette folle agitation, The City repose sur un saxophone hypnotique dont la mélancolie sans fond est celle des trajets solitaires. Isolé comme au plus profond d’une grotte dans l’habitacle de sa voiture, le conducteur file le long d’un immense ruban d’asphalte où, de loin en loin, les lampadaires, sentinelles vigilantes, éclaboussent le pare-brise de leur lumière jaune. Quel merveilleux tableau brossent du royaume de la nuit les gammes planantes de Skubiszewski ! Devrait-il être, en fin de compte, purement imaginaire, ce voyage après le crépuscule appartient à une espèce noble, dont les oreilles et l’âme garderont trace longtemps.

 

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Benjamin Josse

Benjamin Josse

Rédacteur
Les temps changent. A l'heure de la communication instantanée et du joug de la téléphonie mobile, on ne trouvera plus grand-monde pour s'étonner d'entendre quelque quidam dégingandé soliloquer à haute voix. Aussi incroyable que cela paraisse, il fut une époque où ces effusions publiques aimantaient moult moues désapprobatrices et sourcils orageusement froncés, à plus forte raison quand l'objet de tous ces regards courroucés fredonnait (mal) le thème de The 7th Voyage Of Sinbad et s'essayait (pour un déplorable résultat) à imiter les glouglous burlesques de La Soupe aux Choux. C'est ainsi que de fil cassé en aiguille tordue, le mal-aimé Benjamin trouva refuge dans le giron d'UnderScores, merveilleuse terre d'asile où, depuis lors, il se consacre à l'égoïste satisfaction des vices précités, et d'autres plus condamnables encore. Le moindre, assurément, n'étant pas de larder d'aiguilles trempées dans du curare une poupée grossièrement faite à l'effigie de Hans Zimmer, sa Némésis de toujours (« Si j'arrivais seulement à lui flanquer des cors aux pieds, je serais le plus heureux des hommes », confesse-t-il, l'oeil torve). Parce qu'il lui faut bien gagner sa croûte, ou plus exactement les quignons de pain moisis que le maître des lieux condescend à lui jeter pour tout salaire, il rédige de loin en loin d'étranges amphigouris dédiés à des scores d'exotique provenance. Ses collègues sont incrédules et les lecteurs baillent d'ennui, mais aux dernières nouvelles, il n'a pas l'intention de fermer boutique...
Benjamin Josse

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