Harry Potter And The Half-Blood Prince (Nicholas Hooper)

Harry dans tous ses états

Disques • Publié le 13/07/2011 par

Harry Potter And The Half-Blood PrinceHARRY POTTER AND THE HALF-BLOOD PRINCE (2009)
HARRY POTTER ET LE PRINCE DE SANG-MÊLÉ
Compositeur :
Nicholas Hooper
Durée : 82:40 | 28 pistes
Éditeur : Decca Records

 

4 Stars

Après trois changements successifs de metteur en scène, David Yates est le premier depuis Chris Colombus à conserver son poste sur plus d’un film de la saga. Il choisit donc de donner à son tour l’opportunité au compositeur Nicholas Hooper de transformer son essai précédent en réussite. Pour cela, les conditions optimales sont réunies : Harry Potter And The Half-Blood Prince est en effet le tome qui contient le moins d’action et qui concentre toute son énergie sur la psychologie des personnages, sur les errements amoureux, sur la jeunesse de Voldemort et sur le personnage de Dumbledore, qui disparaîtra à la fin non sans avoir renforcé les liens père-fils l’unissant à Harry. Servi par une esthétique très soignée et très picturale, bénéficiant d’une photographie qui est sans doute la plus belle de toutes, baignant les décors dans d’infinies nuances de bleu tantôt caressantes tantôt mortelles, tout le long-métrage de David Yates se présente en fait comme une longue préparation à sa conclusion tragique, une sorte de vaste oraison funèbre par anticipation, et la musique se conforme intégralement à ce parti pris. On peut être surpris de prime abord par une tonalité aussi dépressive – alors que les scènes de comédie sont nombreuses dans le film et tout à fait réussies – mais c’est sans doute là ce qui confère à ce sixième opus sa saveur si particulière et si appréciable.

 

Pour instaurer cette atmosphère si lourde de tristesse et si funèbre, Hooper a eu la bonne idée de conférer à sa musique une dimension liturgique très prononcée. Peu après une brève reprise au célesta et aux cordes du thème d’Hedwig pour introduire le film comme il se doit, Opening fait entendre une très belle mélodie interprétée par des chœurs (réels, cette fois-ci, et prestigieux !) et par un orchestre de cordes jouant crescendo, rejoint par de sourdes percussions et par des cuivres dramatiques. Cette mélodie se retrouvant à la fin dans Dumbledore’s Farewell sous une forme encore plus grandiose et crépusculaire, introduite par les chœurs puis reprise par un superbe solo de violoncelle d’une intensité bouleversante, on peut en déduire que dès la séquence d’introduction, le réalisateur et son compositeur ont choisi d’annoncer ce qui attend Dumbledore, vrai héros de l’histoire, et de placer le film tout entier sous le signe de la mort. Ce choix est confirmé dès la seconde piste, In Noctem, qui correspond en fait au générique de fin mais qui formera la base de plusieurs morceaux associés à Dumbledore durant le film : reposant presque uniquement sur un célesta et sur les voix angéliques du School Choir of Queen’s College d’Oxford, cette pièce se présente comme un authentique extrait de Requiem, d’une force qui n’a d’égale que son austérité et dont les paroles, mélange d’anglais et de latin, évoquent toutes l’adieu au monde d’ici-bas et le départ vers l’au-delà. Accompagné tantôt de discrètes percussions tantôt de cordes tendues et dramatiques, ce thème apparaît dans Dumbledore’s Speech puis dans Dumbledore’s Foreboding, toujours teinté de cette coloration très sépulcrale, et se trouve finalement transcendé par tout l’orchestre dans Journey To The Cave avec une puissance tragique qui devrait suffire à réduire au silence tous les détracteurs aveugles (et surtout sourds !) de Nicholas Hooper.

 

Dumbledore face à la Force du Destin

 

Quand on y réfléchit, plusieurs personnages principaux du film sont soit obsédés par la mort, soit directement frappés par elle, soit balayés par ce qu’on pourrait appeler avec Verdi « la Force du Destin ». Ainsi en est-il de Dumbledore mais également d’Harry, toujours hanté par la mort de ses parents puis par celles de Cedric Diggory et de Sirius Black. Quant à Snape, son rôle d’agent double semble lui peser de plus en plus et c’est bien entendu lors d’une journée pluvieuse et déprimante qu’il est contraint d’effectuer le Serment Inviolable (Snape & The Unbreakable Vow) : les cordes insidieuses et inquiétantes créent alors un climat des plus tendus et menaçants, dans lequel s’insinuent quelques notes de piano mélancolique, pour un résultat d’une grande sobriété mais néanmoins très efficace. C’est ce même piano sombrement rêveur que l’on entend dans Malfoy’s Mission et c’est ce même poids d’une terrible mission à accomplir, une mission porteuse de mort, qui pèse sur les épaules du jeune Draco, sans cesse sur le point de craquer : violons nostalgiques, flûte désespérée évoquant la perte irrémédiable de l’innocence (symbolisée par un oiseau), sonorités synthétiques à base de chœurs samplés rappelant ceux associés aux Dementors… Ce morceau, séparé dans le film en plusieurs segments intervenant chaque fois que Malfoy s’entraîne, est à son tour une réussite.

 

L’exploration des ténèbres se poursuit avec l’un des enjeux majeurs du sixième film : les souvenirs de Voldemort. Ceux-ci révèlent chez le Dark Lord un bien lourd passé d’exclusion et de souffrance : c’est ce qu’Harry comprendra en plongeant avec Dumbledore Into The Pensieve au son d’une musique très expérimentale faite de chuchotements inquiétants et de voix synthétiques frôlant le hurlement, signe d’un profond désordre intérieur. Concerné par ces souvenirs, le débonnaire Slughorn est bourrelé de remords et sa jovialité n’est qu’une façade : c’est pourquoi l’on retrouve dans Slughorn’s Confession le solo de flûte gracieux et fragile déjà présent dans Malfoy’s Mission afin d’illustrer une fois encore cette perte d’innocence (symbolisée cette fois-ci par la fleur-poisson de Lily), mais dans une version considérablement plus étendue et qui s’illumine sur la fin, comme si cette innocence pouvait un jour être retrouvée en s’employant activement à réparer ses erreurs, ce que fait Slughorn. Avant cela, c’est Hagrid qui a été frappé par le deuil et a pleuré la mort de son Araignée géante dans Farewell Aragog : l’oraison funèbre s’y est accompagnée d’une mélodie fort touchante aux accents celtiques inattendus mais finalement très appropriés car très… humains !

 

Cela dit, le film contient aussi des passages plus légers et destinés à divertir le spectateur, ce qui se ressent ici et là dans le score à travers des morceaux qui rappellent ceux de The Order Of The Phoenix. Un titre comme Wizard Wheezes, entraînant et jazzy en diable, très représentatif de l’esprit facétieux des jumeaux Weasley, aurait pu être employé dans l’opus précédent (la scène du magasin de farces et attrapes sera d’ailleurs illustrée par le morceau Fireworks). Quant à The Weasley Stomp, il rappelle précisément Fireworks avec sa gigue irlandaise exubérante et ses élans tourbillonnants pleins de gaieté. D’une façon générale, toutes les scènes correspondant aux cours et aux soirées du professeur Slughorn se montrent pleines de fraîcheur et de fantaisie : ainsi les sautillants Living Death et School!, avec leur mélange de célesta cristallin, de clarinette et de cordes malicieuses, rappellent-ils à la fois Professor Umbridge (en plus léger cependant), The Ministry Of Magic et The Room Of Requirement, tandis que The Slug Party mélange aux sonorités jazzy des Weasley un mickey mousing à base de cordes, de percussions exotiques et d’instruments insolites pour un résultat tout à fait burlesque. Au milieu de tout cela, certains choix surprennent voire déstabilisent, tels celui d’illustrer les scènes de Quidditch (Ron’s Victory et Of Love & War) tantôt par un thème composé par John Williams pour The Prisoner Of Azkaban tantôt par le thème de l’Armée de Dumbledore, comme si Hooper se laissait aller au recyclage par manque d’inspiration. Au contraire, l’on comprend rapidement que ces choix visent à renforcer le score en l’inscrivant dans une continuité, en l’enracinant davantage : le compositeur lui-même, sans doute suite aux critiques émises à l’encontre de sa musique pour le précédent opus, a tenu à détailler dans le livret de l’album la façon dont les thèmes sont utilisés dans le film, afin de prouver qu’ils sont bel et bien là et qu’ils apparaissent de façon récurrente en répondant à une logique. C’est tout de même dommage de devoir en arriver là…

 

L'empreinte du Mal se propage

 

Aux morceaux purement comiques, on pourra préférer les quelques passages merveilleux et intrigants, moins nombreux que dans le score précédent mais toujours très agréables (tels la seconde partie de The Story Begins et The Book), ou encore les morceaux romantiques dont l’importance est au contraire primordiale. Dès les premières retrouvailles entre les héros (Ginny), la double attirance liant Ron et Hermione puis Harry et Ginny transparaît dans les accents enjoués des violons, du célesta et surtout d’un cor entonnant une séduisante mélodie. C’est ensuite les gracieux et subtils Harry & Hermione et When Ginny Kissed Harry qui traduisent le mieux les sentiments des héros. Le premier de ces morceaux est composé d’un long solo de harpe mélancolique accompagné de violons frissonnants évoquant de façon éloquente les tourments de l’amour déçu, et le second illustre le premier baiser entre Harry et Ginny à l’aide d’une belle mélodie de guitare, simple mais allant droit au cœur. Dans les deux cas, Nicholas Hooper se montre particulièrement inspiré et prouve encore une fois que c’est lors des séquences élégiaques qu’il donne le meilleur de lui-même.

 

Cependant, les ténèbres prenant une place de plus en plus grande, le compositeur se doit d’assombrir sa partition et d’illustrer l’avancée du Mal par une musique plus dramatique et effrayante. C’est ce qu’il fait en proposant dans Opening et dans Into The Rushes un nouveau motif associé aux Death Eaters : inspiré des derniers morceaux de The Order Of The Phoenix (Darkness Takes Over et Death Of Sirius), celui-ci mêle abondance de percussions tonnantes et tourbillons de cordes déchaînées évoquant la transformation des Death Eaters en colonnes de fumée noire. Mais cela n’est rien à côté de ce que l’on entendra à partir de The Drink Of Despair, qui marque le début du calvaire de Dumbledore : introduit par des voix samplées profondément dérangeantes (sont-ce des souvenirs douloureux ? sont-ce les voix des morts ?), cette piste enchaîne sur un adagio tellement déchirant qu’il en ferait pleurer… Avec Inferi In The Firestorm intervient l’une des scènes les plus horribles de la saga, et le compositeur de renchérir sur les sonorités synthétiques glaçantes et les chœurs samplés diaboliques déjà entendus lors des scènes d’empoisonnement d’élèves plus tôt dans le film ; mais là encore, comme dans Journey To The Cave, l’horreur est très vite dépassée par des envolées d’un lyrisme magnifique qui emportent tout sur leur passage. L’odyssée des deux héros s’achève alors avec The Killing Of Dumbledore, dans lequel on retrouve la tonalité grave, poignante et déjà d’un autre monde contenue dans tous les autres morceaux associés au Directeur de Hogwarts : une puissante mélodie interprétée par les cordes, très mesurée, quelques brefs crescendos de tension et tout bascule, sans espoir de retour.

 

Au bout du compte, conformément aux espoirs exprimés après la sortie de l’opus précédent, Nicholas Hooper s’est bel et bien amélioré avec ce nouveau score car il a eu l’heureuse opportunité de composer, selon ses propres mots, la musique de « l’un des plus émouvants des films de la saga Harry Potter ». Cette dimension émotionnelle lui convient en effet à merveille et l’amène à transcender par de sombres et nobles harmonies les événements hautement dramatiques de cet avant-dernier volet. Certes, les défauts constatés auparavant n’ont pas tous disparu : les thèmes ont beau être plus présents, on a toujours du mal à les retenir après la vision du film et il faut écouter l’album à plusieurs reprises afin d’apprécier la richesse du travail effectué ; quant à la personnalité musicale du compositeur, malgré la qualité de sa partition, elle demeure toujours aussi transparente. Mais ces reproches ne sont que pure rhétorique : rien, en vérité, n’empêche d’apprécier la musique de Harry Potter And The Half-Blood Prince, à son tour une vraie réussite parfaitement en adéquation avec l’histoire qu’elle illustre et révélant des trésors d’émotion en écoute isolée.

 

Harry Potter And The Half-Blood Prince

Gregory Bouak

Gregory Bouak

Contributeur (2010-2012)
Toujours un peu décalé, Grégory écoute de la musique classique à l’âge où les autres écoutent du rock, de la variété, ou rien, ce qui fait qu’à quinze ans, il pense avoir fait le tour de la question et se retrouve tout démuni. Il aime aussi depuis longtemps le cinéma et surtout les Star Wars, les Batman, les James Bond, dont il goûte les musiques avant tout parce qu’elles lui rappellent les films. Un jour, en voyant Stargate, il découvre que les musiques de films peuvent être d’une grande richesse et s’apprécier pour elles-mêmes en écoute isolée, se présentant comme les dignes héritières de son genre de prédilection, la grande musique symphonique telle qu’elle a atteint son apogée à la fin du XIXe siècle. C’est le début d’une longue et belle amitié qui n’a jamais connu de rupture. A partir de 2000, il se met à écrire des articles et des critiques de musique de film pour le site internet TraxZone, puis pour LeFantastique.net et Khimaira Magazine, tous deux spécialisés dans le fantastique, la fantasy et la science-fiction. En parallèle, il publie des articles dans la version papier de Khimaira. En 2006, il crée Horreurs et Merveilles, un blog puis un site consacré aux musiques des films de l’imaginaire. En 2010, suite à un bug irrémédiable d’Horreurs et Merveilles, dont il soupçonne secrètement les membres d’UnderScores d’être les instigateurs afin de l’inciter à rejoindre leur équipe, il accepte avec joie de contribuer au nouveau magazine de référence de la musique de film en langue française, afin de continuer à promouvoir sa passion.
Gregory Bouak