Entretien avec Mathieu Lamboley

Minuscule 2 : symphonie pour coccinelle et orchestre

Interviews • Publié le 15/10/2018 par

C’est lors de la présentation du nouveau studio d’enregistrement de l’Orchestre National d’Île-de-France, en septembre, que nous avons pu rencontrer Mathieu Lamboley, sans doute l’un des jeunes compositeurs français les plus passionnants du moment et à qui l’on doit, entre autres, les partitions de Toute Première Fois, Bonne Pomme, Un Petit Boulot ou encore, récemment, Le Retour du Héros. Il évoque ici son travail pour Minuscule : les Mandibules du Bout du Monde, second long métrage inspiré de la série d’animation dont la sortie est prévue en janvier prochain, et nous détaille un peu son expérience auprès des musiciens de l’ONDIF et les avantages à enregistrer à Alfortville.

Comment as-tu été choisi pour mettre en musique ce second Minuscule ?

C’est vraiment un concours de circonstances. Arthur Lavandier, que je connais et qui avait orchestré la partition du premier film, m’a appelé un jour et m’a simplement demandé si cela m’intéressait de faire la musique de Minuscule 2. Je lui ai dit : « Oui, bien sûr, mais pourquoi, toi, tu ne la fais pas ? » Et il m’a répondu qu’il avait d’autres choses en vue. Et puis Arthur se doutait aussi que mon style orchestral pouvait correspondre au film, c’est donc très gentiment qu’il m’a proposé de rencontrer le réalisateur Thomas Szabo. Et tout de suite le courant est très bien passé. Avec Thomas on avait les mêmes références musicales : Ravel, Debussy, Williams, Goldsmith…

 

Un projet inattendu donc…

Complètement inattendu. En fait, Thomas Szabo avait déjà proposé plusieurs autres noms, et puis il a écouté différentes choses que j’avais faites, dont un film sur lequel je m’étais bien amusé musicalement, Boule et Bill 2. Il a trouvé que ce que j’avais écrit était très bien, et c’est ce qui l’a convaincu de me choisir.

 

Travailler pour un film d’animation, c’est une aubaine non ?

Ah oui ! Ce que je dis souvent, c’est que sur d’autres types de films, comme par exemple les comédies, je suis toujours un peu contraint de répondre simplement à des codes, et il se trouve que j’arrivais à un stade où j’avais envie de développer d’autres choses dans le langage harmonique, des choses un peu plus riches, et sur un film d’animation, il existe une vraie liberté pour cela. Il y a vraiment ici des moments où je suis à la frontière de ce que je pourrais écrire si je n’avais pas d’image devant moi, pour le concert. J’ai passé beaucoup de temps à peaufiner mon écriture sur ce film, il ne s’agissait pas seulement de répondre à une image en sachant que cela fonctionnerait, j’y ai vraiment mis un peu plus de moi-même peut-être…

 

Et puis Minuscule, c’est un peu particulier, il n’y a pas de dialogues…

Pas de dialogues, tu as la narration et encore une fois, à la différence des comédies où tu as juste une minute pour vite exposer le thème, là tu as la possibilité de travailler un vrai développement formel avec des leitmotiv qui peuvent se mélanger, du contrepoint, etc… En tant que compositeur, je me suis éclaté !

 

Mathieu Lamboley à la tête de l’Orchestre National d’Île de France

 

Plus ici que pour quelque chose comme, par exemple, Le Retour du Héros ?

Ah c’est différent ! Pour Le Retour du Héros, il y avait un thème à la fois un peu pop et baroque, avec des accords de trois sons, que j’avais validé avec Laurent Tirard. Du coup c’est plus dans le mélange des genres que je me suis éclaté, pas dans l’écriture en elle-même, mais plus dans les arrangements, le côté baroque en particulier avec Bach, le clavecin, et puis la guitare électrique et toutes les petites variations. Tout cela était plutôt rigolo. Ici, c’est peut-être plus dans les harmonies que je me suis amusé. Et puis il y a des scènes de courses-poursuites, un peu à l’américaine, avec des trompettes qui envoient ! Je n’avais jamais vraiment eu l’occasion de faire ce genre de choses. Génial donc ! (rires)

 

Savais-tu que tu allais enregistrer ici, à Alfortville, avec l’Orchestre National d’Île-de-France ?

Pas du tout, non. Thomas avait effectivement dès le début des exigences de musique symphonique, il adore les cuivres par exemple ! Mais j’ai dit : « Tu sais, franchement, si on part sur une formation genre bois par trois, quatre cors, trois trompettes, trois trombones, etc…, bah ok, super, mais on a des contraintes budgétaires, on ne va pas pouvoir enregistrer à Londres parce que cela coûte très cher et qu’on n’a malheureusement pas l’argent pour le faire. Il y a évidemment la solution Skopje en Macédoine, ou Budapest en Hongrie, mais bon, vu ce que tu souhaites comme style de musique et vu l’écriture que j’ai, honnêtement on va se planter ! » Je commençais donc à composer la musique et on ne savait pas trop comment on allait faire. Et puis il se trouve qu’Arthur Lavandier m’avait déjà parlé d’un nouveau studio qui se montait ici et que, depuis, j’avais eu des confirmations de la part de musiciens que je connais. Donc on est venu à Alfortville et on s’est dit que cela pouvait être une solution avantageuse. L’ONDIF s’est montré très intéressé par le projet, les tarifs rentraient dans le budget, alors on a décidé de tester. De toute façon sur le moment c’était la seule solution ! Il a par contre fallu jongler avec le planning des musiciens parce qu’ils jouaient avec Brad Mehldau à la Philharmonie puis ils répétaient du Mahler, on a donc calé ça dans les quatre seuls jours qu’ils avaient de disponibles, un délai très court pour enregistrer, mais au final cela s’est vraiment bien goupillé.

 

Et que penses-tu du déroulement des séances ?

L’orchestre joue admirablement bien. Honnêtement j’avais une petite crainte en arrivant parce que je ne les connaissais pas et qu’ils n’ont pas encore l’habitude d’enregistrer des musiques pour le cinéma. Idéalement, pour ce genre de films, il faudrait pouvoir diriger plus librement, comme pour une œuvre symphonique. Mais là il y a évidemment la contrainte des casques, du click, le calage à l’image, et le premier jour on n’avait peur que ça coince un peu. En fait tout s’est bien passé, ils s’adaptent parfaitement. Et il y a vraiment ici de très bons musiciens. J’ai une écriture pour vents qui tricote pas mal et j’appréhendais un peu ça, mais au bout de ces quatre jours, je suis super content du résultat.

 

Mathieu Lamboley à la tête de l’Orchestre National d’Île de France

 

C’est vrai que ce qui nous plaît souvent chez toi, c’est la mise en valeur des pupitres…

Oui, c’est ce que j’aime. Comme je viens du « très classique », j’essaie toujours d’apporter une richesse, et parfois j’ai même des scrupules à me dire : « Bon, OK, là tu fais juste une note… » Après, il y a des choses qui fonctionnent très bien quand il y a juste des nappes, ça dépend des films bien sûr. On m’a demandé hier, question piège, ce qu’était pour moi une bonne musique de film, et j’ai répondu que c’était à la fois une musique qui colle à l’image, qui fonctionne avec elle, mais aussi qui se tient dans la forme, qui peut être indépendante et devenir une musique de concert. C’est dur parce que, parfois, on est tenté d’écrire des choses et elles ne fonctionnent pas à l’image parce que c’est trop riche. Et à l’inverse, s’il s’agit seulement de faire des nappes, bah oui ça marche à l’image mais… (soupir) ce n’est pas forcément très intéressant.

 

Et ce nouveau studio, tes impressions ?

L’acoustique dans la salle est très mate mais elle est propre. Aucune saturation avec quatre-vingt, quatre-vingt-dix musiciens dans la salle. Il n’y a aucun problème d’équilibre, on entend tout. Les pianos sont superbes. Il faut retravailler un petit peu le son, mettre une petite réverb derrière, mais cela se marie très bien avec ce que Stéphane Reichart (son ingénieur du son – NDLR) a fait ici. Pour moi la salle est vraiment très bien. Le seul problème, mais c’est plus du ressort de Stéphane, c’est la cabine son qu’il ne trouve pas encore idéale. Mais bon, comme je suis la plupart du temps en bas, je m’en fiche un peu ! (rires) Non, franchement, la salle est bien, et on vient pour l’espace. La même chose avec un peu plus de Air Studios et ce serait parfait, mais j’ai cru comprendre qu’ils allaient encore retravailler un peu l’acoustique. Et avoir ça en France, clairement, c’est génial. 

 

Une première expérience positive donc…

Je suis assez emballé, oui, surtout par les musiciens. C’est vrai que la seule contrainte, si on veut l’ONDIF, c’est sa disponibilité. Mais d’un autre côté, c’est un orchestre constitué et on sent qu’ils ont l’habitude de jouer ensemble. Quand tu fais des régies extérieures, tu passes souvent des plombes à corriger la justesse, à mettre les choses en place… Là, ils répondent tout de suite.

 

Ils semblent montrer une vraie joie à jouer ta musique, même s’il faut refaire douze fois la prise…

Complètement. Bien sûr, je leur avais fait un petit briefing au début, mais je crois qu’ils sont en effet très contents. Et puis c’est une écriture qui se rapproche de la musique classique, donc ça leur parle directement aussi. J’ai l’impression qu’il y a de leur part une vraie motivation, qu’ils veulent donner du leur sur ce projet et ça, c’est hyper positif pour nous.

 

Minuscule 2

 

Entretien réalisé le 7 septembre 2018 par Florent Groult à Alfortville
Transcription : Florent Groult
Illustrations : © ONDIF@Christophe_Urbain
Un grand merci à Ophélie Surelle et à Mathieu Lamboley pour son enthousiasme et sa disponibilité.

Florent Groult

Florent Groult

Rédacteur en chef adjoint
Né en 1974, originaire de Normandie, Florent Groult grandit au contact de la musique classique et, par trois coups de baguette (le King Kong de 1933, Forbidden Planet et Jaws) assénées au travers d'un écran TV, est touché assez tôt par la magie du cinéma. Il était sans doute inévitable que les deux finissent un jour ou l'autre par se conjuguer en une seule et même passion. Ce sera chose faite en 1993, à l'occasion de la sortie française du Dracula de Francis Ford Coppola. Fasciné dès lors par l’interaction entre musique et image qui lui révèle des horizons infinis de découvertes, il rejoint d'abord les membres de l’association caennaise CinéScores, contribuant modestement à leur fanzine et leur émission de radio sur une antenne locale (1994-1999), avant de participer à la création de l'association Colonne Sonore / L'Ecran Musical (1999-2002). En 2008, il co-fonde avec Olivier Desbrosses- UnderScores : le Magazine de la Musique de Film pour lequel il occupe depuis le poste de rédacteur en chef adjoint. En 2011, il contribue à l'ouvrage collectif intitulé John Williams : Un Alchimiste Musical (Editions L'Harmattan) et signe ses premières notes de livret pour le label spécialisé Music Box Records. Il devient par ailleurs cette même année membre de l'International Film Music Critics Association (IFMCA). La passion plus que jamais vivace, l'aventure continue aujourd'hui...
Florent Groult
  • The Vikings