Zdenek Liška (1922-1983)

50 Maîtres de la Musique de Film

Portraits • Publié le 01/01/2021 par

UnderScores se propose de dessiner dans cette série les portraits de 50 maîtres de la musique de film, de la glorieuse génération des compositeurs hollywoodiens du passé à ceux d’une époque plus récente, sans négliger les grandes figures de la nouvelle vague européenne. Bien sûr, c’est aussi l’occasion d’aborder des personnalités plus atypiques, loin du feu des projecteurs, mais qui se révèlent tout aussi indispensables.

« D’une circonférence énorme et habillé avec négligence, il était un peu une sorte de Falstaff. Il avait un visage étincelant et joyeux, et se trimballait toujours avec une sacoche bourrée de musique. Il était gourmand et toujours disposé à prodiguer des aliments impossibles à trouver aux musiciens des studios de Barrandov, comme le jambon et les saucisses hongroises. Il était extrêmement populaire auprès des cinéastes. »

 

Le réalisateur Martin Holly

Avec plus de deux centaines de partitions pour le cinéma et près de quatre-cent courts-métrages au compteur, Zdenek Liška s’impose incontestablement comme le compositeur le plus prolifique de tout le cinéma tchèque. Pendant qu’il supervisait sa musique, il lui arrivait même de composer en même temps une nouvelle partition, sans rien perdre de sa concentration. Il s’est consacré toute sa vie à la musique de film, s’offrant même le luxe de refuser une offre d’Herbert Von Karajan, qui lui avait proposé de composer une rhapsodie pour le Berlin Philharmonic. Parce qu’il a négligé la renommée mondiale, il est encore très peu connu, même par les amateurs de musique de film. Médiatiquement, il ne subsiste de lui que quelques photos et une seule interview très banale. Surnommé parfois le « Morricone tchèque », avec lequel il partage le goût des sonorités rares et imprécises en combinant l’incompatible, il a créé un langage musical original qui s’adapte parfaitement au rythme cinématographique. Il est toujours arrivé à se renouveler de manière intelligente, tout en conservant la forte personnalité de son univers dramatique. Poétique et presque jamais simplement illustrative, sa musique se caractérise par des rythmes insolites et une richesse d’instruments remarquables. Liška s’est distingué dans tous les genres, même si sa spécialité reste le film d’animation et le fantastique, où son style tour à tour lyrique et iconoclaste fait merveille. Maîtrisant parfaitement toutes les ressources vocales, comme le chœur mixte, le chuchotement et l’utilisation de la voix « en écho », il a également utilisé des techniques d’avant-garde comme la musique concrète et électronique, sans jamais succomber (réalisme socialiste aidant) au dodécaphonisme de l’école de Vienne.

 

Zdenek Liška

 

Né dans le village de Smecno, en Bohême centrale, il est issu d’une famille de musiciens et fait très vite preuve d’un talent précoce en maîtrisant différent instruments comme le violon, le piano, l’accordéon, la trompette et le trombone. Il étudie la composition et la direction d’orchestre au Conservatoire de Prague entre 1938 et 1944, sous la direction de Rudolf Karel. Il rejette une carrière prometteuse de directeur d’orchestre et part pour Zlín composer des publicités et divers courts métrages industriels. Dans le documentaire Prístav v Srdci Evropy (Un Port au Cœur de l’Europe – 1945) qui traite du canal Danube-Oder, son style est encore impersonnel mais on sent déjà poindre dans les tournures orchestrales un goût certain pour l’exotisme et le lyrisme poétique.

 

C’est aux studios du court métrage de Zlín (Studio Krátkého Filmu) qu’il va s’affirmer, notamment par sa rencontre avec Karel Zeman, le « Méliès tchèque. » On retiendra, en particulier, le très beau court-métrage Inspirace (Inspiration – 1949), réalisé avec des poupées de verre, qui demeure l’une de ses premières grandes partitions musicales. On y perçoit l’influence de l’école impressionniste française, notamment par l’utilisation d’un chœur à bouche fermée qui rappelle le climat bucolique du Daphnis & Chloé de Maurice Ravel. Vient ensuite Král Lávra (Le Roi Lavra – 1950), un film de marionnettes plus traditionnel, dans lequel le style de Liška, encore sous-influence néo-classique, s’affine en proposant une grande variété de rythmes et de mélodies. En 1953, Poklad Ptacího Ostrova (Le Trésor de l’Île aux Oiseaux), le premier long-métrage d’animation de Zeman, est déjà plus intéressant. Inspiré d’un conte de fée persan, la musique symphonique déploie des atmosphères et des couleurs musicales bariolées souvent enchanteresses (flûte, harpe, orgue, hautbois). En 1957, avec Tam na Konecne (Au Terminus – 1957), réalisé par Ján Kadár et Elmar Klos, Liška démontre une autre étendue de sa palette musicale en composant une musique d’essence néo-réaliste, sombre et psychologique. Mais c’est en 1958, sur Vynález Zkázy (L’Invention Diabolique) que le bohémien va démontrer toute l’étendue de son talent. Inspiré par l’œuvre de Jules Verne, ce film de Karel Zeman surprend par sa richesse visuelle et son univers merveilleux, entre réel et fantastique. La musique déploie un riche instrumentarium à base de clavecin, de cordes et de bois. Liška participe également au montage, en donnant au film un rythme beaucoup plus rapide. Musicalement, on retiendra la séquence sous-marine de l’affrontement avec la pieuvre géante qui déploie une atmosphère fantastique par l’utilisation combinée d’effets électro-acoustiques. Liška compose également un très beau thème d’amour pour clavecin et bois, qui semble inspiré par l’air du Willow, Tit Willow de Gilbert and Sullivan.

 

Le Baron de Crac

 

À partir de Vynález Zkázy, le compositeur va réellement s’affirmer en composant d’étranges partitions, riches et colorées, aux résonances particulièrement propices à l’illustration de films fantastiques et féériques. Sa composition pour Baron Prášil (Le Baron de Crac – 1962), nouveau chef-d’œuvre de Zeman tourné en couleur, reste un petit bijou musical, aux riches couleurs instrumentales. On appréciera en particulier le travail sur la percussion lors de la bataille extravagante dans le palais, entre le baron et la garde du sultan. Liška va composer l’année suivante Tri Zlaté Vlasy Deda Vseveda (Les Trois Cheveux d’Or du Grand-Père Soleil – 1963), un conte fantastique très stylisé, réalisé par Ján Valásek. Là encore, le fantastique lui permet de créer tout un éventail de climats sonores insolites ainsi qu’un majestueux thème principal pour cordes d’une grande beauté lyrique. En 1976, sur Malá Morská Víla (La Petite Nymphe des Mers), réalisé par Karel Kachyna, il écrit une partition symphonique pour chœurs et orchestre ponctuée par des percussions étranges et des sonorités électroniques inquiétantes. Le climat féérique de cette adaptation célèbre du conte d’Andersen est renforcé par la très belle chanson První Kámen Bílý (Première Pierre Blanche), un chant de sirène suave et délicat, interprété par la chanteuse Lenka Korínková.

 

Parallèlement aux films de Karel Zeman, il collabore aussi avec Hermína Týrlová, la « grand-mère de l’animation tchèque. » Avec elle, il va sonoriser plus de quinze courts-métrages, parmi lesquels on peut retenir Pasácek Vepru (Le Garçon Porcher – 1958), Vlácek Kolejácek (La Voie Ferrée – 1959), assez élaboré sur le plan de l’environnement sonore, et tout particulièrement Vlnená Pohádka (Le Conte de la Laine – 1964) ainsi que Snehulák (Le Bonhomme de Neige – 1966). Deux court-métrages étonnants qui comportent des recherches sonores électroniques particulièrement inventives, qu’on pourrait rapprocher de l’esthétique bruitiste de Schaeffer et Pierre Henry. Proche de l’esprit musical des Silly Symphonies de Walt Disney, ces films ne comportent pratiquement aucun dialogue. Comme chez Carl Stalling (compositeur des Looney Tunes), la musique et les bruitages conçus par le compositeur sont absolument essentiels à l’atmosphère lyrique et dramatique. Dans le même esprit, on pourrait également citer Alarm (Alarme – 1962) d’Antonín Horák, où l’apport de Liška à l’élaboration des effets sonores bruitistes/électroniques se révèle essentiel à la dramatisation du film. L’électronique a toujours était une composante importante dans la musique du compositeur. Tout au long de sa filmographie, on en trouve une part non négligeable et notamment dans le film de science-fiction, Ikarie XB-1 (1963), Andel Blažené Smrti (L’Ange de la Mort Heureuse – 1965). Il y a aussi l’exubérant générique de Jáchyme, Hod Ho Do Stroje ! (Joachim, lance-le dans la Machine ! – 1974), qui mélange sonorité électroniques et bruitages mécaniques, ou encore la trilogie préhistorique de Jan Schmidt comprenant Osada Havranu (Le Clan des Corbeaux), Na Veliké rece (Sur une Grande Rivière) et Volání Rodu (L’Appel du Clan), tous trois réalisés en 1977.

 

Marketa Lazarová

 

Avec František Vlácil, un ami de longue date, il va nouer à partir de Holubice (La Colombe Blanche – 1960) une solide collaboration artistique qui trouve son apogée avec une trilogie historique rude et dépouillée consacrée à la religion. Dans le premier volet, Dáblova Past (Le Piège du Diable – 1962), un prêtre parcourt la région du Karst morave pour enquêter sur un meunier soupçonné de travailler avec le diable. La partition de Liška, assez insolite, se compose principalement de chants religieux et de nappes électroniques (qui évoquent la part maléfique). Le second film, Marketa Lazarová (1967), est le plus accompli. Il décrit la lutte de deux clans rivaux sur fond de guerre de religion. Appuyée par un chœur mixte polyphonique grandiose, la lutte religieuse entre christianisme et paganisme se déroule également au sein de l’orchestre avec des chants grégoriens superposés à des percussions barbares et archaïques (tambourin, marimba, percussions diverses). Sur certaines séquences oniriques, on retrouve aussi des combinaisons insolites : marimba, flûte, célesta, orgue Hammond et piano, évoquant parfois au niveau des recherches sonores la musique du compositeur et constructeur d’instrument Harry Partch. Le troisième volet, Údolí Vcel (La Vallée des Abeilles – 1968) raconte les pérégrinations d’un jeune homme du XIIIème siècle, recueilli par un ordre teutonique. La musique réutilise le même chœur mixte religieux que Marketa Lazarová mais dans un style vocal plus proche des chansons traditionnelles du Moyen-Âge. En 1968, Liška reprend la même formule avec Cest a Sláva (Honneur et Gloire) d’Hynek Bo?an, un film sur les conflits entre protestantisme et catholicisme durant la guerre de trente ans. La partition comprend un excellent thème choral avec percussions dans la lignée de Carl Orff, qui accompagne un générique macabre composé de maisons incendiées, de croix en feu et de cadavres encore fumants.

 

Au milieu des années soixante, le cinéma tchèque est en pleine ébullition artistique. Inspirés par les méthodes de la Nouvelle Vague française, plusieurs réalisateurs veulent expérimenter de nouvelles formes narratives en supprimant autant que possible dialogues et commentaires. La musique de Zdenek Liška est pour eux une libération. En saisissant les rythmes les plus fins du montage, elle enrichit l’intrigue et apporte une dimension nouvelle aux images. Son travail sur les premiers court-métrages de Jan Švankmajer, remarquable de précision quant au rapport musique/image, reste déterminant et participe à la structure rythmique des films. Les deux artistes se sont rencontrés sur le film de marionnettes Johanes Doktor Faust (1958) d’Emil Radok, où la partition rythmée, poétique et carnavalesque de Liška fait merveille. Dans Rakvickárna (La Fabrique de Petits Cercueils – 1966), deux marionnettes se battent jusqu’à la mort pour un cochon d’inde indifférent à leur combat. Magnifié par la musique surréaliste où bruit, rythme et musique se télescopent dans un joyeux maelstrom, ce film sans paroles est une farce hystérique avec une succession très rapide de plans, caractéristique du style de Švankmajer. Vient ensuite Historia Naturae, Suita (Histoire Naturelle – 1967), étonnante partition qui rappelle parfois par ses couleurs de timbres atypiques le Casanova de Nino Rota. Sur Byt (L’Appartement – 1968), on pense par moment à la musique de Steve Reich, qui elle aussi utilise des pulsations rythmiques répétées pour créer des climats hypnotiques. Avec Kosnice (L’Ossuaire – 1970), Liška s’aventure même dans le territoire du jazz en composant une chanson envoûtante inspirée par le poème de Jacques Prévert Pour Faire le Portrait d’un Oiseau. Jabberwocky (1971), petit bijou musical particulièrement élaboré, est structuré un peu à la manière d’une chanson, avec couplet et refrain. Il figure aussi parmi les grandes réussites du réalisateur. Dans le domaine du court-métrage animé, une autre musique intéressante est à signaler, celle du très beau film en papier découpé Toman a Lesní Panna (Toman et la Nymphe des Bois – 1977), réalisé par Ludvík Kadlecek. L’histoire est tirée d’une ballade populaire, qui inspira notamment en 1875 le compositeur classique Zdenek Fibich.

 

Jabberwocky

 

Avec Juraj Herz, un ancien collaborateur de Švankmajer, Liška va signer la partition du moyen-métrage Sberné Surovosti (Brutalités Irrégulières – 1965), qui comprend une sorte de valse frénétique un peu boiteuse, jouée sur un piano bastringue. Trois ans plus tard, il compose une valse macabre pour soprano et orchestre pour le film d’horreur psychologique Spalovac Mrtvol (Le Récupérateur de Cadavres), l’un des films les plus emblématiques de la Nouvelle Vague tchèque. La voix grave de Vlasta Soumarová-Mlejnková, par moment ironique, semble provenir d’outre-tombe et nimbe le film d’une atmosphère glaçante tout à fait adaptée au sujet du film. La musique de Liška possède également un incroyable sens de l’humour. Le compositeur a fréquemment recours à des thèmes populaires festifs, comme la valse, le tango ou la polka, qu’il s’amuse joyeusement à détricoter grâce à une orchestration riche et bizarroïde (orgue de barbarie, accordéon, clavecin, percussion, flûte….) On peut par exemple citer le thème générique farfelu de la série d’enquêtes criminelles de Jirí Sequens, Hríšní Lidé Mesta Pražského (Les Coupables de la ville de Prague – 1968) et Vražda po Našem (Meurtre à la Tchèque – 1966) de Jirí Weiss. Dans The Angel Levine (L’Ange Levine – 1970) de Ján Kadár, l’acteur Harry Belafonte interprète un ange noir de confession juive chargé de protéger un tailleur new-yorkais sans le sou. Dans cette co-production tchéco-américaine satyrique, la musique de Liška fait parfois songer aux pièces pour orchestre d’après Gogol, du compositeur russe Alfred Schnittke. Les deux artistes partagent en effet ce même goût pour la farce et la dérision, et on peut trouver plusieurs correspondances musicales au sein de leurs œuvres respectives.

 

Le film à sketches Pražské Noci (Les Nuits de Prague – 1968) s’inspire de trois légendes morbides de la ville de Prague. La réalisation offre à la musique une place très importante, avec peu de dialogues, et permet à Liška d’imaginer une grande variété de styles. La première histoire s’inspire du Golem, la fameuse créature mythique, et la troisième met en scène une séduisante aubergiste qui dévalise sa clientèle après l’avoir empoisonné. Sur ces deux sketches, Liška compose une nouvelle grande partition complètement inclassable, entre lyrisme symphonique, variété pop, musique concrète et recherches sonores sur la voix et la percussion. La musique de la deuxième histoire est signée par le compositeur contemporain Jan Klusák. Elle est d’essence plus classique mais tout aussi originale. Poursuivant dans la même veine, Liška signe en 1970 la musique du film expérimental de Vera Chytilová, Ovoce Stromu Rajskych Jime (Les Fruits du Paradis – 1970), une métaphore inspirée par l’histoire biblique d’Adam et Ève qui comprend une longue séquence d’ouverture pour chœurs et orchestre très impressionnante. À bien des égards, et même si l’approche est très différente, les compositions rappellent par moments celles du compositeur Leoš Janácek, construites elles aussi sur une puissante rythmique musicale et des couleurs instrumentales très vives, comme par exemple les comptines de Ríkadla.

 

La Chasse Royale

 

Mais Liška sait aussi se montrer plus lyrique avec l’ample musique pour voix et orchestre du film franco-tchèque de François Leterrier La Chasse Royale (Královská Polovacka – 1969). Dans Vtáckovia, Siroty a Bláznide (Les Oiseaux, les Orphelins et les Fous – 1969), le chef-d’œuvre du slovaque Juraj Jakubisko, il signe un thème musical poignant, qui prend toute sa signification tragique sur l’apocalyptique image finale. Le thème dramatique pour piano et orchestre de Smešný Pán (Un Homme Ridicule – 1969) qui accompagne la « libération spirituelle » d’un mourant cloîtré dans un hôpital, renvoie quant à lui à l’esthétique post-romantique de Rachmaninov. On notera également sa magnifique partition pour Touha Zvaná Anada (Un Désir appelé Anada – 1970), le drame psychologique de Ján Kadár et Elmar Klos, l’histoire d’un pêcheur (Rade Markovic) troublé par une mystérieuse et superbe fille (Paula Pritchett) aperçue sur les rives du Danube. Sur la séquence d’amour, Liška arrive particulièrement à rendre palpable le feu du désir amoureux par un jeu de cordes tendus et des touches délicates de cymbalum. En 1981, sa dernière musique de film, Povídka Malostranská (Les Contes de Mala Strana), contient également un très beau thème romantique, et clôt en beauté sa carrière de compositeur.

 

Zdenk Liška avait l’habitude de composer dans le train entre les studios de Prague et sa villa de résidence à Zlín, ce qui explique le caractère souvent léger et rythmé de sa musique. On en trouve un bel exemple dans une séquence musicale poétique du film de Karel Kachyna, Vlak do Stanice Nebe (Le Train pour la Station Ciel – 1972) : deux enfants font démarrer une locomotive à vapeur et chantonnent avec insouciance le long de la campagne enneigée, accompagnés par les violons et les cuivres virevoltants de l’orchestre. La ballade finira par une gifle, adressée par le père d’un des enfants. Dans un autre registre, on peut aussi mentionner le documentaire Z Argentiny do Mexika (De l’Argentine au Mexique – 1953) réalisé par les célèbres explorateurs Jirí Hanzelka et Miroslav Zikmund. Sur des prises de vues de la ville de São Paulo, Liška signe un thème pétillant pour piano et orchestre qui évoque la fougue des compositions de Darius Milhaud. Ce film, très important pour l’époque, fait partie d’une trilogie de voyages itinérants où les deux réalisateurs parcourent l’Afrique et les pays d’Amérique latine à bord d’une Tatra T87. Sur la partie consacrée à l’ancien Congo Belge, on notera la part importante réservée aux percussions lors d’une cérémonie festive. Faute de l’absence de prise de son, Liška a dû recréer une musique totalement nouvelle et certainement bien différente de l’originale. La sonorité de la flûte que l’on entend est par exemple très éloignée de la corne traversière aperçue à l’écran. Vu sa rareté, sans doute que Liška n’avait pas l’instrument à sa disposition. En 1977, avec le documentaire touristique : Praha, Hlavní Mesto Ceskoslovenské Socialistické Republikyle (Prague, Capitale de la République Socialiste Tchécoslovaque), réalisé par Martin Hoffmeister, il signe une composition pour voix et orchestre remarquable par sa diversité instrumentale et qui démontre toute son habileté à combiner les différentes couleurs musicales de l’orchestre. Le film est tellement obscur qu’il n’est même pas crédité sur Imdb. Heureusement, il subsiste un précieux enregistrement de concert, disponible sur YouTube.

 

Katia et le Crocodile

 

Dans le registre de la comédie pour enfants, on peut aussi apprécier sa collaboration avec la réalisatrice Vera Šimková sur Káta a Krokodýl (Katia et le Crocodile – 1966), un film très plaisant, filmé dans les rues de Prague, qui suit les pérégrinations d’une petite brunette de huit ans avec ses animaux. Liška compose un très bon thème générique plein d’entrain et de fantaisie, rythmé par des percussions et des chants haut en couleur évoquant une jungle grouillante. Il y a aussi des passages pour violon solo très mélancoliques, notamment lorsque la petite fille paraît pensive, ce qui contraste avec la légèreté ambiante du film. Liška a cette faculté de passer avec une aisance confondante d’un registre musical à l’autre, du classique à l’avant-garde comme du drame au comique. Dans Robinsonka (La Fille Robinson – 1974) de Karel Kachyna, on trouve également une partie de violon très sombre, lorsque la jeune fille apprend soudainement le décès prématuré de sa mère. Un autre instrument que Liška utilise régulièrement pour exprimer l’état de mélancolie est la trompette. Dans le drame social, Pavlínka (1974), le solo de trompette funèbre qui ouvre le film est comme annonciateur du destin tragique de la jeune héroïne du film. Pour le compositeur, la sonorité de cet instrument reste associée à ses souvenirs d’enfance des fanfares qui reprenaient les airs tristes au moment des funérailles. Par ailleurs, il savait très bien utiliser les fanfares de cuivres, un type de formation très populaire dans les régions de Bohème et de Moravie. On peut en avoir une illustration avec la valse composée pour Obchod na Korze (Le Miroir aux Alouettes – 1965), qui comprend à la fin du film un bel accompagnement au piano, ou encore Leonarduv Deník (Le Journal de Léonard – 1972), écrit pour cuivres et percussion. Mais l’un de ses morceaux les plus émouvants est sans doute celui composé pour l’épisode Cerné Rukavice (Les Gants Noirs) de la série policière réalisé par Jirí Sequens, Hríšní Lidé Mesta Pražského : un superbe solo de trompette, soutenu par une fanfare de cuivres légèrement ironique, qui accompagne les agissements macabres d’un décérébré tuant quiconque se mettant en travers de sa route.

 

En 1977, Hermina Týrlová revient au personnage de Ferda Mravenec (Ferda la Fourmi), qui fit sa notoriété dans les années quarante. Liška en assure la direction musicale, en composant un nouveau générique, qui remplace celui de la version noir et blanc composé par Miroslav Ponc. Cette nouvelle version au style graphique plus conventionnel possède moins de charme que l’originale, même si elle fait désormais moins peur aux enfants. La musique de Liška est assez pop, avec des parties de basses et de guitare électriques implantés au sein d’un orchestre burlesque. Il aura fréquemment recours à ce type de formation notamment dans les comédies, comme Zmluva s Diablom (Un Pacte avec le Diable – 1967) de Jozef Zachar, ou encore sur le générique de la série TV populaire Tricet Prípadu Majora Zemana (Les Trente Affaires du Major Zeman – 1974) de Jirí Sequens. Ce n’est sans doute pas non plus ce qu’il y a de plus intéressant à retenir dans sa filmographie, même si le thème de cette série demeure en Tchécoslovaquie l’un de ses plus connus. Il a était également réarrangé par le compositeur Jan Kucera, dans une version très dynamique pour quatuor à cordes. On doit également à Liška un nombre important de chansons interprétées par Vera Nerušilová pour les films de Jirí Sequens et Vladimír Sís. Sur le film policier de Sequens Penicka a Paraplícko (Penicka et Paraplícko – 1970), on peut aussi apprécier l’une des chansons les plus célèbres : Dejte Mu Zahrát, Pane Inšpektore (Faites-le jouer, Inspecteur), interprété par Joseph Zíma, dans une ambiance musicale de bistrot.

 

Ferda la Fourmi

 

Mais la partition la plus ambitieuse de Zdenek Liška reste Hudba Pro Perského Šáha (La Musique pour le Shah d’Iran), écrite entre 1975 et 1977 en célébration des 2500 ans de la monarchie Perse (c’était peu avant la révolution islamiste de l’Ayatollah Khomeini qui viendra tout balayer). Commanditée par le Shah d’Iran et l’Impératrice Farah, il s’agit d’une magnifique symphonie concertante aux tournures orientalisantes pour chœur et orchestre, comprenant notamment un clavecin, deux harpes, un piano, un groupe amplifié de cuivres et une batterie de tambours, typiques du style protéiforme du compositeur. La musique s’accompagne d’une installation audio-visuelle très élaborée du réalisateur Jaroslav Fric, composée de plusieurs écrans installés dans différentes pièces ornées de peintures et de sculptures d’artistes irano-tchèques. Ce vaste projet, porté par Art Centrum, une organisation qui exportait de l’art tchèque à l’étranger, est conçu dans l’esprit de « l’harmonie des sphères » d’Alexandre Scriabine et se présente avant tout comme un pont culturel entre les pays communistes de l’Est et la monarchie iranienne (on raconte que c’est Leonard Bernstein, compositeur initialement demandé, qui orienta le choix du Shah, en lui signalant qu’il connaissait un gros type résidant à Prague, mieux adapté que lui à ce genre de travail). Pour l’occasion, Liška, qui détestait les voyages, a séjourné trois semaines à Téhéran pour s’imprégner de l’ambiance musicale locale. De par la complexité du dispositif, le film est malheureusement assez peu visible, sauf parfois en exposition temporaire dans des musées. La musique peut heureusement s’apprécier dans sa version de concert enregistrée en 2012 par l’Orchestre Symphonique de Prague et le chœur mixte d’Alena Hellerová sous la direction de Jaromír M. Krygel. La version d’origine dirigée par František Belfín, un fidèle ami du musicien qui dirigea la grande majorité de ses musiques de film, reste à ce jour indisponible.

 

Hors musique de film, on doit également à Zdenek Liška la très belle chanson Balada o Mistru Trebonskem, interprétée par la célèbre Marta Kubišová, ainsi que la musique de scène Le Jeu de l’Amour et de la Mort, d’après Romain Rolland, une pièce de théâtre multimédia très réputée conçue en 1964 par Alfréd Radok, mais malheureusement peu représentée de nos jours, de par la complexité du dispositif scénique.

 

 

À écouter : le réenregistrement de Marketa Lazarová par Radek Baborák, pour chœur mixte, narrateur et orchestre, qui bénéficie d’une très bonne captation sonore ; les deux superbes suites musicales, Praha Suita z Filmu dirigé par František Belfín et Kolaz z Hudby k Filmum, dirigé par Jan Dušek (qui inclut le fameux thème funèbre du film Spalovac Mrtvol).

Julien Mazaudier

Rédacteur
Né en 1976 à Montpellier, le petit Julien baigne d’abord dans la douce euphorie du vidéo-clip et de la pop-musique des années 80. Deux projections au cinéma lui font prendre conscience des possibilités expressives de la musique de film : la partition entièrement électronique de Witness signée Maurice Jarre et celle plus symphonique d’un film soviétique assez obscur, Le Jardin d’Enfants, composé par Gleb Mai. Plus tard la découverte des compositeurs répétitifs comme Michael Nyman et Philip Glass l’amène à considérer la musique de film comme un art majeur du XXème siècle, une formidable synthèse de toutes les disciplines musicales, allant du baroque au jazz et de la variété au registre contemporain le plus expérimental.

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