Naushad Ali (1919-2006)

50 Maîtres de la Musique de Film

Portraits • Publié le 25/09/2020 par

UnderScores se propose de dessiner dans cette série les portraits de 50 maîtres de la musique de film, de la glorieuse génération des compositeurs hollywoodiens du passé à ceux d’une époque plus récente, sans négliger les grandes figures de la nouvelle vague européenne. Bien sûr, c’est aussi l’occasion d’aborder des personnalités plus atypiques, loin du feu des projecteurs, mais qui se révèlent tout aussi indispensables.

« Quand les gens du studio ont appris que Baiju Bawra serait rempli de musique classique et de ragas, ils ont protesté : « Les gens vont avoir mal à la tête et ils vont fuir. » J’étais catégorique. Je voulais changer les goûts du public. Pourquoi les gens devraient-ils être nourris avec ce qu’ils aiment tout le temps ? Nous leur avons présenté la musique de notre culture et cela a fonctionné. »

 

Naushad Ali

Naushad Ali est une figure incontournable de la comédie musicale indienne des années 40/50 dont les chansons restent gravées dans l’inconscient collectif populaire. Il a écrit les partitions de plus de 65 films du début des années 40 jusqu’à son dernier, Taj Mahal: An Eternal Love Story (2005). Exigeant, il travaillait rarement sur plus d’un film à la fois. De formation classique hindoustanie, la musique de Naushad est principalement basée sur l’instrumentation indienne traditionnelle. On y trouve généralement l’inévitable sitar indien ou le sarod, le tabla (tambourin fait d’une seule peau), le sarangi, (vielle à archet), le bansuri (flûte de bambou) ou la shehnaï (sorte de hautbois dont la plainte est le vecteur instrumental de la mélancolie et du désespoir). Il a aussi été le premier à combiner flûte et clarinette, sitar et mandoline et à introduire l’accordéon dans les chansons. Il a conçu des orchestrations innovantes, inspirées par le modèle occidental, en utilisant des orchestres complets plutôt que le traditionnel harmonium jusque-là de rigueur. Dans les années 40 et 50, qui en Inde représentent l’âge d’or de la comédie musicale, ses techniques d’enregistrement et d’orchestrations ont influencé des générations de compositeurs. Il est par exemple le premier à enregistrer les voix et les instruments sur des pistes séparées. Il est également réputé pour sa capacité à incorporer aux « ragas », qui forment la base de la musique classique indienne, des rythmes et des arrangements modernes.

 

Né en Inde à Lucknow, il a étudié le sitar et accompagné à l’harmonium des films muets projetés dans le cinéma de sa ville natale. Il gagne sa vie en réparant des instruments dans un magasin de musique. Jeune homme, il se rebelle violemment contre sa famille qui avait de forts préjugés contre le métier de compositeur et quitte son domicile pour écrire des chansons dans les nautanki (théâtre folklorique). Avant la percée du cinéma musical, les nautanki étaient alors la forme de divertissement la plus populaire dans les villes et les villages du nord de l’Inde. Cet héritage musical du folklore indien sera déterminant dans la carrière de Naushad et imprègne une grande partie de ses chansons. À la fin des années 30, il arrive à Bombay à la recherche d’un emploi de musicien de film. Au début, il doit faire face à des rebuffades et endurer des périodes de privation totale. Il a même passé des nuits à dormir dehors, avant de finalement trouver un emploi de pianiste dans l’orchestre de Mushtaq Hussain. Son ami, le parolier Dina Nath Madhok, fait confiance à son talent et le présente à des producteurs de films. Le compositeur Khemchand Prakash le prend comme assistant et lui enseigne les rudiments du métier. En 1939, il compose un chant dévotionnel (bhajan) interprété par la chanteuse Leela Chitnis dans le film Dashan (mis en scène par elle-même), qui marque le début de sa riche collaboration avec Madhok, le reste des chansons étant composé par Gyan Dutt.

 

Naushad Ali

 

Inspiré par la trajectoire de Ghulam Haider, grand pourvoyeur de mélodies populaires pour le cinéma, Naushad va produire une série de hits considérables entre 1940 et 1950. Le premier film pour lequel il compose entièrement la musique est Prem Nagar (Le Village de l’Amour – 1940) réalisé par Mohan Dayaram Bhavani. Inspiré par les airs folkloriques de l’Uttar Pradesh et de la province de l’Awadh, le charme mélodieux des chansons s’exprime tout particulièrement dans Main Kali Bagh Ki (Je Suis un Tigre Noir), une mélodie primesautière interprétée au bord d’une rivière par la belle Husn Bano. C’est avec Sharda (1942), réalisé par Abdul Rashid Kardar, que Naushad commence à retenir l’attention. Les chansons interprétées par la jeune Suraiya, qui a dû sécher les cours pour venir les enregistrer, captivent par leur légèreté et la finesse d’écriture du poète-parolier Madhok. Au fil des années, Naushad est devenu le mentor de la chanteuse, qui deviendra l’une des plus grandes stars des années 40. Surnommée « la reine de la mélodie », elle fait aussi partie des rares comédiennes à chanter elle-même, la majorité des acteurs et actrices étant généralement doublés vocalement par des interprètes professionnels. Avec Naushad, on peut retenir d’elle la triste mélopée Beech Bhanwar Mein (Au Milieu du Tourbillon) dans la romance Dard (1947) et son célèbre duo dans Dillagi (1949) en compagnie de l’acteur Shyam Kumar sur Tu Mera Chaand Main Teri Chandni (Tu es ma Lune, mon Clair de Lune). Dans le film muscal Deewana (1952), on peut également admirer sa superbe où, vêtue en fille de la jungle, elle interprète le trépidant Mora Nazuk Badan (Mora Corps Délicat).

 

Le premier succès de Naushad arrive en 1944 avec la romance musicale Rattan de M. Sadiq, qui comprend de superbes solos interprétés par la chanteuse Zohrabai Ambalawali. Les cordes y sont davantage développées et les chœurs plus affirmés. Après le beau succès du mélodrame Mela (1948), porté par la voix onctueuse de la chanteuse Shamshad Begum, qui double l’actrice Nargis, Naushad va travailler avec la célèbre Lata Mangeshkar, la reine de la mélodie romantique. On retrouve son timbre fluet sur Andaz (1949), en duo avec le chanteur Mukesh et Deedar (1951), où elle partage deux chansons avec Mohammed Rafi, l’un des plus célèbres chanteurs du cinéma indien. Perfectionniste dans l’âme, Naushad fut le seul compositeur à faire reprendre inlassablement les mêmes chansons à Rafi, tant qu’il n’était pas satisfait du résultat final. Grâce à la contribution de l’arrangeur Kersi Lord, son style se développe, avec des orchestrations plus denses et raffinées. On compte aussi de nombreux passages de musique purement instrumentale, notamment sur les scènes de danses, mais aussi pour accompagner l’action et l’humeur des personnages.

 

Naushad Ali

 

Avec Baiju Bawra (Baiju le Fou – 1952), féerie moghole romancée du musicien dhrupad (le plus classique des styles de chants), Naushad rend la musique classique indienne accessible à un public populaire. Pour interpréter ses poèmes d’amours (ghazals), il fait appel à des chanteurs de tradition musicale d’hindoustanie, qui évitent généralement de se mêler à l’industrie du cinéma, considérant que les acteurs manquent de noblesse. Au début du film, Baiju « le fou » est un chanteur médiéval inconnu, qui a pour mission de vaincre Tansen, le plus grand chanteur classique à avoir jamais existé en Inde. Il le provoque dans un duel musical pour venger la mort de son père, tué par l’un de ses gardes du corps. On le surnommait le taré parce qu’il était obsédé par la musique classique et chantait tout le temps. Le film est un triomphe à la fois critique et populaire. Il est même diffusé au prestigieux Broadway Theatre de Bombay, situé juste en face de la rue où Naushad Ali avait pour habitude de dormir lorsqu’il était jeune et sans le sou. Il représente une date importante dans le cinéma indien par la beauté plastique de ses images et de ses chansons qui atteignent des sommets de lyrisme dans l’œuvre musicale de Naushad. Elles se basent sur la structure envoûtante des ragas traditionnels de Puriya Dhanashree, Todi, Malkauns, Darbari et Desi. Les chansons de Baiju sont interprétées par l’inévitable Mohammed Rafi, dont on peut retenir la longue invocation O Duniya Ke Rakhwale (Ô Gardiens du Monde), qui lui apporta la célébrité. Il y a aussi la superbe complainte Mohe Bhool Gaye Saawariya (Krishna a Oublié Saawariya), interprétée par Lata, ainsi que le chant de Tansen, le rival de Baiju, doublé par le chanteur classique Amir Khan. On peut notamment apprécier le passage où Baiju pénètre dans son palais avec la ferme intention de le décapiter au sabre. Il est tellement envoûté par la profondeur de son chant et de sa musique qu’il renonce à accomplir sa vengeance et ne fait que porter un coup à son tanpura (instrument à cordes pincées à long manche, originaire de l’Inde). Avec ce mélodrame signé Vijay Bhatt, Naushad est revenu à une instrumentation traditionnelle typiquement indienne en éliminant accordéon et clarinette au profit du sitar, tabla, jaltarang (percussion) et violon.

 

Il conservera cette section instrumentale sur la plupart de ses films suivants comme Aan (Mangala Fille des Indes – 1952) de Mehboob Khan, un film au technicolor splendide, doté d’un orchestre de cent musiciens qui, en dépit de certaines longueurs, charme la vue et l’oreille avec son contingent de danses et de chansons indiennes. Tournés en noir et blanc, Shabab (Jeunesse1954) et le mélodrame Amar (Immortel – 1954) contiennent également leurs lots de chansons superbes, agrémentées par des passages chorégraphiques à la beauté enchanteresse. Tout au long des années cinquante, la qualité de la musique de Naushad s’est poursuivie à un rythme régulier. Il est désormais l’un des compositeurs les plus reconnus de son époque avec Sachin Dev Burman et le duo musical Shankar Jaikishan. Avec l’épopée patriotique Mother India (1957) de Mehboob Khan, tournée en Gevacolor (procédé proche du Technicolor), le cinéma indien va recueillir l’attention du monde occidental. Le film sera même salué par le réalisateur Cecil B. De Mille, qui louera la force de son histoire et la beauté plastique de ses images. L’histoire raconte la lutte pour la survie d’une paysanne abandonnée par son mari avec plusieurs enfants et harcelée par un usurier rapace. Ayant recours à une orchestration ample (cordes, bois et trompette), Naushad célèbre par sa musique, les chants et les danses des cultivateurs indiens et leur volonté de sauvegarder leur terre de la domination étrangère. La chanson mélodramatique Duniya men hum aaye hain (Dans le Monde, nous sommes venus) interprétée par Lata reste l’une des plus mémorables du film tant au niveau visuel que musical. Elle accompagne le long labeur de Radha (jouée par l’actrice Nargis) en train de labourer son champ à l’aide d’un immense instrument de labour en bois qu’elle soutient avec douleur sur son épaule telle une croix christique.

 

Naushad Ali

 

Le film historique Mughal-E-Azam (Le Grand Moghol – 1960) d’Asif Karim est l’un des plus gros succès du box-office indien. Ce film-opéra, long de trois heures et tourné en couleur, réunit toutes les composantes des arts du spectacle. Il raconte l’histoire légendaire de l’amour impossible de Salim, prince héritier du trône moghol, et de l’esclave Anarkali. La séquence où elle danse et interprète la chanson Mohe Panghat Pe (Krishna m’a Taquiné) devant la cour impériale, accompagnée d’un orchestre de femmes sitaristes, reste un grand classique de la comédie musicale. Si Baiju Bawra mettait à l’honneur le chant de Mohammed Raffi, Mughal-E-Azam, est dédié à la voix légendaire de Lata Mangeshkar. Sur la chanson Pyar Kiya To Darna Kya (Pourquoi avoir peur si vous êtes amoureux) qui accompagne la danse de la superbe Madhubala, les moyens techniques de l’époque ne permettaient pas de créer l’effet de réverbération souhaité par Naushad. La voix de Lata fut alors enregistrée directement dans la salle de bain des studios ! D’autres productions de qualité suivront comme Kohinoor (1960) de S.U. Sunny, Gunga Jumna (1961), le drame dacoït de Dilip Kumar ou encore Leader (1964) de Ram Mukherjee, tourné dans un flamboyant Cinémascope couleur.

 

Cependant, vers la fin des années 60, le cinéma indien commence à subir l’influence de la variété internationale, en particulier le jazz latin et le rock n’ roll américain qui vont exiger des musiques beaucoup plus rythmées. Pour la romance Saathi (Partenaire – 1968) de C. V. Sridhar, la production a ainsi demandé à Naushad, contre son gré, de réenregistrer deux de ses chansons pour qu’elles soient plus conformes à l’esthétique musicale des nouveaux compositeurs modernes comme Rahul Dev Burman, ou le duo Laxmikant–Pyarelal. Il n’est plus étonnant de trouver des mélodies arrangées en mambos, valses, swings voire yodels, ou encore un solo de guitare slide hawaiienne dans une chanson. Naushad a toujours refusé de se plier à cette modernité, en continuant à composer des chansons dans son registre classique habituel. C’est en raison de cette attitude intransigeante envers sa musique qu’il ne composera qu’une soixantaine de films de son vivant. Dans les années 70, Naushad est toujours tenu en haute estime mais il reçoit principalement des films d’époque comme la romance de courtisane Pakeezah (Cœur Pur – 1972), réalisé par Kamal Amrohi, un grand film d’amour qui se veut avant tout un hymne à la tradition poétique, musicale et dansée indo-musulmane du nord de l’Inde. Critiqué par la suite pour le manque de variété de sa musique, sa carrière s’est étiolée avec l’arrivée du cinéma d’action et de compositeurs plus versés aux goûts du jour. Aujourd’hui, bien après sa mort, il reste encore considéré comme le « Koh-i Nor » de la comédie musicale indienne grâce à ses mélodies suaves immortalisées par les deux stars emblématiques de la doublure vocale, Mohammed Rafi et Lata Mangeshkar.

 

 

À écouter : Naushad, His Greatest Hits (Golden Collection)

Julien Mazaudier

Rédacteur
Né en 1976 à Montpellier, le petit Julien baigne d’abord dans la douce euphorie du vidéo-clip et de la pop-musique des années 80. Deux projections au cinéma lui font prendre conscience des possibilités expressives de la musique de film : la partition entièrement électronique de Witness signée Maurice Jarre et celle plus symphonique d’un film soviétique assez obscur, Le Jardin d’Enfants, composé par Gleb Mai. Plus tard la découverte des compositeurs répétitifs comme Michael Nyman et Philip Glass l’amène à considérer la musique de film comme un art majeur du XXème siècle, une formidable synthèse de toutes les disciplines musicales, allant du baroque au jazz et de la variété au registre contemporain le plus expérimental.

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