Mario Nascimbene (1913-2002)

50 Maîtres de la Musique de Film

Portraits • Publié le 28/08/2020 par

UnderScores se propose de dessiner dans cette série les portraits de 50 maîtres de la musique de film, de la glorieuse génération des compositeurs hollywoodiens du passé à ceux d’une époque plus récente, sans négliger les grandes figures de la nouvelle vague européenne. Bien sûr, c’est aussi l’occasion d’aborder des personnalités plus atypiques, loin du feu des projecteurs, mais qui se révèlent tout aussi indispensables.

Relativement oublié aujourd’hui, Mario Nascimbene reste pourtant, avec Carlo Rustichelli et Angelo Francesco Lavagnino, l’un des compositeurs italiens les plus féconds des années cinquante et soixante. Particulièrement doué pour les musiques « primitives » et antiques, il excelle dans le genre biblique, le cinéma d’aventure historique et le drame sentimental. Par rapport à ses confrères, ses conceptions artistiques sont souvent singulières. Il s’intéresse tout autant à la partition musicale qu’à la bande sonore du film proprement dite. Dans son œuvre, les deux sont d’ailleurs étroitement imbriqués, ce qui en fait un authentique compositeur de musique de film. En 1965, il a même refusé d’écrire une partition originale pour The Hill (La Colline des Hommes Perdus) de Sidney Lumet, estimant que le film n’avait pas besoin de musique instrumentale mais d’une bande sonore composée uniquement de bruits réalistes. Le générique de la mini-série Énéide (1971) de Franco Rossi est d’ailleurs conçu dans cet esprit. Le grondement des vagues est ainsi volontairement mixé plus fort que le chœur, pour accentuer la violence de la tempête maritime.

 

Né à Milan, Mario Nascimbene s’est très tôt passionné pour la musique et le cinéma. Dès la fin des années 20, la projection du premier film parlant américain, The Jazz Singer (Le Chanteur de Jazz – 1927), lui fait prendre conscience des nouvelles possibilités audiovisuelles d’un art encore plein de promesses. Dès lors, il va se passionner pour les expérimentations en réalisant ses propres courts-métrages sonores. Il étudie la musique au conservatoire de Giuseppe Verdi et apprend les techniques de la musique de film auprès du compositeur Enzo Masetti. Après avoir écrit une grande variété de pièces instrumentales, il compose son premier film en 1941 avec L’Amore Canta (L’Amour Chante) de Ferdinando M. Poggioli.

 

Mario Nascimbene

 

D’abord influencé par le symphonisme romantique hollywoodien, il commence à se faire une réputation par son utilisation d’effets sonores expressifs dans Roma Ore 11 (Onze Heures Sonnaient – 1952) de Giuseppe de Santis. Quatre machines à écrire ont été utilisées comme instruments musicaux pour illustrer le climat de terreur provoqué par l’effondrement d’un vieil immeuble où s’entassent deux-cents dactylos. L’inclusion de sonorités mécaniques dans une pièce musicale n’est pas nouvelle. Elle avait d’ailleurs était malicieusement exploitée dans The Typewriter de Leroy Anderson, mais ici Nascimbene l’utilise à des fins plus dramatiques, à l’intérieur d’une partition sombre et dissonante. Il convoque la même approche dans Cronaca di un Delitto (Histoire d’un Crime – 1953) de Mario Sequi, où sont inclues dans l’orchestration les sonorités industrielles d’une usine (coups de marteau, enclume, chaînes…). Dans l’épisode « Les 10 Dernières Minutes » de Cent’anni d’Amore (Cent ans d’Amour – 1956) de Lionello de Felice, il utilise le tic-tac toujours plus obsessionnel d’une horloge mécanique pour renforcer la tension dramatique des derniers instants d’un condamné à mort. À l’étranger, Nascimbene est également reconnu pour le thème sentimental du film britannique Sons And Lovers (Amants et Fils – 1960) de Jack Cardiff, beau et déchirant comme une mélodie de Sibelius. On lui doit aussi quelques chansons de films dont trois en français enregistrées par le quatuor vocal Les Collégiennes de la Chanson, pour une comédie adolescente légère, Pronto… C’è una Certa Giuliana per Te (Pour la Première Fois – 1967) de Massimo Franciosa.

 

En 1953, Nascimbene signe un contrat avec la United Artist pour la composition de The Barefoot Contessa (La Comtesse aux Pieds Nus) de Joseph Mankiewicz. Sur une scène mémorable du film, il compose une sorte de boléro envoûtant pour guitare, flûte et percussion, qui accompagne une danse lascive d’Ava Gardner. Avec Alexander The Great (Alexandre le Grand – 1956) de Robert Rossen, il aborde le film historique à grand spectacle, un genre qui va très vite asseoir sa réputation. Pour la bataille de Gaugamèles, il va notamment développer de vives parties de percussions rehaussées par une « corne antique » spécialement construite pour l’occasion. En 1958, avec le film d’aventure de Richard Fleischer, The Vikings (Les Vikings), Nascimbene va composer son thème le plus célèbre : un motif épique, associé aux vikings, qui repose sur une courte mélodie jouée à l’unisson par trois cors, représentés dans le film par une trompe gigantesque qui sonne l’arrivée du navire victorieux. Sur le duel final au sommet du château opposant Kirk Douglas et Tony Curtis, Nascimbene, fidèle à ses principes sur la conception réaliste du son, prend le parti de n’utiliser que des bruits ambiants comme le vent, les vagues et l’entrechoquement des lames. Plus tard d’ailleurs, ce travail de la matière sonore (assez original pour l’époque), où la musique est délibérément occultée, sera repris dans diverses séquences de films comme la célèbre course de chars dans Ben-Hur ou la poursuite de voitures dans Bullitt.

 

Mario Nascimbene Photo 03

 

En 1959, le milanais est convié à l’ambitieuse co-production italo-américaine Solomon And Sheba (Salomon et la Reine de Saba) de King Vidor. Malgré la présence de Yul Brynner et Gina Lollobrigida, le film fera un four complet au box-office, mais permettra au compositeur de se faire une réputation dans le péplum. Sa partition est particulièrement inspirée dans les passages lents : grâce à un alliage raffiné des bois, de la harpe, de la guimbarde et des voix, elle permet de mettre en relief les couleurs musicales fascinantes du monde antique. À noter que le score, qui ne plaisait pas du tout au réalisateur, a été remanié par Malcolm Arnold, qui remplaça certaines parties musicales par sa propre musique, sans être crédité au générique. Suivront plusieurs co-productions italiennes telles que Cartagine in Fiamme (Carthage en Flammes – 1960) de Carmine Gallone, une ample partition pour chœur et orchestre agrémentée de sombres parties de violoncelles. Costantino il Grande (Constantin le Grand – 1961) et Giuseppe Venduto dai Fratelli (L’Esclave du Pharaon – 1961) viendront conforter sa réputation dans l’utilisation de masses orchestrales lourdes et de rythmes percussifs. Avec Le Baccanti (Les Bacchantes – 1961) de Giorgio Ferroni, Nascimbene adopte un style musical plus léger et impressionniste, avec des voix éthérées et des parties de flûtes envoûtantes. En 1962, L’Arciere delle Mille e una Notte (La Flèche d’Or) d’Antonio Margheriti lui permet aussi d’explorer les possibilités de la musique électronique, un peu à la manière de Gino Marinuzzi Jr. On lui doit notamment la sonorisation de la course des tapis volants et de la flèche magique que lance le héros avec son arc. Sur des films tels que The Quiet American (Un Américain Bien Tranquille – 1958) de Joseph L. Mankiewicz et I Mongolie (Les Mongols – 1961) d’André De Toth, on peut aussi noter une coloration « ethnique » apportée au pupitre des percussions.

 

C’est avec le film biblique Barabbas (1961) de Richard Fleischer que le style de Nascimbene atteint son apogée. La musique grandiloquente, inspirée par le chant grégorien du Kyrie Eleison, ne commente quasiment jamais l’action mais créée une atmosphère lourde et chargée, particulièrement expressive durant la séquence de la crucifixion. Sur cette production, Nascimbene invente le mixerama, une table de mixage complexe à douze pistes, qui lui permet d’isoler le son de chaque instrument de l’orchestre ainsi que du chœur et de les manipuler en jouant notamment sur la vitesse, la fréquence ou la réverbération. Le but étant aussi de créer de nouvelles sonorités, comme le fouet électronique entendu sur la séquence de  flagellation du Christ. Ses effets ont surtout pour conséquence de créer une sorte de magma sonore, particulièrement efficace pour l’illustration de séquences à caractère fantastique.

 

Mario Nascimbene avec Raquel Welch et Don Chaffey sur le tournage de One Million Years B.C.

 

D’autres films auront recours au mixerama, comme Un Reietto delle Isole (Un Paria des Îles – 1980) de Giorgio Moser ou encore Doctor Faustus (1967) de Richard Burton, une production singulière qui bénéficie d’une atmosphère musicale irréelle très travaillée. Mais l’une des utilisations les plus efficaces reste la séquence d’ouverture cosmique réalisée pour One Million Years B.C. (Un Million d’Années avant Jésus-Christ – 1966) de Don Chaffey. Cette composition électro-acoustique, assez remarquable pour l’époque dans sa réalisation sonore, anticipe même quelque peu sur la séquence du voyage intersidéral de 2001 : A Space Odyssey (2001, l’Odyssée de l’Espace), qui popularisa la musique de György Ligeti et son utilisation novatrice du tone cluster (un ensemble de sons conjoints simultanés formant une nappe sonore plus ou moins dense). On retrouve en effet au tout début du film cette même densité spectrale, même si la musique retrouve ensuite un aspect plus conventionnel dès l’apparition du générique. Arrive ensuite un thème monumental interprété par des cuivres lourds, ralentis au mixerama pour donner un effet archaïque et suggérer l’immensité du monde primitif. Nascimbene a notamment été influencé par deux aspects du film : les décors imposants du plateau de la Hammer et la fameuse tenue deux pièces de Raquel Welch. L’actrice, privée de parole durant toute l’histoire, est parfois personnifiée par un chœur féminin et une voix aérienne de soprano, seules parties lyriques du film. Pour retranscrire cet univers préhistorique fantastique, Nascimbene a également rajouté à sa partition de nombreux sons bruts comme la pierre, les coquillages et inventé le rastrophone, créé à partir d’un simple râteau de jardinage.

 

Le film sera suivi de deux autres opus largement moins inspirés : When Dinosaurs Ruled The Earth (Quand les Dinosaures Dominaient le Monde – 1970), réalisé par Val Guest, et Creatures The World Forgot (Les Créatures du Monde Oublié – 1971) de Don Chaffey. La partition musicale est toujours de Nascimbene mais s’avère plus fonctionnelle. En 1968, l’italien aura l’occasion de retravailler avec la Hammer sur un nouveau projet, The Vengeance Of She (La Déesse des Sables), de Cliff Owen, qui fait suite à She (La Déesse de Feu – 1965), une composition mineure pour un film assez médiocre. Conformément à l’histoire, qui mélange la temporalité, il opte pour deux styles différents : un combo de jazz avec saxophone alto, qui représente l’époque contemporaine, et un orchestre classique aux résonnances antiques, pour la période ancienne. Cette deuxième partie reste la plus originale, notamment un titre comme Searching For Carol, avec sa ligne de hautbois orientale, qui retranscrit tout le mystère ancestral d’une Afrique mythique.

 

Mario Nascimbene

 

Dans un style encore plus expérimental, et toujours avec l’utilisation du mixerama, il faut également souligner deux belles réussites du compositeur assez peu connues : la partition atmosphérique du film égyptien Al-Mummia (La Momie – 1969) de Shadi Abdessalam, et celle du téléfilm italo-hispano-français Socrate (1971) de Roberto Rossellini. Ces deux enregistrements peuvent d’ailleurs s’écouter sur le disque vinyle Psycorama. Autre partition atypique, celle du téléfilm italo-indien de Giorgio Moser, Un Reietto delle Isole (1980) d’après Joseph Conrad. Nascimbene opte pour une composition exclusivement ethnique en ayant recours à des instruments de musique indienne comme le sitar, le bansuri et le sarangi. Lors de la séquence des funérailles sur le fleuve, un rythme de rame (enregistré par le compositeur lui-même dans sa salle de bain), accompagne une très belle berceuse interprétée par une jeune fille indienne.

 

Il ne faut pas négliger non plus les incursions de Nascimbene dans le cinéma d’auteur italien, en premier lieu sa riche collaboration avec Valerio Zurlini. Si le thème principal au bouzouki de Le Soldatesse (Des Filles pour l’Armée – 1965) louche un peu trop facilement sur le célèbre Zorba le Grec de Míkis Theodorákis, La Ragazza con la Valigia (La Fille à la Valise – 1961) est une partition d’une belle sobriété, à la dimension psychologique, où s’entremêlent les accords délicats de la guitare (associée à Claudia Cardinale) et du clavecin (assimilé à Jacques Perrin). Dans Estate Violenta (Un Été Violent – 1959), film doté d’un noir et blanc superbe, on appréciera également le thème mystérieux pour flûte et clavecin qui accompagne le personnage d’Eleonora Rossi Drago, l’amante de Jean-Louis Trintignant. La flûte est d’ailleurs un instrument régulièrement mis en valeur chez Nascimbene. On peut en avoir un bon aperçu avec les films religieux de Roberto Rossellini, Atti degli Apostoli (Les Actes des Apôtres – 1968) et Il Mesia (Le Messie – 1976), qui comprennent de nombreuses parties de flûte solo jouée par Severino Gazzelloni. Avec La Prima notte di Quiete (Le Professeur – 1972), le style de Nascimbene tend délibérément vers le jazz grâce à la participation du trompettiste américain Maynard Ferguson, qui joue en compagnie du sax ténor italien Gianni Basso. Du dialogue qui nait entre les deux instruments, qui a comme un goût ellingtonien, découle un splendide habillage sonore enveloppant la relation trouble du professeur (Alain Delon) et de sa jeune élève (Sonia Petrova), au charme mystérieux. Comme le décrit avec justesse le compositeur lui-même : « Le phrasé de la trompette est chargé de tension et de douleur. Il plane dans la mer et le ciel hivernal de Rimini, où le film se déroule, tandis que le phrasé du sax est chaud, doux et mélancolique, et souligne au contraire la quête désespérée d’amour, les spirales de repos et l’espoir de trouver le bonheur. »

 

Mario Nascimbene est également auteur de quelques pièces de concert et d’un opéra, au charme quelque peu désuet, Faust a Manhattan, composé en 1964. Son travail le plus intéressant reste sans doute Lettere dal Domani conçu en 1974, une œuvre poétique de théâtre itinérant, assez inclassable, réalisée en quadriphonie et qui regroupe des textes lus et chantés par des enfants de différentes nationalités.

 

 

À écouter : A Mario Nascimbene Anthology (2 CD) chez DRG Records.

Julien Mazaudier

Rédacteur
Né en 1976 à Montpellier, le petit Julien baigne d’abord dans la douce euphorie du vidéo-clip et de la pop-musique des années 80. Deux projections au cinéma lui font prendre conscience des possibilités expressives de la musique de film : la partition entièrement électronique de Witness signée Maurice Jarre et celle plus symphonique d’un film soviétique assez obscur, Le Jardin d’Enfants, composé par Gleb Mai. Plus tard la découverte des compositeurs répétitifs comme Michael Nyman et Philip Glass l’amène à considérer la musique de film comme un art majeur du XXème siècle, une formidable synthèse de toutes les disciplines musicales, allant du baroque au jazz et de la variété au registre contemporain le plus expérimental.

Derniers articles de Julien Mazaudier (voir tous ses articles)