Francis Lai (1932-2018)

Combien de mélodies aujourd’hui orphelines ?

Portraits • Publié le 09/11/2018 par

Gentillesse, générosité, simplicité, humilité, discrétion… Les mots ne manquent pas pour décrire la personnalité d’un compositeur autodidacte (et nocturne, une habitude qu’il a conservé de ses débuts) dont le parcours aura été, comme il le disait volontiers lui-même, « l’itinéraire d’un musicien gâté ». Né le 26 avril 1932 dans l’arrière-pays niçois, le jeune Francis Lai touche à la musique dès l’âge de six ans et se berce dès lors de musique populaire. Il choisit d’apprendre à jouer de l’accordéon auprès d’un cousin et, à quatorze ans, commence à le remplacer dans des bals populaires avant de fréquenter cabarets et casinos. À Marseille, il accompagne la chanteuse Claude Goaty et la suit lorsque celle-ci monte à Paris. Il s’installe à Montmartre, rejoint un temps l’orchestre de Michel Magne et travaille avec Bernard Dimey, notamment pour un tour de chant de Mouloudji, ce qui lui permet de rencontrer Edith Piaf. À la demande de celle-ci, il écrit pour elles quelques chansons et devient son accordéoniste jusqu’à la disparition de l’artiste en 1963. Durant sa carrière, Francis Lai donnera ainsi vie à quelques 600 chansons pour des artistes aussi différents que Mireille Mathieu, Isabelle Aubret, Dalida, Serge Reggiani, Nicoletta, Jacques Dutronc, Johnny Hallyday, François Hardy, Philippe Léotard, Nicole Croisille, Fabienne Thibeault, Nicole Martin, Jean Guidoni, Linda de Souza, Arielle Dombasle, Patricia Kaas ou encore Yves Montand, pour lequel il signe notoirement, en 1968, la musique du célèbre La Bicyclette sur un texte de Pierre Barouh, parolier avec lequel il s’est lié d’amitié dès le début des années 60. Et c’est à lui, justement, que le musicien doit sa rencontre avec le cinéma.

 

En 1964, il suit Barouh, également acteur, sur le tournage d’Une Fille et des Fusils d’un jeune réalisateur nommé Claude Lelouch. Le courant passe instantanément et ce dernier lui demande simplement, au terme d’une soirée, si cela l’amuserait de composer les chansons et la musique de son prochain film. Ce sera Un Homme et une Femme, qui sort en salles au printemps 1966 et récolte la Palme d’Or au festival de Cannes et l’Oscar du meilleur film étranger. Pour le musicien, c’est d’abord le point de départ d’une exceptionnelle entente avec le metteur en scène et d’une fructueuse collaboration qui, de 1964 à 2017, s’enrichira de pas moins de trente-cinq autres projets dont Vivre pour Vivre (1967), Smic, Smac, Smoc (1971), L’Aventure c’est l’Aventure ((1973), Le Chat et la Souris (1974), Le Bon et les Méchants (1976), Les Uns et les Autres (1981), Edith et Marcel (1982), Itinéraire d’un Enfant Gâté (1988), Il y a des Jours… et des Lunes (1990), La Belle Histoire (1992), Les Misérables (1995), Hommes, Femmes, Mode d’Emploi (1996), Les Parisiens (2004), Ces Amours-là (2010), Salaud, on t’aime (2014), Un + Une (2016) ou encore Chacun sa Vie (2017). Francis Lai trouve ainsi en Claude Lelouch un partenaire idéal qui lui offre le bonheur d’une liberté presque totale : « (Il) m’a toujours dit qu’il ne voulait pas d’une musique qui fasse doublon avec l’image » explique-t-il, « mais d’une musique qui a son propre rôle à jouer, au même titre qu’un acteur. D’où une vieille habitude de composer avant le tournage, ce qui fait que je ne risque pas d’être tenté de paraphraser l’image (…). Autant je suis le dernier à voir le film, autant je suis parmi les premiers à en entendre parler. Dès la préparation, il me raconte le film et les personnages en détail et il me laisse deux ou trois mois pour décanter et travailler tranquille. »

 

Francis Lai, Claude Lelouch et Michel Legrand à Cannes en 1981

 

Mais l’aventure de Francis Lai au cinéma ne se limite évidemment pas à cette fructueuse rencontre. Le succès, en 1966, de Un Homme et une Femme et de sa rengaine imparable est tel, partout dans le monde, qu’elle vaut au musicien une reconnaissance internationale immédiate. Il compose dans la foulée les partitions du Soleil des Voyous de Jean Delannoy, The Bobo (Le Bobo) de Robert Parrish, House Of Cards (Un Cri dans l’Ombre) de John Guillermin, La Leçon Particulière de Michel Boisrond, Hannibal Brooks (L’Extraordinaire Évasion) de Michael Winner, Le Passager de la Pluie de René Clément ainsi que Mayerling de Terence Young, projet pour lequel il s’octroie pour la première fois, sur la recommandation de Paul Mauriat, les services du compositeur Christian Gaubert, qui deviendra dès lors son arrangeur attitré. En 1970, autre année charnière, il est contacté par le producteur Bob Evans pour écrire la musique du Love Story de Arthur Hiller : par trois fois, le compositeur décline l’offre pour ne pas avoir à se déplacer aux Etats-Unis, et c’est finalement Alain Delon qui le convainc d’accepter après avoir reçu l’assurance qu’il obtiendrait les moyens de travailler en France (une copie du film, une moviola et un technicien lui sont envoyés sur la côte d’Azur, où il passe ses vacances d’été en famille !). Une fois encore, le mélodiste hors pair qu’est Francis Lai fait mouche et, en plus de graver un nouveau thème dans l’inconscient collectif, décroche à la fois un Oscar et un Golden Globe. Cette consécration n’a pourtant pas l’effet qu’on pourrait imaginer et, si on avance volontiers sa peur (bien réelle) de l’avion pour expliquer sa forte résistance aux sirènes d’Hollywood, le musicien n’a semble-t-il surtout jamais manifesté la moindre envie de s’éloigner du cinéma français et de risquer, qui sait, de délaisser un tant soit peu son amitié avec un Lelouch dont les projets s’enchaînent à un rythme soutenu. De fait, dans les décennies qui suivent, sa participation pour des projets produits en dehors de nos frontières est relativement anecdotique : citons simplement la série brésilienne Os Deuses Estao Mortos (l’une de ses rares incursions télévisuelles), Child Under A Leaf du canadien George Bloomfield, Visit To A Chief’s Son de l’américain Lamont Johnson, Anima Persa (Âmes Perdues) de l’italien Dino Risi, International Velvet (Sarah) du britannique Bryan Forbes ou Oci Ciornie (Les Yeux Noirs) du russe Nikita Mikhalkov.

 

Il travaille par contre avec Roger Kahane pour Madly en 1970 et Christian-Jaque pour Les Pétroleuses en 1971, retrouve en 1972 Michel Boisrond pour Le Petit Poucet puis René Clément pour La Course du Lièvre à Travers les Champs, collabore avec Daniel Vigne pour Les Hommes et avec Jean-Claude Brialy pour Un Amour de Pluie en 1973, avec Francis Giacobetti pour Emmanuelle : l’Antivierge en 1975, avec Henri Verneuil pour Le Corps de mon Ennemi et avec le photographe David Hamilton pour Bilitis en 1976, et avec Robert Pouret pour Les Ringards en 1978. Il signe également en 1974 l’identité sonore et musicale de FR3, la nouvelle troisième chaîne télévisée du service public, dont le générique resté fameux du Cinéma du Minuit. Dans les années 80 et 90, il met en musique Madame Claude 2 de François Mimet, Salut la Puce de Richard Balducci, Canicule de Yves Boisset, Trop Belle pour Toi de Bertrand Blier, L’Inconnu dans la Maison de Georges Lautner, Les Clés du Paradis de Philippe de Broca et Le Voleur et la Menteuse de Paul Boujenah. Outre deux nouveaux films pour Jean Delannoy (Bernadette et La Passion de Bernadette), il travaille par trois fois avec Christian Gion, d’abord pour J’ai Rencontré le Père Noêl en 1983, puis Le Provincial en 1990 et Les Insaisissables en 1999. Il signe aussi pour Claude Zidi les musiques d’Association de Malfaiteurs (1987) et surtout celle d’une trilogie : Les Ripoux en 1984, Ripoux contre Ripoux en 1989 et Ripoux 3 en 2003. On notera que, malgré plusieurs nominations et l’accueil chaleureux que le public a toujours offert à ses musiques, jamais cette fidélité sans faille au cinéma français ne se concrétisera par une statuette de la part de l’Académie des César…

 

Francis Lai s’est éteint le 7 novembre dernier, à l’âge de 86 ans. Comme le signe d’une page qui se tourne, il venait en quelque sorte de boucler la boucle en achevant la musique de la suite d’Un Homme et une Femme, intitulée Les Plus Belles Années, pour son ami Claude Lelouch. « Ce qui est merveilleux » a déclaré ce dernier en guise d’hommage, « c’est qu’on vient de faire notre dernier film ensemble et c’est peut-être notre plus beau film. Je suis triste qu’il n’ait pas eu le temps de le voir. C’était l’homme de ma vie, c’était un ange, un ange déguisé en accordéoniste (…), on a vécu une histoire d’amour qui a duré 50 ans. »

 

Francis Lai

Florent Groult

Florent Groult

Rédacteur en chef adjoint
Né en 1974, originaire de Normandie, Florent Groult grandit au contact de la musique classique et, par trois coups de baguette (le King Kong de 1933, Forbidden Planet et Jaws) assénées au travers d'un écran TV, est touché assez tôt par la magie du cinéma. Il était sans doute inévitable que les deux finissent un jour ou l'autre par se conjuguer en une seule et même passion. Ce sera chose faite en 1993, à l'occasion de la sortie française du Dracula de Francis Ford Coppola. Fasciné dès lors par l’interaction entre musique et image qui lui révèle des horizons infinis de découvertes, il rejoint d'abord les membres de l’association caennaise CinéScores, contribuant modestement à leur fanzine et leur émission de radio sur une antenne locale (1994-1999), avant de participer à la création de l'association Colonne Sonore / L'Ecran Musical (1999-2002). En 2008, il co-fonde avec Olivier Desbrosses- UnderScores : le Magazine de la Musique de Film pour lequel il occupe depuis le poste de rédacteur en chef adjoint. En 2011, il contribue à l'ouvrage collectif intitulé John Williams : Un Alchimiste Musical (Editions L'Harmattan) et signe ses premières notes de livret pour le label spécialisé Music Box Records. Il devient par ailleurs cette même année membre de l'International Film Music Critics Association (IFMCA). La passion plus que jamais vivace, l'aventure continue aujourd'hui...
Florent Groult