The Sea Wolf (Erich Wolfgang Korngold )

Nuit et Brouillard

Disques • Publié le 29/06/2020 par

The Sea WolfTHE SEA WOLF (1941)
LE VAISSEAU FANTÔME
Compositeur :
Erich Wolfgang Korngold
Durée : 75:40 | 18 pistes
Éditeur : Chandos

 

5 Stars

 

La mer, qu’on voit danser… avec le loup, dans un ban de brouillard quasi perpétuel et inquiétant. The Sea Wolf ne doit pas être confondu avec The Sea Hawk (L’Aigle des Mers) également réalisé par Michael Curtiz. Ici, point de bravades et d’actions héroïques : The Sea Wolf est un thriller âpre, baigné de mystères, à la tête duquel le capitaine Wolf règne en maitre sur son navire, comme un tyran. Une mini-dictature à bord d’un territoire exigu, ressemblant à une prison flottante, qui accueille par accident un écrivain, une évadée d’une prison pour femmes et un petit voleur, pickpocket de son état. On peut y voir comme une critique du surhomme de Nietzsche vu (et mal compris) par Hitler (Curtiz, d’origine juive, l’a plusieurs fois évoqué), mais surtout une superbe adaptation du livre de Jack London. Pour ce film, Michael Curtiz collabore une nouvelle fois avec Erich Wolfgang Korngold. Ce dernier avait senti le vent tourner et avait fui la déferlante nauséabonde du nazisme en 1936. Et, une fois de plus, le compositeur livre une partition sublime, toute en clair-obscur.

 

Il aura fallu attendre 2005 et le label Chandos pour que ce score d’une beauté sombre et presque malfaisante soit réenregistré et édité dans sa version complète. Deux ans auparavant, le label Tsunami avait édité la version d’origine, remasterisée, mais les bandes accusaient néanmoins leur âge. Cette fois, avec Chandos, on profite de toutes les nuances, de tous les petits détails d’orchestration (pourvu qu’on accepte de pousser le volume de son équipement Hi-Fi un peu plus que d’habitude) avec en prime, qu’on aime ou pas, la fameuse prise de son « concert » qui est la marque distinctive du label.

 

Le bateau du tyrannique capitaine Wolf s’appelle The Ghost, le fantôme. Ce capitaine, interprété magistralement par Edward G. Robinson, n’est plus que l’ombre de lui-même, un être solitaire, cultivé mais retord, capable de citer le poète John Milton autant que de faire preuve de la plus ignominieuse des cruautés. Terrassé par de violentes migraines, au bord de la cécité, Wolf recueille quelques voyageurs après que leur bateau soit entré en collision avec le sien mais refuse de les ramener à bon port. C’est ici que les ennuis commencent pour nos infortunés rescapés.

 

The Sea Wolf

 

Et pour Korngold, ce film est l’occasion d’appliquer sa méthode pour la musique de film : faire de celle-ci à la fois un soutien aux images et une sorte d’opéra sans paroles (on pourra noter que certaines atmosphères de cette partition ne sont pas sans rappeler son opéra Die Tote Stadt). La musique du compositeur est ici extrêmement dramatique, inquiétante mais aussi puissante, avec des effets de suspense très prenant (comme le jeu entre les violoncelles et le piano dans les graves qui rappelle Jerry Goldsmith). De très beaux exemples de cette volonté de marier tension et nervosité peuvent être trouvés dans le fabuleux Escape / The Ghost In Trouble (dans lequel Korngold, pendant plus de six minutes, distille un savoir-faire ahurissant), morceau qui comporte l’un des plus retentissants coups de gong de l’histoire de la musique de film !

 

Le compositeur utilise, dès qu’il le peut, le Novachord, ancêtre du synthétiseur, pour dépeindre la folie qui anime le capitaine Wolf (The Ghost), conférant par la même à sa présence à la fois une aura maléfique et un malaise poisseux. Le thème principal (six notes descendantes, jouées par intervalle de deux suivies d’une pause) est à la fois celui du capitaine et celui du bateau, comme pour indiquer que ceux-ci ne forment qu’une seule entité (Main Title). Dans The Fog, Korngold, par une cadence à suspens de quatre notes, joue à merveille entre la harpe, le vibraphone, le novachord et les cordes graves en pizzicati pour suggérer que le « vaisseau fantôme » rôde dans ces nappes brumeuses formées au dessus de l’océan. Cette combinaison orchestrale suggère également que l’esprit du capitaine est perturbé (Larsen’s Headache). Même s’il s’agit là essentiellement d’un drame en forme de huis clos, Korngold ne joue presque jamais le minimalisme et utilise le plus souvent un orchestre massif composé d’une large section de cuivres et de cordes, d’un piano, d’une harpe, d’un célesta, d’un harmonica (instrument préféré des vieux loups de mer !) et d’une généreuse section de percussions au rang desquelles figurent un vibraphone envoutant et des timbales complètement furieuses.

 

La partition réenregistrée, sous la baguette du toujours épatant Rumon Gamba, permet de découvrir de très longues pièces, extrêmement bien structurées : les dix minutes de Larsen’s Room / The Patient ou encore les presque douze minutes de Love Scene / Mutiny / Headache / Blindness forment comme des mouvements d’une inquiétante symphonie (le piano goldsmithien de Mutiny est à ce titre remarquable). Néanmoins, de-ci de-là, Korngold trouve le chemin de la mélodie pour un love thème (de six notes également) hésitant mais bien présent (Put Some Bars On Her Window). Korngold réussit le tour de force de faire à la fois une musique atmosphérique, dense et inquiétante, et un poème symphonique riche, aux accents brutaux et galvanisants.

 

The Sea Wolf

 

En bonus, on trouvera la musique de la bande-annonce du film qui reprend quelques mesures de The Prince And The Pauper (Le Prince et le Pauvre) car celle-ci débute dans une librairie où un jeune homme demande à la libraire de lui recommander un bon livre : elle lui donne The Sea Wolf. Il fallait une musique douce et Korngold n’avait pas suffisamment de matériel disponible dans la partition du film pour arriver à quelque chose qui le satisfasse.

 

On est bien loin de The Adventures Of Robin Hood (Les Aventures de Robin des Bois) qui complète le CD grâce à une suite (en quatre mouvements) écrite et adaptée par Korngold lui-même pour être jouée en concert. Bien que cette musique soit une des pierres angulaires de la musique de film hollywoodienne, cette suite concertante de seize minutes ne fut jouée que rarement du vivant du compositeur. Aujourd’hui, le temps a rendu justice à la fois à la musique du film et à son adaptation de concert. L’ouverture de Old England n’est pas sans rappeler l’écriture pleine de noblesse et de charme de Ralph Vaughan Williams ou de Sir Edward Elgar. La marche joyeuse et entrainante de Robin Hood And His Merry Men est bien entendu un incontournable et constitue le second mouvement. Le troisième, conçu autour du thème d’amou,r s’intitule sobrement Love Scene. Les développements de la mélodie première, portée par des harmonies sur des accords de quarte et de quintes, sont absolument ravissants. Enfin, le dernier mouvement, introduit par le scherzo de la musique du duel final, s’envole dans un The Fight, Victory And Epilogue caractéristique de son auteur, flamboyant et riche. Chandos a conçu là, sans doute, l’un de ses tous meilleurs disques. Tout simplement.

 

The Sea Wolf

Christophe Maniez

Christophe Maniez

Rédacteur
Alors à l'orée de l'adolescence, au début des années 80, le jeune Christophe découvre à la télévision, coup sur coup, deux chefs d'œuvre qui marqueront son esprit à jamais. Le premier, Rocky, fait naitre en lui la jubilation par les mélodies riches en émotion de Bill Conti, devenu maintenant un de ses compositeurs fétiches. Le second, Vertigo d'Alfred Hitchcock, le plonge dans la musique du géant Bernard Herrmann, par le biais d'une partition pleine de mystère et de romance. Puis c'est l'escalade : il est tellement absorbé par la puissance des plus belles pages de la musique de film qu'il en vient à étudier de plus près le solfège et la composition (en quasi autodidacte, d'où son niveau plutôt moyen). Durant les mois suivants, il découvre John Williams et son Return Of The Jedi au cinéma. Transporté par la musique, il devient rapidement fan de ce compositeur. Son cercle de connaissances s'élargit et il en vient, plus tard, à admirer James Horner (un autre de ses compositeurs préférés) et Franz Waxman, notamment. Et puis, en 1989, c'est la claque : alors que tout le monde s'éclate sur la Bat Dance de Prince, il n'a d'oreille que pour les notes du Batman de Danny Elfman (par ailleurs, un des premiers CDs qu'il achète). Depuis lors, son amour pour la musique du compositeur attitré de Tim Burton ne s'est jamais démenti. Aujourd'hui, Christophe erre dans les couloirs obscurs d'UnderScores où il peut disputer le bout de gras avec d'autres êtres atteints du même syndrome que lui. Et l'aventure continue...
Christophe Maniez

Derniers articles de Christophe Maniez (voir tous ses articles)