Jane Eyre (Bernard Herrmann)

Jane au bûcher

Disques • Publié le 20/04/2020 par

Jane EyreJANE EYRE (1943)
JANE EYRE
Compositeur :
Bernard Herrmann
Durée : 67:51 | 21 pistes
Éditeur : Naxos

 

5 Stars

 

1942. La Fox souhaite faire une adaptation cinématographique du très populaire roman de Charlotte Brontë, Jane Eyre. Elle engage quelques pointures au scenario (rien moins qu’Aldous Huxley, entre autres !) et des acteurs très en vogue et charismatiques parmi lesquels la superbe et toujours juste Joan Fontaine, et le brillant Orson Welles. C’est d’ailleurs à ce dernier (qui longtemps clamera avoir fait partie des scénaristes) que Bernard Herrmann doit son engagement sur le projet après que celui-ci eut été refusé par Igor Stravinsky ! Il s’agit seulement de la quatrième musique de film du compositeur, auréolé du succès de Citizen Kane (sa première) et d’un Oscar pour The Devil And Daniel Webster (Tous les Biens de la Terre), sa seconde composition pour le cinéma.

 

1943. Le compositeur termine son opéra Wuthering Heights (Les Hauts de Hurlevent), basé sur une œuvre de la sœur de Charlotte, Emily Brontë (étrange coïncidence) et le tournage de Jane Eyre commence sous la direction de Robert Stevenson. Herrmann incorporera d’ailleurs des motifs de son opéra dans sa composition pour le film (à moins que ce ne soit l’inverse, car bien souvent une œuvre en nourrit une autre). Il reprendra d’ailleurs un thème vif (entendu par exemple dans Jane’s Departure) pour sa partition de The Ghost And Mrs. Muir (L’Aventure de Madame Muir) en 1945.

 

1970. Herrmann réenregistre une suite d’une trentaine de minutes de sa partition pour le label Decca Records (qui sortira quatre superbes albums consacrés au compositeur).

 

Orson Welles et Joan Fontaine dans Jane Eyre

 

1992. Un chef d’orchestre suisse nommé Adriano, admirateur de Bernard Herrmann, s’attèle enfin à la tâche de faire renaitre de ses cendres l’intégralité de la partition. Disposant parfois simplement de photocopies de troisième génération (selon ses dires) et d’une version semble-t-il incomplète de l’œuvre d’Herrmann, Adriano commence une transcription, parfois note par note, seulement aidé d’une copie audio tirée du film lui-même (avec les dialogues) et d’un logiciel de musique. Singulièrement, il constate quelques changements entre le manuscrit dont il dispose et ce qu’il entend dans le film, l’amenant à supposer que des interventions de dernière minute avaient été opérées. Adriano prends le parti de réintégrer, le plus souvent, les éléments absents du film, même s’il s’agit parfois de modifications mineures (n’atteignant de-ci de-là qu’une poignée de mesures comme dans le tout début du Prelude).

 

Bernard Herrmann mettait un point d’honneur à orchestrer lui-même ses compositions, ne faisant appel à un orchestrateur qu’en de très rares occasions, surtout vers la fin de sa carrière. Pour Jane Eyre, nous avons donc droit à du 100% Herrmann ! Comme souvent, le compositeur était adepte d’orchestrations spécifiques. Par exemple, la section des bois et cuivres, pour les parties les plus orchestrales des enregistrements, est composée, de manière un peu inhabituelle, de 3 flutes, 2 hautbois, 2 clarinettes, une clarinette basse, deux bassons, un contrebasson, 4 cors, 3 trompettes, 3 trombones et un tuba. Cette formation permet à Herrmann d’obtenir des couleurs sombres, à la fois mélancoliques et inquiétantes, qui font merveille dans plusieurs morceaux comme Jane Alone, Rochester’s Past ou Jane’s Sorrow.

 

Orson Welles et Joan Fontaine dans Jane Eyre

 

La partition, de manière schématique, est articulée autour de trois thèmes à la fois distincts et partageant quelques points communs : un thème pour Jane, un autre pour Rochester et le thème d’amour qui les unit. Ces trois thèmes sont écrits en Fa (dièse mineur pour Jane, majeur pour Rochester et mineur pour leur thème d’amour). Plusieurs motifs, jamais plus long qu’une ou deux mesures, viennent parfois se greffer sur ces thèmes. Par exemple, un motif (nommé par Adriano comme le motif de la passion) constitué de 4 notes (Do, Do#, Do – octave supérieure – et Si bémol) fait à la fois partie du Love Theme et du thème de Rochester mais transposé en La majeur. De manière assez surprenante, ce motif de la passion n’apparait pas dans le thème de Jane, qui subit pourtant beaucoup de variations. Cela s’explique par le fait que Jane, héroïne du film, nous est présentée d’abord comme une jeune orpheline puis, progressivement, comme une jeune adulte. Son thème suit cette transformation de l’enfant à l’adulte (qui n’a pas encore éprouvé l’amour) et cela est superbement démontré dans Time Passage puis dans The Wedding. Le thème de Rochester, lui, est plus long (d’ailleurs, l’un des plus longs jamais écrit par le compositeur), et se promène sur sept mesures continues. Herrmann extirpera de ce thème un autre motif, de cinq notes celui-là (Sol, Fa, Ré, Si bémol et La) pour en faire le motif du manoir de Thornfield Hall, sa demeure depuis toujours (il est donc logique que ce motif vienne du centre du thème de Rochester).

 

Jane Eyre, une de ses partitions les plus longues, est une musique très aboutie et complexe mais n’est pas encore totalement Herrmanniene si on s’en réfère à son style Hitchcockien des années 50 et 60. Cependant, on sent déjà poindre quelques inflexions qui éclateront de toute leur beauté ténébreuse dans Vertigo (Sueurs Froides) avec, par exemple le Prelude, Mr. Mason ou Farewell. On y découvre, par intermittence, un lyrisme bien particulier, renforcé par la présence si distincte des cordes jouant sans vibrato la plupart du temps. Ces cordes font même un peu penser à ce que sera le magistral Psycho (Psychose) dans certains moments du score. Mais, avant tout, Jane Eyre brûle d’une flamme, à l’image du livre de Charlotte Brontë. Une passion sourde qui explose parfois avec tout le bouillonnement dont le compositeur était capable.

 

Orson Welles et Joan Fontaine dans Jane Eyre

Christophe Maniez

Christophe Maniez

Rédacteur
Alors à l'orée de l'adolescence, au début des années 80, le jeune Christophe découvre à la télévision, coup sur coup, deux chefs d'œuvre qui marqueront son esprit à jamais. Le premier, Rocky, fait naitre en lui la jubilation par les mélodies riches en émotion de Bill Conti, devenu maintenant un de ses compositeurs fétiches. Le second, Vertigo d'Alfred Hitchcock, le plonge dans la musique du géant Bernard Herrmann, par le biais d'une partition pleine de mystère et de romance. Puis c'est l'escalade : il est tellement absorbé par la puissance des plus belles pages de la musique de film qu'il en vient à étudier de plus près le solfège et la composition (en quasi autodidacte, d'où son niveau plutôt moyen). Durant les mois suivants, il découvre John Williams et son Return Of The Jedi au cinéma. Transporté par la musique, il devient rapidement fan de ce compositeur. Son cercle de connaissances s'élargit et il en vient, plus tard, à admirer James Horner (un autre de ses compositeurs préférés) et Franz Waxman, notamment. Et puis, en 1989, c'est la claque : alors que tout le monde s'éclate sur la Bat Dance de Prince, il n'a d'oreille que pour les notes du Batman de Danny Elfman (par ailleurs, un des premiers CDs qu'il achète). Depuis lors, son amour pour la musique du compositeur attitré de Tim Burton ne s'est jamais démenti. Aujourd'hui, Christophe erre dans les couloirs obscurs d'UnderScores où il peut disputer le bout de gras avec d'autres êtres atteints du même syndrome que lui. Et l'aventure continue...
Christophe Maniez

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