Rebecca (Franz Waxman)

S.O.S. Fantôme

Disques • Publié le 18/10/2019 par

Rebecca Marco Polo / NaxosRebecca Varèse SarabandeREBECCA (1940)
REBECCA
Compositeur :
Franz Waxman
Durée : 72:33 | 15 pistes • 53:25 | 18 pistes
Éditeurs : Marco Polo / Naxos • Varèse Sarabande

 

4.5 Stars5 Stars

 

« La nuit dernière, j’ai rêvé que je retournais à Manderley. » C’est par ces mots que s’ouvre l’un des plus célèbres romans de la littérature anglaise. Paru en 1938, l’œuvre de Daphné du Maurier connait un succès fulgurant aussi bien en Angleterre qu’aux USA. Au point que le livre résonne rapidement dans le cœur et l’esprit des scénaristes hollywoodiens qui cherchent déjà à l’adapter à l’écran pour faire tomber dans les caisses quelques pièces sonnantes et trébuchantes. Il faut cependant attendre l’arrivée d’Hitchcock aux USA pour que ce dernier s’empare du sujet. La réputation de « grand faiseur de suspens » du cinéaste anglais a déjà franchi l’Atlantique. Et Hitchcock, pour ce qui deviendra son premier film hollywoodien, impose, par la qualité de sa mise en scène, un style visuel à la fois attrayant et perturbant, voire inquiétant. Mais pour que le projet aboutisse rapidement, il faut trouver un couple vedette pour incarner Maxim de Winter et sa jeune et nouvelle épouse (dont, jamais, nous ne connaitrons le prénom, signe de l’emprise indirecte de Rebecca). Le producteur David O. Zelznick, qui a déjà derrière lui une longue liste de films, arrive à convaincre Lawrence Olivier et Joan Fontaine d’interpréter les deux rôles principaux. Le rôle de l’énigmatique et manipulatrice gouvernante, Mme Danvers, échoira à Judith Anderson, qui tirera presqu’à elle seule la couverture tant son interprétation tout en clair-obscur (le film laisse volontairement planer un doute sur la relation, disons ambigüe, qu’elle avait avec Rebecca) sera remarquée à la fois par le public et la critique. Le film est un franc succès et remporte deux Oscars (dont celui de Meilleur Film). Franz Waxman, le compositeur choisi, est nommé à l’Oscar de la Meilleure Musique et avouera, plus tard, que cette partition était sa préférée.

 

Il faudra pourtant attendre 1991 pour que la musique de Rebecca soit enfin reproduite sur CD avec l’édition d’une partie du score (72 minutes sur les plus de 100 que compte le film) par le label Marco Polo (le CD sera repris à l’identique par Naxos en 2005). Selznick, voulant à tout prix mettre son nez dans le montage du film, opèrera quelques modifications en post-production sur, notamment, la musique du film. La majeure partie du score composé par Waxman restera présente dans le film mais, sur certaines scènes, le film est monté avec d’autres partitions du compositeur et certains morceaux issus d’autres films (avec, par exemple, quelques extraits de partitions de Max Steiner).  Pour Rebecca, Waxman utilisera un orchestre symphonique dans sa conception la plus classique, augmenté de l’apport d’un saxophone, des ondes Martenot et d’un Novachord (un cousin de l’orgue Hammond) sur certaines séquences où il faut, par la musique notamment, suggérer la présence de la défunte, et pourtant omniprésente, Rebecca.

 

Joan Fontaine et Judith Anderson dans Rebecca

 

La version dirigée par Adriano à la tête de l’orchestre de la Radio Tchécoslovaque offrira pour la première fois les morceaux originaux composés par Waxman sur certaines séquences (par exemple, Beatrice est remplacé dans la séquence correspondante par une musique de Max Steiner). Le souci de cohésion voulu par le label Marco Polo est ici à saluer et l’interprétation d’Adriano, bien que parfois hésitante sur le tempo de certains morceaux (où est-ce l’orchestre lui-même ?), rend un hommage sincère et respectueux à cette musique qui fait partie non seulement du panthéon des plus belles musiques de Waxman mais également de l’histoire de la musique de film. Le compositeur en tirera par ailleurs une suite symphonique qu’il jouera souvent lors des concerts radiophoniques qu’il donnera par la suite.

 

En 2002, le label Varèse Sarabande demande à Joel McNeely de réenregistrer la partition de Waxman avec le Royal Scottish National Orchestra. Cette version, sensiblement plus courte (54 minutes), s’attarde moins sur les musiques diégétiques et omet quelques séquences dans le dernier tiers du film. Par ailleurs, là où Adriano dirige de longues séquences, McNeely préfère séparer les morceaux pour leur donner plus de respiration. Le point fort de cette version est sans nul doute la direction d’orchestre, encore plus fidèle que celle d’Adriano, et la prise de son, absolument remarquable. Même si, par rapport à la version Naxos, celle de Varèse est plus courte de quelques 18 minutes (il manque, entre autres, le superbe After The Ball / The Rockets / At Dawn  où le thème de Rebecca se fait encore plus obsessionnel), il faut reconnaitre que l’essentiel y est et que le plaisir d’écoute n’est pas amoindri, bien au contraire puisque l’ensemble perd en longueur ce qu’il gagne en homogénéité.

 

Cependant, il ne faudrait pas commettre l’erreur de reléguer au placard l’une ou l’autre de ces interprétations car elles ont, chacune, leurs qualités. Toutes deux arrivent sans peine à dépeindre une atmosphère d’angoisse due à la fantomatique présence de Rebecca et à l’intrigante gouvernante qui méprise et rejette la nouvelle Mme De Winter. Les deux versions sonnent remarquablement bien (même si celle de McNeely semble plus fraîche et celle d’Adriano un peu plus classique, voire rigide, par instants). Si vous ne possédez encore aucune musique de Waxman, celle de Rebecca vous donnera un bon aperçu du talent, parfois extrêmement moderne, et du génie de ce géant d’Hollywood.

 

Joan Fontaine et Laurence Olivier

Christophe Maniez

Christophe Maniez

Rédacteur
Alors à l'orée de l'adolescence, au début des années 80, le jeune Christophe découvre à la télévision, coup sur coup, deux chefs d'œuvre qui marqueront son esprit à jamais. Le premier, Rocky, fait naitre en lui la jubilation par les mélodies riches en émotion de Bill Conti, devenu maintenant un de ses compositeurs fétiches. Le second, Vertigo d'Alfred Hitchcock, le plonge dans la musique du géant Bernard Herrmann, par le biais d'une partition pleine de mystère et de romance. Puis c'est l'escalade : il est tellement absorbé par la puissance des plus belles pages de la musique de film qu'il en vient à étudier de plus près le solfège et la composition (en quasi autodidacte, d'où son niveau plutôt moyen). Durant les mois suivants, il découvre John Williams et son Return Of The Jedi au cinéma. Transporté par la musique, il devient rapidement fan de ce compositeur. Son cercle de connaissances s'élargit et il en vient, plus tard, à admirer James Horner (un autre de ses compositeurs préférés) et Franz Waxman, notamment. Et puis, en 1989, c'est la claque : alors que tout le monde s'éclate sur la Bat Dance de Prince, il n'a d'oreille que pour les notes du Batman de Danny Elfman (par ailleurs, un des premiers CDs qu'il achète). Depuis lors, son amour pour la musique du compositeur attitré de Tim Burton ne s'est jamais démenti. Aujourd'hui, Christophe erre dans les couloirs obscurs d'UnderScores où il peut disputer le bout de gras avec d'autres êtres atteints du même syndrome que lui. Et l'aventure continue...
Christophe Maniez