A Passage To India (Maurice Jarre)

Un français sur la route des Indes

Disques • Publié le 08/04/2019 par

A Passage To IndiaA PASSAGE TO INDIA (1984)
LA ROUTE DES INDES
Compositeur :
Maurice Jarre
Durée : 58:57 | 22 pistes
Éditeur : Quartet Records

 

3.5 Stars

 

A Passage To India est la dernière collaboration entre le réalisateur David Lean et son compositeur attitré Maurice Jarre. Elle leur vaut un troisième oscar, qui suit ceux de Lawrence Of Arabia (Lawrence d’Arabie) et Dr. Zhivago (Le Docteur Jivago). Après plusieurs vies éditoriales, la musique de Jarre nous revient chez Quartet Records complétée de vingt minutes inédites, qui portent la durée du CD à près d’une heure, le tout sous la houlette de James Fitzpatrick, ami et grand défenseur du compositeur.

 

A Passage To India nous ramène à la dernière grande période de la carrière de Jarre, ces années 80 où, entre deux compositions électroniques, il créait dans un style toujours aussi personnel de flamboyantes partitions orchestrales, parmi lesquelles les superbes Mad Max Beyond Thunderdome (Mad Max Au-delà du Dôme du Tonnerre), Tai-Pan ou The Bride (La Promise). Mais disons-le d’emblée : sa musique pour le dernier film de Lean n’est pas tout à fait au niveau de celles-ci. D’abord en raison de sa relative brièveté (environ 45 minutes de musique originale pour 2h40 de film), puis de la nature même du film, qui n’appelait pas un commentaire musical aussi présent et extraverti que les précédentes collaborations. Or, on sait que c’est souvent dans ce registre que Jarre excelle. On a aussi reproché au compositeur d’avoir conçu une musique essentiellement occidentale et symphonique, évitant en grande partie les références ethno-musicales à l’Inde. Mais rappelons que c’était le choix du réalisateur, le sujet du film étant la découverte de l’Inde par une occidentale.

 

Judy Davis dans A Passage To India

 

La partition est construire autour de deux thèmes, tous deux associés au personnage principal d’Adela. Après un grand geste orchestral plein de force et d’assurance, ils sont présentés de façon enchaînée dans le générique de début (A Passage To India). Le premier, que l’on peut appeler le thème du voyage, est une très belle inspiration du musicien. Présenté le plus souvent aux cordes, c’est une longue phrase plus qu’une vraie mélodie, qui évoque par ses formules rythmiques la musique populaire des années 20. Il traduit une impression d’agitation, de mouvement incessant vers l’avant, sans réelle stabilité, tout en possédant une forme de grâce et de légèreté « féminines ». Le second thème (Adela), tout aussi marqué par les années folles, est d’une coupe plus classique. Dansant, presque mondain, il est souvent accompagné d’une section rythmique de style Big Band, mais peut prendre dans certaines orchestrations plus symphoniques un caractère exultant et triomphal (Back To England). Le problème est que ces deux thèmes, non dénués d’attraits (surtout le premier), sont trop souvent repris dans des variations prévisibles et des arrangements similaires. Ce qui n’est pas gênant dans le film devient vite ennuyeux au disque.

 

Quelques pièces apportent un peu de variété, comme la fracassante Bombay March, qui sonnera de façon très familière aux oreilles de ceux qui connaissent la musique de Jarre. Les meilleurs moments de sa partition sont à chercher dans les pages un peu mystérieuses où le compositeur mêle les influences indiennes et son écriture romantique habituelle: The Marabar Caves est une très belle page, d’un lyrisme éloquent, ponctuées de sonorités étranges et d’instruments ethniques, avec des ondes Martenot utilisées dans l’extrême grave. Nightmare et Ghosts, tous deux inédits, sont des pièces de genre où Jarre montre son savoir faire en matière de dissonances et de textures étranges, mais ici dans un registre contenu et presque étouffé. Frangipani possède un mélange de langueur et de sensualité, où les ondes se font l’écho du trouble intérieur de l’héroïne. On retrouve en partie ce climat moite dans Adela, Chandrapore ou Expectations, des pièces assez proches dans leur thématique et leur orchestration, au point qu’elles peinent parfois à retenir l’attention de l’auditeur.

 

Voyage à dos d'éléphant

 

Heureusement, Kashmir et The Temple justifieraient à eux seuls l’achat du disque. Après une majestueuse introduction, Kashmir est une magnifique ballade pastorale et ensoleillée, pleine de poésie et de fraicheur, exprimées d’une voix qui n’appartient qu’à Jarre. C’est un autre visage que le musicien nous présente avec la violence brutale de The Temple, véritable ouragan sonore qui se classe parmi les plus belles réussites du compositeur dans ce registre. Les rythmes complexes, l’orchestration puissante mais ciselée, l’utilisation virtuose de la percussion et des ondes Martenot, tout fait de cette pièce le moment fort du disque.

 

Parmi les inédits figurent aussi plusieurs morceaux de circonstance (marches, musique indienne…) ajoutés en bonus et d’un intérêt faible. Comme on le voit, le meilleur de cette partition se classe sans conteste au niveau des grandes pages du corpus jarrien et il serait dommage de s’en priver, mais il s’agit de quelques plages qui n’ont jamais suffi à remplir un album. Les éditions précédentes contenant déjà l’essentiel, produire une nouvelle édition complète revient à allonger la sauce, au risque de faire fuir le gourmet…

 

Comme il se doit, la partition a été enregistrée à Londres avec le très british Royal Philharmonic Orchestra, formation que Jarre connaissait bien, et le fidèle Christopher Palmer comme assistant et orchestrateur. Parmi les instrumentistes, notons la présence du grand John Leach, percussionniste spécialisé dans les instruments rares ou exotiques et qui participa à des myriades d’enregistrements allant du classique à la pop. Il est ici au santoor, entouré de plusieurs musiciens indiens. Les deux ondes Martenot, instrument fétiche du compositeur, sont tenues par Cynthia Millar et la grande Jeanne Loriod. La prise de son est assez sèche, avec très peu de réverbération et une très bonne définition.

 

The Marabar Caves

Stephane Abdallah

Stephane Abdallah

Contributeur
Mélomane professionnel, cinéphile bénévole, plumitif compulsif, critique expéditif, promeneur invétéré, apprenti dilettante, sarrusophoniste pervers, il dévore très jeune les critiques enthousiastes de Bertrand Borie dans l’Ecran Fantastique et découvre ainsi, médusé, les noms de Jerry Goldsmith, Georges Delerue et autres Arié Dzierlatka, dont les noms côtoient bientôt chez lui ceux de Stravinsky, Ravel et Bartok. Depuis, il n’a de cesse de convaincre un monde incrédule des beautés coruscantes de la musique d'écran, à grand renfort d’images audacieuses, de métaphores contrapuntiques, d’analyses fleuries et d’envolées pindariques.
Stephane Abdallah

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