Brigitte Lahaie : le Disque de Culte (Alain Goraguer)

L'important c'est d'aimer

Disques • Publié le 29/03/2018 par

Brigitte Lahaie - le Disque de Culte CoverBRIGITTE LAHAIE : LE DISQUE DE CULTE (2016)
Compositeur : Alain Goraguer
Durée : 33:07 | 11 pistes
Éditeur : Non On Label

 

 

4 Stars

Il était une fois, bien avant l’exploitation barbare et les performances cabossant l’anatomie, avant qu’Internet ne régnât et que la chair ne devînt triste, un cinéma polisson qui rêvait à la légitimité qu’alloue, du moins pensait-il, le grain du 35 mm. Les hommes, de caractère souvent patelin, n’avaient point tous encore fait leur obnubilation d’herculéennes tumescences, et les femmes, rieuses, dévoilaient en même temps que leur doux renflement de Vénus un delta noir auquel nul rasoir outragé par les pilosités broussailleuses n’avait attenté. C’était, en France notamment, une ère d’insouciance, comme un ultime soubresaut du Flower Power, terrassé par ses propres mirages. Un visage, presque ingénu, et un corps, sculptural jusqu’au vertige, avaient alors réussi à s’élever plus haut que tous les autres. En la présence solaire de Brigitte Lahaie, car nous parlons bien d’elle, ô ! lecteur philistin, maints chevaliers du stupre rivalisèrent de panache : les réalisateurs en confiant à leur caméra l’enivrante ascension de ses rotondités sans égal, les acteurs en l’honorant de toute leur hardiesse indomptable, et les musiciens en faisant de leurs instruments, empourprés d’émotion, les compagnons de route hédonistes des râles et autres bruits aqueux dont les marques d’affection prodiguées par la reine Brigitte ne manquaient jamais de s’accompagner.

 

L’un de ces joyeux pourvoyeurs de notes, chef de file à sa façon, s’appelle Alain Goraguer. Par la faute d’une pudibonderie qui l’ankylose plus souvent qu’à son tour, la postérité a choisi d’ores et déjà de ne distinguer que ses alliances fécondes avec Jean Ferrat ou Serge Gainsbourg. Mais à coup sûr, l’homme à la tête de choux lui-même aurait accueilli avec un sourire féroce le présent vinyle compilant nombre des cabrioles pop qu’exécuta Goraguer sous l’égide de son cinéaste fétiche, Claude Bernard-Aubert. Armé du sobriquet de Burd Tranbaree, resté plus fameux que son véritable patronyme, ce dernier troussa (tss tss) quelques-uns des plus revigorants X de l’âge d’or, pour lesquels les zélateurs au poignet d’acier de la seule et unique Brigitte ont une gratitude immortelle. Ce sont d’ailleurs ces spécimens, métamorphosés durant l’adolescence par leurs amours clandestins avec la suzeraine du hard français, qui ont chapeauté Brigitte Lahaie, le Disque de Culte. Notez, dans ce titre, le calembour aussi ancien qu’Hérode, mais au pouvoir de tentation irrésistible… Notez, surtout, le choix d’avoir circonscrit la pleine jouissance des musiques de Goraguer aux vieilles platines, support chic et smart, jugé sans aucun doute digne récipiendaire des charmes callipyges de la fougueuse Brigitte, mais dont l’élitisme fait pauvre ménage avec le vœu d’arracher à leur ghetto des scores que les foules narquoises ont toujours considéré à l’aune des boulards qu’ils flanquent : dépourvus de la moindre parcelle d’intérêt.

 

Brigitte Lahaie : le Disque de Culte

 

Au diable les barrières technologiques ! Même ne disposant pas du matériel idoine, votre humble serviteur pouvait en dernier recours compter sur l’aide crapuleuse du Net pour étancher sa soif de lubricité mélomane. Et nous voilà parti, dévorant Le Journal Intime de Marie-Christine par-dessus l’épaule de l’innocent héros de Perversions d’une Femme Mariée, qui découvre au fil de pages croustillantes que sa future épouse (Brigitte, qui d’autre ?) n’a vraiment rien d’une oie blanche. Caché derrière le pseudonyme de Paul Vernon (contrairement à beaucoup d’autres surpeuplant le royaume merveilleux du cinéma porno, cet alias n’aura guère marqué les esprits), Goraguer donne le champ libre à un saxophone moelleux, qui domine nettement une ligne de basse alanguie. L’instrument, incontournable en bonne et due forme dans l’ancien répertoire musical du hard, gagne quelques octaves musclés lorsqu’il réapparaît ensuite aux côtés de Brigitte Lahaie, pas la moins hardie des Autostoppeuses en Chaleur. Le tracklisting, dont la poésie gauloise n’en finit pas de ravir, nous apprend que Denise se Fait Prendre en Stop. Et en effet, à l’écran, la gourgandine est toute de miel et de brûlante gratitude pour le chevalier de la route qui l’a sauvée d’un amant en rogne. Mais les couples fâchés ne le restent jamais longtemps sous l’emblème du X, et bientôt la réconciliation bat son plein dans une caravane que chahutent de concert sur ses amortisseurs un va-et-vient sportif et une enthousiaste guitare électrique.

 

Chassez le Naturel… et il revient au triple galop, dit-on. Parties de Chasse en Sologne l’atteste : alors qu’ils étaient partis loin de la civilisation bétonnée pour perforer de plomb tout ce qui ne porte pas un gilet orange, nos fiers chasseurs en sont bien vite revenus à de plus familières occupations, de celles où la batterie, qu’aucun parfum soliste appuyé n’embaume cette fois, se charge de pétarader à hue et à dia. Ici, on ne tire pas le faisan, sauf à vouloir faire injure à toutes ces avenantes demoiselles dont Brigitte Lahaie est un peu la torride dame patronnesse. Brigitte, qui répand le bonheur ici-bas ! Brigitte, totem érigé à la gloire de l’amour, non de bois sculpté mais de chair étourdissante ! Brigitte, Femme Libérée, y compris lorsque, par son vil énoncé, Esclaves Sexuels sur Catalogue prétend la ceinturer de chaînes. En digne émule, Alain Goraguer se sent l’iconoclaste envie de rompre avec l’oukase des boucles musicales, tournant avec une lassitude résignée sur elles-mêmes et condamnées à brève échéance à se mordre la queue — ceci posé sans jeu de mots médiocrement grivois. Le xylophone, aussi serein que l’eau dormante, joue ses gammes flanqué d’autres percussions à l’exotisme vague, et ça et là fleurissent en ronds concentriques de drôles d’échos électroniques, a priori sans rime ni raison. Pour figurer, peut-être, les geysers laiteux qui soulagent ? Voilà qui sent à plein nez la conjecture de guingois… Mais au moins cette musique en octroie-t-elle le luxe, là où le routinier Nuits Brûlantes, aussi mécanique à la besogne musicale qu’un hardeur perdu dans le brouillard de ses coups de reins, n’apporte aux oreilles même diplomates qu’un paisible engourdissement.

 

Brigitte Lahaie : le Disque de Culte

 

Les dieux de la luxure soient loués, tout s’achève en fanfare grâce à La Rabatteuse ! Incarnant une bonne samaritaine dont les combines libidineuses, par on ne sait quel miracle, n’échouent jamais, Brigitte Lahaie sème une indicible joie de vivre autour d’elle. Portée sans effort par ce vent d’hédonisme, La Comtesse se Dévergonde sur fond de chaudes tessitures groovy, quoique à aucun moment ses lèvres ne renoncent à s’incurver en un sourire hautain. Même le hideux papier peint d’un appartement anonyme s’embrase des couleurs du Brésil quand Plaisir Partagé d’une Rencontre Impromptue minaude avec la célèbre voix de la cuica. Ô ! sidération, au lieu de renchérir dans les flots étincelants de sueur grasse, L’Ouvreuse Fait son Cinéma (encore un titre de toute beauté, les amis !) appose à l’album la petite touche courtoise qu’on ne lui avait point entendue auparavant. Les bois, convoqués pour la première et la dernière fois, coupent élégamment le sifflet à la guitare échauffée, au saxophone et à tout le tohu-bohu fiévreux qui, depuis le début, s’épanchent au diapason des corps nus s’entrechoquant.

 

Mais n’allez pas croire que les ébats entre le héros priapique et une hôtesse de cinéma à la peau d’ébène diffusent quelque romantisme, loin s’en faut… D’ailleurs, pour bannir de votre esprit les incongruités fleur bleue qui à tout hasard menaceraient de s’y loger, jetez donc un œil sur le titre dont un esprit éclairé a affublé la piste finale : Disco Symphonie en Rut Majeur. Sacré programme, que le compositeur s’emploie à ne pas faire mentir en arrachant, à pas moins de quatre reprises, mille clignements de la boule à facettes. Bien que pas un seul d’eux n’ait jugé nécessaire de s’accoutrer d’une chemise pelle à tarte ou d’un pantalon à pattes d’éléphant (ni d’aucune autre sorte de vêtement, vous l’aurez deviné), la fantasmagorique Brigitte Lahaie et ses amis ondulent des hanches, moulinent aussi frénétiquement qu’en sont capables leurs jambes et vagissent de bien-être tandis que le DJ Goraguer, tout imprégné de la festive atmosphère, se donne sans compter. Il est heureux d’en être, en dépit de la grogne mi-figue mi-raisin (« C’était de la musique au kilomètre ») que lui inspirèrent toujours ses multiples œuvres à destination du bas-ventre, et ses musiciens, eux aussi de la party malgré des budgets touchant à la ladrerie, transpirent de bon cœur. Merci, Alain ! Merci, adorable Brigitte ! Alors, let’s fuck ? Et plutôt deux fois qu’une !

 

Brigitte Lahaie - le Disque de Culte Photo 03

Benjamin Josse

Benjamin Josse

Rédacteur
Les temps changent. A l'heure de la communication instantanée et du joug de la téléphonie mobile, on ne trouvera plus grand-monde pour s'étonner d'entendre quelque quidam dégingandé soliloquer à haute voix. Aussi incroyable que cela paraisse, il fut une époque où ces effusions publiques aimantaient moult moues désapprobatrices et sourcils orageusement froncés, à plus forte raison quand l'objet de tous ces regards courroucés fredonnait (mal) le thème de The 7th Voyage Of Sinbad et s'essayait (pour un déplorable résultat) à imiter les glouglous burlesques de La Soupe aux Choux. C'est ainsi que de fil cassé en aiguille tordue, le mal-aimé Benjamin trouva refuge dans le giron d'UnderScores, merveilleuse terre d'asile où, depuis lors, il se consacre à l'égoïste satisfaction des vices précités, et d'autres plus condamnables encore. Le moindre, assurément, n'étant pas de larder d'aiguilles trempées dans du curare une poupée grossièrement faite à l'effigie de Hans Zimmer, sa Némésis de toujours (« Si j'arrivais seulement à lui flanquer des cors aux pieds, je serais le plus heureux des hommes », confesse-t-il, l'oeil torve). Parce qu'il lui faut bien gagner sa croûte, ou plus exactement les quignons de pain moisis que le maître des lieux condescend à lui jeter pour tout salaire, il rédige de loin en loin d'étranges amphigouris dédiés à des scores d'exotique provenance. Ses collègues sont incrédules et les lecteurs baillent d'ennui, mais aux dernières nouvelles, il n'a pas l'intention de fermer boutique...
Benjamin Josse
  • The Vikings