The Adventures Of Baron Munchausen (Michael Kamen)

Michael Kamen en boulet de canon

Disques • Publié le 20/11/2013 par

The Adventures Of Baron MunchausenTHE ADVENTURES OF BARON MUNCHAUSEN (1989)
LES AVENTURES DU BARON MÜNCHAUSEN
Compositeur :
Michael Kamen
Durée : 53:31 | 11 pistes
Éditeur : Warner Bros. Records

 

4 Stars

Quand la légende est plus belle que la vérité, il faut préférer la légende, d’après les mots fameux de John Ford. Et s’il avait pu en avoir connaissance, ce n’est sans doute pas le baron von Münchhausen qui se serait avisé de les réfuter. Cet officier allemand, qui a combattu durant la guerre russo-turque au XVIIIème siècle, s’est en effet moins distingué par de hauts faits d’arme que par d’extravagantes rodomontades, appelées à connaître les honneurs d’une pléthore d’adaptations d’abord littéraires puis cinématographiques. Au point que l’Histoire a presque réussi à effacer de la mémoire collective que l’auguste personnage, avant de devenir un héros mythique se jouant de la mort et du temps, était d’abord un individu de chair et de sang ! Mais pour trompeuse qu’elle soit, la légende est des plus séduisantes, il faut l’avouer, et abonde en morceaux de bravoure hautement fantaisistes. Du pain béni pour un Terry Gilliam toujours en quête de caractères hors norme et d’univers fabuleux à explorer. Tourné dans la souffrance à la fin des années 80, The Adventures Of Baron Munchausen est la profession de foi du cinéaste, le manifeste survolté de son amour pour l’irrationnel et l’imagination toute-puissante. Face à ce sublime bric-à-brac de décors majestueux, de trucages souvent artisanaux et de péripéties absurdes exhalant un doux parfum de naïveté, l’on serait tenté de penser qu’il y a décidément du Fellini chez Gilliam ! A ceci près que Nino Rota, le fidèle complice du grand Federico, n’aurait sans doute pas suivi la voie finalement empruntée par Michael Kamen, qui n’a eu de cesse d’exacerber la folie du métrage grâce à ce qui allait rester l’une de ses partitions les plus libres et outrancières.

 

Le fabuleux Baron Munchausen

 

Et le regretté compositeur d’abattre d’emblée ses cartes maîtresses avec un Statue In The Square résonnant des échos du thème du baron, ouvertement héroïque et faisant appel à des cuivres altiers. Quelques instants plus tard, c’est quasiment tout son instrumentarium que Kamen a dévoilé, condensant en une petite poignée de notes les grognements d’un basson fort peu distingué, un clavecin souvent ironique quant à l’aristocratie en lambeaux dont se réclame le baron et des sonorités synthétiques vaporeuses, ici intronisées porte-étendard du rêve et de la fantasmagorie. Au passage, la musique, s’étant soudain obscurcie dans un bref déchaînement de cordes et de cuivres, aura salué l’entrée en scène de la Mort elle-même qui, tout le film durant, va s’acharner à poursuivre Munchausen de ses assiduités. Mais le récit, à peine débuté, se trouve déjà lancé dans une course folle et nous projette vers un Land Of Cheese malicieux où les instruments à vent (la flûte et le hautbois en particulier) s’accaparent le thème principal sur un mode frivole. Confronté à un film autorisant, pour ne pas dire exigeant les ruptures de ton les plus inattendues, Kamen, lui-même un artiste à l’éclectisme virtuose, ne pouvait bien sûr que s’en donner à cœur joie.

 

Emblématiques spécimens de cette irrépressible frénésie créatrice, The Torturer’s Apprentice et A Eunuch’s Life Is Hard débordent de chants idiots et d’onomatopées vocales semblant parfois tenir du rot pur et simple ! Une façon pour le moins originale de donner une substance sonore à l’orgue construit sur mesure pour le Grand Turc, en fait un instrument de torture arrachant cris et gémissements à de pauvres bougres suppliciés. Le ventripotent souverain a néanmoins droit à une approche thématique plus orthodoxe grâce à l’imposant Play Up And Win The Game qui, depuis des bois aux scintillants accents orientaux jusqu’à l’ultime assaut de cuivres spectaculaires, suit un crescendo mené de main de maître. Mais s’il réapparaît au début de The War Begins, ce thème semble avoir perdu de son opulente vigueur, comme si quelque chose s’était brisé. Sous les coups de boutoir d’une réalité implacable, celle de la guerre aux portes de la cité, c’est tout le théâtre des illusions qui s’effondre soudain autour du baron désemparé. La musique se réduit alors à un minimalisme ténébreux tandis que la Faucheuse rôde, prête à remplir son office… Une fois encore, nul leitmotiv identifiable ne vient accompagner la sinistre silhouette encapuchonnée, Kamen préférant souligner chacune de ses apparitions par de brefs et violents éclairs, tantôt des cordes lugubres, tantôt des synthés lourds d’une funeste menace.

 

Les Aventures du Baron en ballon

 

De toutes les fanfaronnades surréalistes jaillies de l’esprit en perpétuelle ébullition de von Münchhausen, la plus marquante est probablement celle où un baron hilare et sabre au clair, à califourchon sur un boulet de canon, prend son envol pour la Lune. Une image que Terry Gilliam n’a pas manqué d’honorer et que la partition enrobe du vigoureux galop orchestral de Cannonball Ride, où s’entremêlent avec brio d’omniprésentes cymbales, des bois et surtout des cuivres aux intonations victorieuses. Ce sont d’ailleurs ces mêmes cuivres qui, dans le triomphal The Balloon, déploient avec une formidable intensité le thème du baron dont Kamen, jusqu’alors, n’avait fait qu’esquisser les nobles apparats. Fuyant la ville assiégée par l’armée du Grand Turc à bord d’une montgolfière, Munchausen voit bientôt le ciel lui rendre un hommage pas moins cérémonieux quand, à l’occasion d’un plan d’une foudroyante beauté, sa nacelle survole un cotonneux tapis de nuages. Même si ce n’est que pour un bref instant, les cordes d’On The Way To The Moon, empreintes d’un lyrisme que l’on peut fort commodément qualifier de céleste, expriment avec maestria la féérie de cette montée irréelle au firmament. Mais les cieux traîtres dévoilent vite un tout autre visage dans l’agité Storm, empli de l’inquiétant crissement des violons et des soubresauts d’un clavecin devenu plaintif, comme un avant-goût des déconcertantes expérimentations dont le prochain On The Moon sera truffé.

 

Il n’est pas interdit de penser que Terry Gilliam, frustré du budget qui lui était nécessaire pour matérialiser les excès de la rencontre du baron avec le peuple sélénite (décorum gigantesque, figurants par centaines et tutti quanti), a donné carte blanche à Michael Kamen pour que ce dernier invoque, par le truchement de sa musique, ce que l’ingéniosité et les trouvailles esthétiques du réalisateur auraient été impuissantes à concrétiser. Ainsi, cette débauche de sonorités étranges et pour l’essentiel synthétiques, aux accents indubitablement festifs, pourrait fort bien suggérer aux imaginations débridées la vision d’une foule en liesse, alors que le baron n’est accueilli à l’écran que par un complexe entrelacs de parois escamotables. D’une façon générale, la partition abandonne ici toute implication figurative pour laisser la part belle à l’abstraction, comme l’atteste également le tic-tac récurrent d’une horloge pourtant invisible. De prime abord sans rime ni raison, ce curieux bruitage peut être perçu comme un écho imagé de la folie du Roi de la Lune, qui se targue à maintes reprises de commander au Temps lui-même. Et quand éclate Moon King Chase, qui voit le monarque dément se lancer aux trousses du baron et de ses amis juché sur le dos d’un monstrueux volatile tricéphale, le jusqu’au-boutiste Kamen, fidèle au nihilisme de sa démarche, répudie les charges orchestrales d’usage pour bricoler avec jubilation un agglomérat de sifflements cartoonesques et de petits sons mécaniques saccadés. Ultime facétie, le compositeur, qui n’a jamais hésité tout au long de sa carrière à adresser de savoureux clins d’œil aux standards de la chanson et du répertoire classique, convoque le piano de la Sonate au Clair de Lune de Beethoven alors que les héros entreprennent l’ascension d’un immense croissant de lune.

 

Vénus dans ses plus beaux atours

 

Ayant décidément fait son sacerdoce de toujours déjouer les attentes de son auditoire, la musique de The Adventures Of Baron Munchausen change une nouvelle fois son fusil d’épaule pour offrir à l’ensorcelante Venus de fastueux habits. Les bois délicats et la harpe cristalline de Venus Rising ne laissent guère planer de doute sur l’émerveillement de l’assistance, et encore moins sur celui du baron dont le thème, interprété au hautbois avec une infinie légèreté, reflète la stupeur muette qui luit au fond de ses yeux écarquillés. C’est donc sans un murmure de protestation que notre héros, oublieux de son devoir, accepte le bras de la divine apparition et se laisse entraîner dans une fantastique danse aérienne. Fort d’un majestueux cortège de cuivres, de vents folâtres et de cordes au romantisme précieux, The Munchausen Waltz semble directement héritée de l’onctueuse tradition « straussienne » des élégantes valses viennoises. C’était compter sans le réjouissant iconoclasme de Kamen, qui prend un malin plaisir à faire s’immiscer au beau milieu de superbes envolées la voix pesante et volontiers grotesque du basson, renvoyant sans ambages à un Vulcain voûté et renfrogné qui ne cache pas sa réprobation face aux jeux de séduction menés par son épouse.

 

Excédé, l’irascible dieu se débarrasse sans ménagement de ses invités, qui se retrouvent en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire dans les entrailles d’un monstre marin. Là, ils sont accueillis par les chœurs graves et mélancoliques d’In The Bally Of The Whale, avant que ne s’abattent telle une chape de plomb un clavecin funèbre et des synthés glacials, annonciateurs de la Mort qu’attend désormais sereinement un baron brisé de fatigue. Mais le thème de ce dernier connaît, contre toute attente, une flamboyante résurrection grâce à The Gang Together Again, qui scelle les retrouvailles de Munchausen, soudain revigoré, et des ses serviteurs aux extraordinaires pouvoirs. Enfin réunis, les compères de toujours s’accordent à liguer leurs forces contre le sultan, et l’ouverture de The Final Battle reprend le thème sur un ton plus belliqueux qu’exotique. S’ensuit un féroce morceau de bravoure au cours duquel Kamen fait gronder toute sa science de l’action symphonique, entre torrents percussifs redoutables, fracassantes explosions de cuivres et danse effrénée de cordes virevoltantes. Au terme de cette spectaculaire bataille où les accélérations vertigineuses de l’orchestre sont légion, le baron, vainqueur de l’armée du Grand Turc, peut savourer son triomphe. Lequel s’avère néanmoins de courte durée !

 

Abattu par un traître au cœur des festivités, le sauveur de la ville ne peut cette fois plus échapper à la Faucheuse qui vient réclamer son dû dans The Baron Dies And Lives Again, marqué par l’emploi sombre et inquiétant du basson et dépossédé pour la première fois du timbre caricatural que Kamen s’était jusqu’à présent amusé à lui octroyer. Puis s’élève un poignant cantique funéraire, d’obédience sensiblement latine, gage de l’éternelle gratitude que la population a tenu à témoigner à la dépouille sans vie du baron. Un épilogue aussi brillant que dramatique au mouvementé The Adventures Of Baron Munchausen, aurait-on alors bien hâtivement envie de conclure, oubliant que la réalité et les chimères, la vie et la mort, forment sous la houlette du fantasque personnage un écheveau des plus ardus à démêler. Au bout du compte, peut-on réellement se déclarer surpris lorsque résonne, une fois de plus, le mémorable thème du baron ? Bien vivant, fier et resplendissant au dos de sa superbe monture, Munchausen accueille le glorieux élan de Baron Rides Off Into The Sunset en brandissant haut son épée dans les derniers feux du crépuscule. L’image la plus emblématique, sans nul doute, d’une conception délicieusement candide de l’héroïsme et qu’adoptent avec un roboratif enthousiasme Terry Gilliam et Michael Kamen, qui ont tous deux choisi leur camp : en dépit des innombrables simulacres, mensonges et duperies dont elle est par essence porteuse, la légende l’emportera toujours sur la vérité.

 

The Adventures Of Baron Munchausen

Benjamin Josse

Benjamin Josse

Rédacteur
Les temps changent. A l'heure de la communication instantanée et du joug de la téléphonie mobile, on ne trouvera plus grand-monde pour s'étonner d'entendre quelque quidam dégingandé soliloquer à haute voix. Aussi incroyable que cela paraisse, il fut une époque où ces effusions publiques aimantaient moult moues désapprobatrices et sourcils orageusement froncés, à plus forte raison quand l'objet de tous ces regards courroucés fredonnait (mal) le thème de The 7th Voyage Of Sinbad et s'essayait (pour un déplorable résultat) à imiter les glouglous burlesques de La Soupe aux Choux. C'est ainsi que de fil cassé en aiguille tordue, le mal-aimé Benjamin trouva refuge dans le giron d'UnderScores, merveilleuse terre d'asile où, depuis lors, il se consacre à l'égoïste satisfaction des vices précités, et d'autres plus condamnables encore. Le moindre, assurément, n'étant pas de larder d'aiguilles trempées dans du curare une poupée grossièrement faite à l'effigie de Hans Zimmer, sa Némésis de toujours (« Si j'arrivais seulement à lui flanquer des cors aux pieds, je serais le plus heureux des hommes », confesse-t-il, l'oeil torve). Parce qu'il lui faut bien gagner sa croûte, ou plus exactement les quignons de pain moisis que le maître des lieux condescend à lui jeter pour tout salaire, il rédige de loin en loin d'étranges amphigouris dédiés à des scores d'exotique provenance. Ses collègues sont incrédules et les lecteurs baillent d'ennui, mais aux dernières nouvelles, il n'a pas l'intention de fermer boutique...
Benjamin Josse