The Gauntlet (Jerry Fielding)

Main de fer, jazz de velours

Disques • Publié le 02/05/2012 par

The GauntletTHE GAUNTLET (1977)
L’ÉPREUVE DE FORCE
Compositeur :
Jerry Fielding
Durée : 31:07 | 10 pistes
Éditeur : Perseverance Records

 

4 Stars

Perseverance Records réédite The Gauntlet avec un contenu identique à l’enregistrement paru chez Warner en 2001, mais en reprenant l’illustration originale de Frank Frazetta. Le programme est celui du vinyle original, soit une trentaine de minutes. Fort heureusement, elles sont extrêmement denses ! Sorti en 1977, ce film policier tout entier au service d’Eastwood, acteur et réalisateur, mâchoires serrées et flingue en pogne, semble vouloir rivaliser avec Assault On Precinct 13 (Assault) pour le nombre de coups de feu tirés. Pas impressionné par ce fracas, Fielding a composé une superbe partition de jazz, renouant encore plus résolument que dans The Enforcer (L’Inspecteur Ne Renonce Jamais) avec ses premières amours : le big band. Il utilise ici une formation large (cuivres, batterie, guitares, piano et, sur certaines plages, une section de cordes). Autant dire que la partition ne porte guère, sauf en de rares moments, la signature habituelle de Fielding, ce mélange de lyrisme voluptueux et de complexité polyphonique versant parfois dans l’atonalité.

 

The Gauntlet doit beaucoup à la personnalité des deux solistes de haute volée, le saxophoniste Art Pepper (déjà présent sur The Enforcer) et le trompettiste Jon Faddis, réputé pour son jeu dans le suraigu. Mélodies et arrangements sont splendides et l’ancien arrangeur de swing fait montre de tout son savoir-faire, avec quelques références funk et soul. Le thème principal, exposé dans Bleak Bad Big City Dawn, est basé sur un célèbre gospel traditionnel, Just A Closer Walk With Thee, que Lalo Schifrin avait aussi utilisé dans Cool Hand Luke (Luke la Main Froide). Il est exposé par la trompette de Faddis, est repris dans Closer Look At A Closer Walk dans une atmosphère plus intime qui s’anime progressivement, et enfin dans le Postlude. Notons au passage l’habileté de Fielding dans ces différents arrangements : le premier sonne big band, un peu dixieland, le second est plus blues, tandis que Postlude clôt le disque avec une dernière exposition détendue et aérée, débarrassée des tensions.

 

Clint Eastwood et Sondra Locke

 

Parmi les beaux moments du disque, mentionnons les passages de dialogue entre les deux instruments solistes, d’abord dans l’introduction de The Pickup puis dans les riffs nerveux des passages d’action (Exit Tunnel, Roaring! et Manipulation On The Center Divider). On y retrouve ce sentiment d’excitation, de frénésie discordante propre à Fielding, ici enrichi par un solo très libre de Pepper. The Delivery est une pièce orchestrale atonale où l’écriture moderne de Fielding réapparait, de même que The Box Car Incident, pièce de tension obsédante, répétitive, presque expérimentale dans sa rythmique implacable et omniprésente, construite sur un matériau très réduit. Ailleurs, quelques synthétiseurs inquiétants, comme Fielding aimait en utiliser à cette époque, se glissent ça et là dans les textures instrumentales.

 

Mais le morceau le plus frappant est sans doute The Gauntlet, où le compositeur cite bizarrement Solea de Gil Evans et Miles Davis. Le compositeur y construit une magnifique accumulation de tension et d’énergie et permet à Faddis de se lancer dans un vertigineux solo. En dehors des deux grands solistes, le piano tient un rôle important, notamment dans Bleak Bad Big City Dawn et Closer Look At A Closer Walk. On devine également la présence d’excellents musiciens de studio, sidemen sans doute issus du vivier West Coast, non mentionnés dans le livret mais dont les noms sont probablement familiers pour les connaisseurs. Il est intéressant de noter que Fielding, travaillant ici avec des musiciens qu’il connaît certainement, semble avoir volontairement offert à certains d’entre eux l’occasion de briller en solo (piano dans les pièces déjà mentionnées, batterie dans Exit Tunnel, Roaring!).

 

Loin des équipées sérielles de certaines partitions du compositeur, The Gauntlet nous offre un jazz plein d’énergie et de vitalité, propre à séduire ceux qui ne sont pas à priori de grands connaisseurs du genre. Une belle réussite à ranger aux côtés de The Man With The Golden Arm (L’Homme au Bras d’Or) d’Elmer Bernstein, Anatomy Of A Murder (Autopsie d’un Meurtre) de Duke Ellington ou Bullit de Lalo Schifrin. Mention particulière pour l’excellent livret du grand spécialiste de Jerry Fielding qu’est Nick Redman.

 

The Gauntlet

Stephane Abdallah

Stephane Abdallah

Contributeur
Mélomane professionnel, cinéphile bénévole, plumitif compulsif, critique expéditif, promeneur invétéré, apprenti dilettante, sarrusophoniste pervers, il dévore très jeune les critiques enthousiastes de Bertrand Borie dans l’Ecran Fantastique et découvre ainsi, médusé, les noms de Jerry Goldsmith, Georges Delerue et autres Arié Dzierlatka, dont les noms côtoient bientôt chez lui ceux de Stravinsky, Ravel et Bartok. Depuis, il n’a de cesse de convaincre un monde incrédule des beautés coruscantes de la musique d'écran, à grand renfort d’images audacieuses, de métaphores contrapuntiques, d’analyses fleuries et d’envolées pindariques.
Stephane Abdallah

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