The Big Boss (Peter Thomas)

Autant en emporte mon nunchaku

Disques • Publié le 30/04/2012 par

The Big BossTHE BIG BOSS / TANG SHAN DA XIONG (1971)
BIG BOSS
Compositeur :
Peter Thomas
Durée : 40:51 | 20 pistes
Éditeur : All Score Media

 

3.5 Stars

 C’est moins grâce à des dons innés pour la comédie qu’à un physique spectaculaire dont ils savaient tirer le meilleur profit que certains acteurs ont, tout au long de l’histoire du cinéma, façonné leur propre légende. Depuis Johnny Weissmuller, exhibant fièrement une silhouette athlétique que seul ceignait le pagne de Tarzan, jusqu’aux pectoraux poisseux de sueur des action stars hollywoodiennes des années 80, en passant par les rochers en polystyrène que Steve Reeves passait l’essentiel de son temps à soulever dans le péplum transalpin, les cas (plus ou moins) probants sont légion. Mais nul n’est parvenu à instrumentaliser son corps comme a su le faire Bruce Lee. Fort des atouts maîtres qu’étaient son charisme arrogant, son incroyable gestuelle féline et ses aptitudes martiales, le Petit Dragon est parti à l’assaut des salles obscures en écrasant souverainement tous les détails annexes (tels qu’un bon script, par exemple) qui auraient pu détourner l’attention de ses muscles noueux. En ce sens, le cinéma de Hong Kong lui a mâché le travail. Il n’est qu’à voir The Big Boss, le film de la révélation, où personne ne semblait avoir conscience de tenir avec Lee un authentique diamant noir. En tout cas, certainement pas Lo Wei, pourtant auteur de quelques estimables réussites dans le giron de la Shaw Brothers, qui se rendit là coupable d’une sempiternelle histoire de vengeance caviardée de zooms nauséeux. Le sadisme ultra-graphique et la rage sans égale de l’acteur n’inspirèrent pas davantage les compositeurs qui prirent successivement les rênes de l’entreprise, fait d’autant plus paradoxal que leur travail n’est en rien sujet à l’opprobre. Mais dans ce bric-à-brac qui voit s’entrechoquer l’héroïsme pompier de Wang Fu-Ling et les trouvailles pop de Peter Thomas, où diable est passé Bruce Lee ?

 

De toute évidence, pour les spectateurs de 1971 abasourdis par l’animalité inédite du jeune prodige, quelque chose clochait. En dépit de sa facture soignée, la musique s’inscrivait sans ambigüité dans le courant chevaleresque initié par les luxueuses productions en costumes de la Shaw, dont les épéistes invincibles dominaient alors sans partage le box-office local. Manifestement dupé par les très ordinaires atours de The Big Boss, qui sont ceux d’un énième film de kung-fu, Wang Fu-Ling a bien malgré lui créé une dichotomie peu à propos entre les cuivres cérémonieux, presque guindés de sa partition et l’individualisme farouche de Bruce Lee (à ce propos, mieux vaut fuir comme la peste le disque édité par les gredins de Max Entertainment, qui ne présente pour ainsi dire rien de son ouvrage). Non, le compositeur n’était décidément pas capable de rendre justice à la violence foudroyante de ce nouveau héros chinois, à ses feulements aigus, son rictus meurtrier et cette étrange lueur qui dansait dans ses yeux au moment de donner la mort. La décision prise de faire appel à un autre musicien, lors de la sortie internationale du film deux ans après, semblait l’occasion idéale de corriger le tir en habillant les aventures du Petit Dragon d’un costume enfin à leur (dé)mesure.

 

La dialectique peut-elle casser des briques ?

 

Il suffit néanmoins des premières notes du Big Boss Theme pour réaliser que les ambitions de l’Allemand Peter Thomas, quoique bien réelles, étaient d’une tout autre nature. N’ayant pour seule consigne que de gommer du travail de son prédécesseur les aspérités orientales, susceptibles de gêner aux entournures un public pas vraiment féru d’exotisme chatoyant, le prolifique compositeur s’amusa à épicer les coups de tatane des excentricités sonores devenues, avec le temps, l’une de ses marques de fabrique. Il y a certes une bonne dose de talent dans cette démarche, et le préambule, conduit sur un tempo tonitruant, en atteste. Mais pour efficaces qu’ils soient, ces crépitations de guitare et ces trompettes orgueilleuses, qui flirtent avec une veine jazz-rock, ne font pas tant surgir à l’esprit les acrobaties de véloces combattants que les héros défourailleurs d’une blaxploitation en plein essor ou les privés nonchalants du polar cool des sixties. De là à penser que Thomas avait tout mis en œuvre pour dynamiter la gangue musicale d’un genre suffoqué par sa propre solennité, il n’y a qu’un pas… Mais ce serait faire fausse route, tant l’identité anarchique de la partition, plutôt que de refléter un processus volontaire de démantèlement thématique, témoigne en premier lieu de l’exubérance créatrice de l’époque qui l’a vue naitre. En cherchant un brin, on pourrait dire que l’allégeance du Big Boss nouvelle cuvée envers son support visuel s’arrête à quelques touches romantiques, chargées d’enjoliver l’inévitable bluette entre le héros et sa fragile dulcinée. Une tâche dont le tendre murmure de la flûte dans Girl Loves Cheng Li et le slow langoureux de China Love s’acquittent avec tous les honneurs.

 

Pour le reste, Peter Thomas n’a bel et bien eu d’yeux que pour le contexte contemporain du film de Lo Wei, ses boîtes de nuit toujours bondées et ses pantalons à pattes d’éléphant. En termes d’écoute seule, voilà qui a l’avantage de garantir une immédiate délectation, et l’on se surprend à battre la mesure d’un pied enthousiaste face aux riffs de guitare de Hard Drugs et à l’intenable saxophone de Moontown. A l’écran, en revanche, difficile de ne pas froncer des sourcils dubitatifs lorsque le dernier acte, submergé par un déferlement de violence expiatoire, n’offre à se mettre sous la dent que de simples résurgences du thème principal, dont le timbre groovy n’a jamais paru aussi peu approprié. Et que dire des sorties de route inopinées que s’autorise le fantasque Thomas ? Un simple coup d’œil jeté au tracklisting permet de subodorer l’entourloupe : Malaparte Sinus (!), Communication In Hyperspace (!!), le doute n’est plus permis, nous dérivons carrément en plein psychotronisme, étayé par des manipulations électroniques outrées (lesquelles seraient, dit-on, téléportées à l’identique d’un album antérieur de Thomas). Tel ostinato ponctué de grossières onomatopées renvoie aux bruyants cliquètements des ordinateurs supposés high-tech du cinéma de science-fiction des années 50, tandis qu’ailleurs un crescendo synthétique minutieusement agencé finit par tomber dans une atonalité aride. Echaudé par un tel hors-sujet, le cinéphile marri ne se relèvera sans doute pas de l’ultime banderille plantée par Bruce Lee Forever, qui croit ériger un temple à la gloire du Petit Dragon en déballant des trompettes indolentes et on ne peut plus seventies.

 

A présent, effectuons un bond dans le temps jusqu’en 1983, où The Big Boss, tourné à l’origine en mandarin, s’apprêtait à connaître une nouvelle carrière en dialecte cantonais. Officiellement attribuée à Joseph Koo Ka-Fai, qui avait lui aussi mis la main à la pâte dans les années 70, la musique entièrement remodelée du métrage (encore !) se limita en fin de compte à dérober à droite et à gauche des lambeaux de notes disparates (l’un des péchés pas si mignons de l’industrie hongkongaise, qui allait prendre au cours des eighties une dimension hénaurme), comme la gratte rock’n’roll de Pink Floyd ou The Hills Have Eyes (La Colline a des Yeux) de Don Peake, dont on s’escrimerait vainement à trouver un quelconque dénominateur commun avec les bonds de panthère de la star chinoise. Face à cette gabegie, comment se figurer que le même Joseph Koo avait jadis gorgé La Fureur de Vaincre et La Fureur du Dragon de chœurs exaltés et de robustes percussions martiales, loin des errements stylistiques qui ont accablé l’infortuné Big Boss ? Et pourtant…

 

The Big Boss

Benjamin Josse

Benjamin Josse

Rédacteur
Les temps changent. A l'heure de la communication instantanée et du joug de la téléphonie mobile, on ne trouvera plus grand-monde pour s'étonner d'entendre quelque quidam dégingandé soliloquer à haute voix. Aussi incroyable que cela paraisse, il fut une époque où ces effusions publiques aimantaient moult moues désapprobatrices et sourcils orageusement froncés, à plus forte raison quand l'objet de tous ces regards courroucés fredonnait (mal) le thème de The 7th Voyage Of Sinbad et s'essayait (pour un déplorable résultat) à imiter les glouglous burlesques de La Soupe aux Choux. C'est ainsi que de fil cassé en aiguille tordue, le mal-aimé Benjamin trouva refuge dans le giron d'UnderScores, merveilleuse terre d'asile où, depuis lors, il se consacre à l'égoïste satisfaction des vices précités, et d'autres plus condamnables encore. Le moindre, assurément, n'étant pas de larder d'aiguilles trempées dans du curare une poupée grossièrement faite à l'effigie de Hans Zimmer, sa Némésis de toujours (« Si j'arrivais seulement à lui flanquer des cors aux pieds, je serais le plus heureux des hommes », confesse-t-il, l'oeil torve). Parce qu'il lui faut bien gagner sa croûte, ou plus exactement les quignons de pain moisis que le maître des lieux condescend à lui jeter pour tout salaire, il rédige de loin en loin d'étranges amphigouris dédiés à des scores d'exotique provenance. Ses collègues sont incrédules et les lecteurs baillent d'ennui, mais aux dernières nouvelles, il n'a pas l'intention de fermer boutique...
Benjamin Josse