Animals United (David Newman)

La horde (pas si) sauvage

Disques • Publié le 12/02/2012 par

Animals UnitedANIMALS UNITED / KONFERENZ DER TIERE (2010)
ANIMAUX & CIE
Compositeur :
David Newman
Durée : 67:05 | 50 pistes
Éditeur : Perseverance Records

 

4.5 Stars

Alors que, depuis des années, le film d’animation en images de synthèse est complètement trusté par des monstres comme Pixar et Dreamworks et qu’il a bien du mal à exister en dehors des seuls États-Unis, Konferenz der Tiere (traduit par Animaux & Cie – admirons l’inventivité du distributeur français !), une fois n’est pas coutume, nous vient d’Allemagne. Cela dit, le graphisme et l’animation, bien que de qualité inférieure, font immédiatement penser aux films de la Fox tels que la saga Ice Age (L’Âge de Glace) et, comme pour mettre plus de chances de son côté, le réalisateur/producteur Reinhard Klooss est précisément allé quérir le compositeur du premier Ice Age plutôt qu’un de ses compatriotes : David Newman. Rôdé au genre de l’animation et de la comédie, ce dernier avait signé l’année précédente la musique du troisième opus des aventures de Scooby-Doo mais, ô rage ! ô désespoir ! il s’agissait d’une musique entièrement synthétique faute de moyens et du coup totalement hideuse. On pouvait donc redouter qu’en s’exportant sur une production moins luxueuse que d’ordinaire, Newman ne soit contraint de réitérer l’expérience, mais fort heureusement, le film dispose visiblement d’un budget confortable. Le compositeur de The Spirit bénéficie à nouveau d’un grand orchestre accompagné d’une chorale et fait appel à ses collaborateurs habituels (sa femme Krystyna, passée de scoring consultant à scoring supervisor, et son orchestrateur attitré Greg Jamrok) tout comme s’il était chez lui, à cette différence près qu’il va enregistrer son score avec des musiciens berlinois dans les studios de la capitale allemande.

 

Animals United

 

A l’automne 2010 est tout d’abord parue une compilation éditée par Königskinder Music et proposant seulement vingt minutes de score alors que le film en contenait plus d’une heure : un véritable crève-cœur pour tous les amateurs du compositeur ! Complété par des chansons du groupe américain Naturally 7 et du chanteur allemand Xavier Naidoo, contactés par le réalisateur pour apporter une touche contemporaine et branchée à son film afin d’attirer le jeune public, cet album valait tout de même mieux que rien mais laissait sans cesse imaginer aux béophiles ce qu’il aurait pu être s’il avait été conçu pour rendre véritablement justice au travail du musicien. Les chansons, qu’il s’agisse de reprises de grands classiques (King Of The Road, Splish Splash) ou d’inédits (A New Horizon), jouent certes un rôle dans le film mais n’apparaissent que dans des versions allant de vingt secondes à une minute, ce qui ne totalise guère plus de dix minutes sur l’ensemble du long-métrage. Elles n’ont évidemment aucun rapport avec la composition originale et ne présentent aucun intérêt pour qui n’est pas amateur de soul music. Fort heureusement, le label Perseverance Records, déjà responsable de l’édition du score de The Runestone (Le Rocher de l’Apocalypse) en 2010, a décidé fin 2011 de réparer ce manque monumental dans la discographie de Newman en proposant une édition complète de Konferenz der Tiere (alias Animals United), totalisant ainsi 67 minutes de musique. L’écoute de ce nouvel album procure alors non seulement un bonheur intense mais permet également de confirmer la grande qualité du travail du compositeur, qui enterre sans mal les séquelles fauchées ou les comédies pathétiques avec Martin Lawrence sur lesquelles il travaille depuis des années.

 

Impliqué assez tôt dans le projet, Newman a eu le temps de réfléchir à la musique bien avant de voir les images, en lisant le livre dont est tiré le film. Ensuite, il a eu beaucoup plus de temps que d’ordinaire pour composer sa partition, ce dont il s’est montré fort reconnaissant. Comme le précise le réalisateur dans le livret de l’album, la musique originale sert à animer les lieux et les personnages mais surtout à conférer aux images leur dimension épique et émotionnelle, et c’est là en effet que réside la force du score. Pour évoquer la beauté du monde dans lequel vivent les héros, Newman a conçu un thème principal lyrique, généreux et mémorable comme il en a le secret. On pense notamment à Operation Dumbo Drop, à Matilda et surtout à Hoffa pour l’emphase presque hyperbolique qui le caractérise. Pleinement exposé dans Animal Paradise, ce thème sera repris plusieurs fois dans le film et surtout à la fin pour illustrer la victoire des animaux sur les méchants humains (Animals In New York). Les cordes délicates et les cuivres altiers sont alors ponctués de tonitruants coups de cymbales puis rejoints par des chœurs féminins angéliques avant de s’orienter vers une conclusion triomphale à l’aide de percussions et de rythmes synthétiques entêtants.

 

Animals United

 

Au cœur d’une profusion de petites pièces chamarrées (cinquante au total, sans que cela nuise aucunement au confort de l’auditeur), les morceaux retenus initialement pour l’album de Königskinder Music se détachent aisément car ils correspondent à des moments-clés du film et accordent une large place aux mélodies. On trouve par exemple dans toutes les séquences consacrées aux suricates (Golfing With Caca, Billy The Scatterbrain, la partie centrale de No Water) les accents sautillants et chaleureux qui ont déjà fait la réussite de l’excellent Ice Age, mais toujours parfaitement dosés et débarrassés du mickeymousing laborieux voire hystérique qui plombe certains travaux du compositeur, The Cat In The Hat (Le Chat Chapeauté) en tête. Mais plus que tout cela, ce qui élève indéniablement Konferenz der Tiere au-dessus du score de comédie lambda, c’est bel et bien sa fameuse dimension émotionnelle, son aspect souvent poignant et majestueux, qui amène Newman à travailler davantage sur les mélodies que sur le mickeymousing et à rejoindre son père Alfred et son frère Thomas dans l’évocation de cet americana si enivrant…

 

Les passionnés du compositeur s’extasieront à loisir à l’écoute du noble Animals March ou des très tendres Billy The Scatterbrain et No Water, qui rappellent fortement certains morceaux d’Anastasia. La gravité du sujet – la destruction de la nature par l’homme – donne lieu ici à de superbes adagios dans lesquels l’auteur se montre particulièrement inspiré. Le premier, Drumming For Water, mélange tonalité élégiaque et martiale : les cuivres menaçants du début se font peu à peu plus recueillis et les percussions exotiques cèdent le pas à des violons soyeux et à des flûtes enjôleuses. Le second, Socrates Tells His Story, qui accompagne le discours du lion racontant la mort de son frère tué par un chasseur, est un véritable morceau de bravoure mêlant colère, émotion et atmosphère quasi surnaturelle, reposant sur une écriture symphonique splendide et savamment contrastée alternant tutti orchestraux et mise en avant d’instruments solistes tels une guitare, un célesta, un piano et un basson aux accents funèbres. Encore plus percutant, tout en subtilité et en puissance contenue, le long crescendo illustrant le récit apocalyptique de la vieille tortue (Tale Of The Humans) atteint des sommets d’émotion auxquels les chœurs confèrent une dimension absolue. Ce morceau, d’un degré d’intensité rare chez le compositeur, évite pourtant tout débordement et témoigne de façon très éloquente du talent de Newman, fort capable de livrer des travaux brillants lorsqu’on lui en donne l’occasion.

 

Animals United

 

Evoquons à présent les inédits, très nombreux ici puisque correspondant à plus de trois quarts d’heure de musique ! Dès la première écoute, ils apparaissent immédiatement indispensables, tant par leur qualité intrinsèque que par le rôle qu’ils jouent dans l’histoire et surtout dans la caractérisation des personnages. Ils illustrent tout d’abord le grand sens de la fantaisie dont a toujours fait preuve le compositeur, conférant à l’ensemble une bonne dose d’humour, de fraîcheur et de dynamisme, via l’usage de nombreux instruments ou formules inattendus : pastiche de folklore russe avec tambourins et guitare slave dans Russian Ship, qui fleure bon un univers mafieux de comédie ; riffs de guitare entraînants et accents country chaleureux dans Toby Meets Smiley prouvant à quel point Newman est doué pour le genre du western et devrait s’y essayer à nouveau suite à l’expérience de The Cowboy Way (Deux Cow-boys à New York) ; accordéon mélancolique pour évoquer la France du coq Charles (Charles For Lunch), puis roulement de caisses claires et marche militaire jouissive imitant la Marseillaise chaque fois que le très patriotique animal fait preuve d’héroïsme (Charles Escapes Being Dinner ainsi que plusieurs autres titres) ; des chœurs envoûtants et des cuivres solennels pour annoncer la présence de l’oracle (Tree Of Life) ; une abondance de percussions tribales plongeant l’auditeur/spectateur au cœur de l’Afrique dans Waterhole Standoff, dans The Animals Drum Down Wall ainsi que dans bon nombre d’autres pistes ; des chœurs façon The Lion King (Le Roi Lion) dans Dam Break ; des titres rock puis jazzy dans les bonus tracks ; bref, toute une profusion de couleurs et de sonorités galvanisantes… Le décalage, l’exagération voire la caricature et l’abondance de clichés pourraient certes empêcher tous ces morceaux de dépasser le simple exercice de style, si l’on n’y retrouvait pas tout ce qui rend uniques et précieux quantités de travaux du compositeur : sa personnalité chaleureuse et exubérante ainsi que ses déclarations d’amour constamment renouvelées pour la musique symphonique, qui l’amènent à explorer l’orchestre et ses diverses composantes jusque dans leurs moindres recoins.

 

Enfin, last but not least, ces 45 minutes inédites font la part belle à l’action, que Newman maîtrise depuis longtemps à la perfection. Combats entre buffles et rhinocéros, assaut des animaux contre le barrage des humains, héros traqués par une panthère féroce (écoutez donc le palpitant The Panther Chases Billy) puis par des promoteurs impitoyables : tout cela donne lieu à des emballements nerveux et hautement trépidants, tenant aisément la longueur (de trente secondes à trois minutes) sans jamais ennuyer, de Hunter à Water Shortage puis de The Black Panther à Socrates. Au final, tous les nouveaux morceaux, parmi lesquels on trouve aussi de nombreux moments d’émotion, enrichissent et approfondissent considérablement la composition, faisant de Konferenz der Tiere une musique quasi-définitive dans la filmographie de David Newman, ayant en outre pour atout majeur de citer ici et là bien d’autres partitions restées scandaleusement inédites telles 102 Dalmatians (102 Dalmatiens), les Scooby-Doo ou encore Man Of The House (Garde Rapprochée), pour en donner ainsi un bref aperçu aux béophiles curieux… Bien que ce n’ait jamais été le cas jusqu’à maintenant malgré les réussites musicales de The Phantom (Le Fantôme du Bengale), d’Anastasia, d’Ice Age ou encore de The Spirit, si seulement l’excellence de Konferenz der Tiere pouvait permettre à la carrière du compositeur de décoller enfin…

 

Animals United

Gregory Bouak

Gregory Bouak

Contributeur (2010-2012)
Toujours un peu décalé, Grégory écoute de la musique classique à l’âge où les autres écoutent du rock, de la variété, ou rien, ce qui fait qu’à quinze ans, il pense avoir fait le tour de la question et se retrouve tout démuni. Il aime aussi depuis longtemps le cinéma et surtout les Star Wars, les Batman, les James Bond, dont il goûte les musiques avant tout parce qu’elles lui rappellent les films. Un jour, en voyant Stargate, il découvre que les musiques de films peuvent être d’une grande richesse et s’apprécier pour elles-mêmes en écoute isolée, se présentant comme les dignes héritières de son genre de prédilection, la grande musique symphonique telle qu’elle a atteint son apogée à la fin du XIXe siècle. C’est le début d’une longue et belle amitié qui n’a jamais connu de rupture. A partir de 2000, il se met à écrire des articles et des critiques de musique de film pour le site internet TraxZone, puis pour LeFantastique.net et Khimaira Magazine, tous deux spécialisés dans le fantastique, la fantasy et la science-fiction. En parallèle, il publie des articles dans la version papier de Khimaira. En 2006, il crée Horreurs et Merveilles, un blog puis un site consacré aux musiques des films de l’imaginaire. En 2010, suite à un bug irrémédiable d’Horreurs et Merveilles, dont il soupçonne secrètement les membres d’UnderScores d’être les instigateurs afin de l’inciter à rejoindre leur équipe, il accepte avec joie de contribuer au nouveau magazine de référence de la musique de film en langue française, afin de continuer à promouvoir sa passion.
Gregory Bouak