Masada (Jerry Goldsmith)

Sword & Sandal

Disques • Publié le 27/09/2011 par

MasadaMASADA (1981)
MASADA
Compositeur :
Jerry Goldsmith
Durée : 149:29 | 64 pistes | 2 CD
Éditeur : Intrada

 

4 Stars

La révolte d’un groupe de combattants juifs luttant pour leur indépendance dans la Palestine de l’antiquité, tenant tête aux légions romaines dans la forteresse de Masada, juchée sur un éperon rocheux au milieu du désert, leur suicide collectif devant une défaite inévitable : cette minisérie était faite pour Goldsmith. On conçoit que bien qu’il n’ait jamais revendiqué sa judéité, le compositeur ait été encore plus qu’à l’ordinaire impliqué : il séjourna même une dizaine de jours en Israël pour effectuer des recherches musicales. On ne s’étonnera donc pas que le compositeur déploie ici avec une générosité et une éloquence inhabituelles (même pour lui !) les multiples facettes de son fougueux génie : ampleur, lyrisme, action percutante, couleurs antiques, orientalisme, tout cela marqué de son sceau inimitable et dans la continuité de The Wind And The Lion (Le Lion et le Vent) et QB VII.

 

Pour des raisons de disponibilité, Jerry Goldsmith n’a pu composer que la musique des deux premières parties de Masada. Morton Stevens, surtout connu pour son travail à la télévision, s’est chargé des deux dernières sur les recommandations de Goldsmith lui-même. Le réenregistrement partiel réalisé en 1981 à Londres par ce dernier avec les fidèles troupes du National Philharmonic Orchestra avait depuis longtemps un statut – mérité – de classique. C’est l’intégrale en deux disques de toute la musique écrite pour Masada par les deux compositeurs que nous propose aujourd’hui Intrada. Ce qui frappe immédiatement dans cette nouvelle édition, c’est le son : beaucoup moins d’ampleur que dans le réenregistrement londonien, orchestre plus réduit (les béophiles américains aimant compter les instrumentistes, on sait qu’ils étaient 65…), et une prise de son presque sans réverbération. L’image orchestrale est donc nettement plus «petite» et plus sèche, ce qui pourra surprendre sur certains passages. Elle est pourtant extrêmement détaillée. Quant à la direction d’orchestre de Goldsmith, elle est plus nerveuse, plus enlevée que dans le réenregistrement (The Slaves fait ici 4’41 contre 5’14 à Londres).

 

Peter Strauss dans le rôle d'Eleazar

 

Le thème principal est sans doute un des plus mémorables du compositeur. Syncopé et typiquement juif (dans un style populaire de la hora, une danse traditionnelle juive d’origine roumaine), il emporte immédiatement l’auditeur par son enthousiasme et son excitation. Le reste est à l’avenant : Masada s’impose de par son ampleur et sa diversité de ton comme une véritable démonstration du savoir faire et de la capacité d’invention de Goldsmith. Move On (The Road To Masada dans l’album de 1981) est ainsi une des plus éblouissantes pièces du compositeur. Conçue comme un véritable mouvement symphonique autonome (plus de sept minutes) elle tient à la fois de la marche, de la variation et du rondo : le thème de fanfare initial donné par les cuivres (celui de Roman March) revient périodiquement entre des épisodes au caractère varié, dansant, intimiste ou élégiaque. Variété des registres orchestraux, diversité des couleurs, vivacité de l’écriture rythmique, précision de l’écriture instrumentale (l’étonnant effet de trémolos des trombones dans les dernières mesures), cette pièce aurait largement sa place au concert. La direction de Goldsmith, plus enflammée que dans le réenregistrement, traduit ici un véritable sentiment d’urgence. Dans une veine similaire, The Camp est une pièce splendide d’une remarquable virtuosité orchestrale.

 

Autre pièce de grande dimension, The Slaves est construite sur le principe très goldsmithien du lent crescendo. On se souvient qu’elle concluait majestueusement l’album londonien. Ici encore, l’interprétation originale apporte une dimension supplémentaire : moins massive, plus serrée, plus incisive, son lyrisme grandiose y gagne une clarté et un élan nouveaux. Le magicien de l’orchestre qu’était Goldsmith s’exprime dans le piquant et les ciselures de Not For Years/Taxes ou les sons terrifiants et réellement inouïs de The Return, dont on se demande comment ils ont été obtenus. No God introduit un climat différent, avec un thème introspectif, presque douloureux, confié aux bois. Et bien sûr le reste de la partition regorge de tout ce qui fait le sel d’un grand Goldsmith : montée de tension et explosion d’énergie (Burning City, The Granary, Your Land), échange délicat entre les bois et les cordes (Her Desire, The Mask) et pièces de genres colorées (The Mime, The Moabites). Et s’il y a bien çà et là quelques facilités, elles sont largement rachetées par le brio de l’ensemble.

 

Proche dans son traitement orchestral de partitions contemporaines comme Night Crossing (La Nuit de l’Evasion) ou Inchon, Masada est une fresque qui ne manque pas de souffle et à laquelle manque simplement l’originalité de ses grands chefs d’œuvre. Une seule réserve : le zèle complétiste des producteurs qui une fois encore va trop loin. L’enchaînement des petites pièces (No Chance : quinze secondes dont on voit mal l’intérêt) n’est pas toujours judicieux et ne facilite guère l’immersion musicale.

 

Peter O'Toole dans le rôle du général Cornelius Flavius Silva

 

Le second disque est consacré aux deux parties composées par Morton Stevens, pour lequel il était évidemment délicat de succéder à Goldsmith sur un sujet de ce genre. D’emblée, on remarque les différences de style mais aussi d’approche. Stevens semble plutôt privilégier l’ambiance et non l’action. Loin des démonstrations de force et de la frénésie de timbres de son prédécesseur, il cherche davantage à construire des climats de manière progressive et dans la durée (d’une manière qui rappelle parfois John Barry) au travers de pièces plus contenues et au tempo lent. Sa musique semblera ainsi plus statique, moins éclatante que celle de Goldsmith, bien qu’il réutilise la plupart de ses thèmes.

 

Zealots Prepare est une belle pièce guerrière, mais force est de reconnaître que dans l’ensemble Stevens est moins convaincant dans les scènes d’action où une certaine raideur se fait sentir (Discovery/Inner Wall/Ram’s Head, Building The Ramp, The Tower). Le compositeur est plus à l’aise avec les couleurs nuancées de Precarius Meeting, Meeting Unsuccessful ou encore Sheva Gives Again. Dans les passages plus paisibles (Eleazar Speaks) ou mystérieux (Running Water, Silva’s Soliloquy), le statisme de l’écriture et les valeurs longues des cordes coupées d’interventions solistes créent un climat prenant, voire oppressant. Stevens s’y aventure à la limite de l’atonalité et utilise habilement les cordes en harmoniques. Mid-Day Ration Of Death repose sur un même principe, de même que Burn It/Fire, excellente pièce où Stevens joue des couleurs des bois dans un climat chambriste qui devient envoûtant. Il parvient même dans la belle progression de Make-Up For Death à retrouver l’émotion et le ton élégiaque de certaines pages de Goldsmith. Une très intéressante découverte donc, même si le panache de ce dernier nous manque un peu. Il faut remercier Intrada de nous donner à entendre le travail de ce compositeur rarement mis en avant, d’autant que la confrontation des deux styles permet de mieux sentir les qualités propres de chacun.

 

La forteresse de Masada

Stephane Abdallah

Stephane Abdallah

Contributeur
Mélomane professionnel, cinéphile bénévole, plumitif compulsif, critique expéditif, promeneur invétéré, apprenti dilettante, sarrusophoniste pervers, il dévore très jeune les critiques enthousiastes de Bertrand Borie dans l’Ecran Fantastique et découvre ainsi, médusé, les noms de Jerry Goldsmith, Georges Delerue et autres Arié Dzierlatka, dont les noms côtoient bientôt chez lui ceux de Stravinsky, Ravel et Bartok. Depuis, il n’a de cesse de convaincre un monde incrédule des beautés coruscantes de la musique d'écran, à grand renfort d’images audacieuses, de métaphores contrapuntiques, d’analyses fleuries et d’envolées pindariques.
Stephane Abdallah

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