First Knight (Jerry Goldsmith)

Goldsmith, premier chevalier de Camelot

Disques • Publié le 02/09/2011 par

First KnightFIRST KNIGHT (1995)
LANCELOT
Compositeur :
Jerry Goldsmith
Durée : 146:43 | 41 pistes | 2 CD
Éditeur : La-La Land Records

 

5 Stars

«A la première du film, Sean Connery s’est approché de Jerry, lui a donné une grande accolade et lui a dit qu’il adorait le score et voulait que son thème soit joué chaque fois qu’il entrerait quelque part. Jerry m’a dit que c’était l’un des plus beaux compliments qu’il ait jamais reçu.»

Bruce Botnick, ingénieur du son

 

Cinq ans après l’incroyable Total Recall, considéré alors comme la dernière œuvre majeure de sa carrière, Goldsmith est sollicité par la Columbia pour mettre en musique First Knight que réalise l’un des ZAZ, Jerry Zucker, plus connu pour ses comédies potaches et son précédent film, Ghost, succès mondial en 1990. Comme sur The River Wild (La Rivière Sauvage) quelques années auparavant, Goldsmith remplace Maurice Jarre, le compositeur français ayant renoncé à mettre en musique le film en raison de délais trop courts.

 

Au cours des années 90, le style de Jerry Goldsmith avait évolué dans un sens peu à peu critiqué par nombre de ses adeptes. Goldsmith l’expérimentateur esthète, s’inspirant volontiers de l’école de Vienne et des compositeurs européens avant-gardistes du début XXème siècle, notamment pour les partitions célébrées de Freud ou Alien, avait glissé progressivement vers une écriture symphonique plus massive. Il ne faisait pourtant que s’adapter à l’évolution de l’industrie cinématographique hollywoodienne, les effets sonores ayant pris une part de plus en plus écrasante au sein de la bande-son des films depuis la fin des années 80 au point que l’espace réservé au compositeur, naguère vaste, en venait à se rétrécir de façon drastique, dommage collatéral de l’amélioration technique des projections en salle, de la surenchère sonore en découlant et de l’inculture musicale de plus en plus manifeste des exécutifs des studios.

 

S’adaptant continuellement aux contraintes du média pour lequel il avait œuvré toute sa vie, Goldsmith fit le choix de continuer à composer plusieurs scores par an, recherchant continuellement des sujets qui l’attiraient ou répondant à des producteurs qui savaient qui ils venaient chercher. Si en 1998, le compositeur ira jusqu’à reconnaître travailler davantage pour le cinéma que pour la musique, à l’exception de sa collaboration avec Joe Dante (1), il continua tout de même de briller ponctuellement ; ainsi, First Knight s’impose par le traitement musical de son sujet mythique comme un chef-d’œuvre épique et symphonique. Les cuivres y sont particulièrement présents, avec six trompettes, sept cors, quatre trombones dont un trombone-basse et un tuba, donnant au score une sorte de virilité presque palpable. On y retrouve les accents médiévaux de Lionheart et la force mélodique de The Wind And The Lion (Le Lion et le Vent) : au-delà de la médiocrité du film qui continue à porter préjudice à la réputation du score, Goldsmith compose pour First Knight sa propre symphonie arthurienne. Porté par les charmes de la Dame du Lac, sa muse incontestable pour cette œuvre, il est le Merlin qui fait défaut aux images : en véritable enchanteur des notes, c’est une partition magique qu’il nous livre.

 

Le dragueur

 

Pourtant, suite aux projections test et au report de la sortie du film, Sony Music décide au dernier moment de raccourcir le disque à quarante minutes contre les soixante prévues initialement, obligeant le compositeur à trancher dans sa sélection (1). De fait, des pans entiers de la partition n’y apparaissent plus, dont le thème bondissant de Lancelot qui donne pourtant son titre au film. Plus de quinze ans après sa sortie, La-La Land Records édite enfin le score de First Knight dans son intégralité, rendant justice à ses nombreux thèmes, ses pièces d’action renversantes et ses moments d’une grande sensibilité dramatique. Et l’on se rend ainsi compte que presque la moitié du score était jusqu’ici inédite : à lui seul, le premier disque, qui présente le score complet dans l’ordre chronologique, livre trente-huit minutes supplémentaires de musique par rapport à l’édition précédente.

 

Goldsmith charpente son score autour de trois thèmes principaux, attribués respectivement à Guenièvre, Arthur et Lancelot. Le thème de Guenièvre est régulièrement interprété délicatement par les bois (flûte, clarinette, hautbois) et les cordes (clavecin, harpe), ainsi que le piano, avant le retour des cuivres dominants, et transcrit merveilleusement la fragilité des sentiments amoureux et l’inéluctable échec de la relation avec Lancelot. Le thème d’Arthur, confié aux cuivres, aux cordes et aux percussions, dégage une puissance certaine et souligne la noblesse et la légende du personnage. Mais ce thème peut également servir la puissance guerrière du roi lorsque le compositeur l’intègre, parfois en le fragmentant, dans les morceaux d’action. Et puis il y a le formidable thème de Lancelot, enlevé, plein de fougue et de panache et pour lequel on remarque que Goldsmith utilise les mêmes trois premières notes que pour le thème d’Arthur : une façon de lier le destin des deux hommes, amis et pourtant rivaux.

 

First Knight est aussi ponctué de morceaux d’action incroyables. On retrouve ceux que l’on connaissait déjà comme le générique de début Raid On Leonesse, qui évoque sans mal une bataille médiévale mémorable. L’auditeur déjà ébahi est définitivement happé quand résonnent les tierces du tuba ; le morceau s’accélère, la construction dramatique se fige et Goldsmith fait sonner les cloches tubulaires pour imiter le glas, puis les cordes et les cuivres repartent de plus belle ; To Leonesse, marqué par sa structure rythmique au tempo millimétré soutenant la phrase mélodique ; Night Battle, qui illustre d’abord la charge cavalière triomphale à laquelle succède l’affrontement musclé entre les troupes de Malagant et les chevaliers d’Arthur. Goldsmith multiplie les lignes d’instruments, insiste sur les envolées des trombones et les changements de rythme, l’une des prédominances de son style guerrier. Présenté ici pour la première fois, The Ambush constitue l’un des inédits les plus précieux du score. On retrouve dans cette pièce redoutablement rythmée le motif d’action lié aux troupes d’Arthur. Puis Goldsmith expose dans First Sight le thème du futur Premier Chevalier tandis qu’il affronte deux guerriers sous les yeux ébahis de Guenièvre, que le compositeur souligne par une citation des cinq premières notes du thème de la jeune femme. Autre inédit faisant la part belle au thème de Lancelot, la musique de la scène de l’enlèvement, Boat Trip, est un nouveau tour de force orchestral. Dès la révélation du complot, Goldsmith convoque l’artillerie lourde et cite, dans l’un de ses plus longs développements, le thème de Lancelot qui s’élance à la rescousse de la belle de Camelot.

 

Parmi les autres inédits, retenons Gauntlet Drums, musique diégétique pour percussions ; Arthur surprenant Lancelot embrassant Guenièvre dans Open The Door / No One Move, la musique se figeant en attendant la réaction d’Arthur qui encaisse le choc, libérant sa colère, seul, dans sa chapelle ; ou encore Wedding Plans, l’une des plus belles reprises du thème de Guenièvre.

 

Le cocu

 

Bien sûr, on retrouve le final flamboyant du film, Arthur’s Farewell, qui requiert un chœur mixte massif chantant dans un latin hollywoodien pour soutenir la dernière bataille d’Arthur. La puissance de l’association chœur / orchestre est telle que l’on n’en avait pas entendu de pareille chez Goldsmith depuis The Final Conflict (La Malédiction Finale). Encore une fois, l’imagination se laisse porter par la musique décrivant une bataille homérique. Les chœurs, en transe guerrière, lancent «Hoc regnum meum est, adorate» (Ceci est mon royaume, adorez-moi) et évoquent le point d’orgue d’un conflit hors norme que l’on retrouve bien difficilement à l’écran. Après le climax, la musique s’adoucit, le chœur devenant solennel pour annoncer la mort d’Arthur et son entrée dans la légende. Enfin, lors de l’ultime scène du film, le corps d’Arthur est porté par bateau sur les eaux du fameux lac. Tous les chevaliers, Lancelot en tête, lèvent leur épée pour rendre hommage à leur roi défunt, hommage repris par le chœur qui vocalise le thème d’Arthur, après l’embrasement de l’embarcation royale.

 

Non content de présenter les 78 minutes du score complet sur un premier disque, l’éditeur propose sur un second disque le contenu remasterisé de l’album produit en 1995, qui proposent des montages (et des titres) alternatifs pour certains passages. A cela s’ajoutent sept morceaux bonus : parmi d’intéressantes variations d’orchestrations, signalons celui accompagnant la dernière scène du film qui est ici plus cuivré, moins romantique et dont les chœurs sont absents. La qualité sonore déjà fameuse sur l’édition d’origine est ici encore plus belle, grâce aux soins de l’ingénieur Bruce Botnick, qui a fourni ses masters numériques pour cette sortie et en a restauré le son. Regrettons tout de même un bruit numérique parasite sur la onzième piste du premier disque, peu audible certes, mais qui distrait l’auditeur. Ancien pilier de FSM devenu auteur indépendant (il a dernièrement signé le livre Danse Macabre consacré à Danny Elfman), Jeff Bond est l’auteur des notes du livret, lesquelles sont à la fois denses et précises (les morceaux renommés auraient été un casse tête sans ses éclaircissements !), riches d’anecdotes rapportées par Richard Kraft (l’agent de Goldsmith), Zucker ou encore Botnick.

 

Gageons qu’avec un tel écrin, ce joyau qu’est First Knight accèdera enfin à la notoriété légendaire à laquelle il est destiné. Quant à nous, un genou à terre, nous saluons au son de la fanfare de Camelot la mémoire du grand Jerry Goldsmith !

 

Les tourtereaux pris en flag

 

(1) Entretien avec Jerry Goldsmith paru dans la revue Dreams To Dreams (hiver 1998/1999)

Olivier Soude

Olivier Soude

Contributeur (2008-2018)
Jamais la conscience du rôle de la musique pour l’écran n’aurait jailli si tôt sans les repiquages (avec les bruits ambiants de la pièce !) de génériques de dessins animés et de génériques de fin de (télé)films dès le début des années 80. A force d’écouter en boucle, forcément, l’intérêt grandit. En 1984, quand sort Indiana Jones And The Temple Of Doom, c’est le choc musical! La K7 de la bande originale du film constitue la toute première pièce de sa collection. Ceci explique sans doute pourquoi pour lui, aujourd’hui encore, l’œuvre de John Williams reste inégalée. Au début des années 90, à la faculté d’Amiens, sa rencontre avec d’autres mordus de béos enracine définitivement sa passion et sa curiosité pour cet art particulier. En 1996, au Barbican Center de Londres, après un concert, il échange quelques mots avec John Williams. Peu de temps avant de débuter la carrière d’enseignant à laquelle il se destine, en 1998, il commence à participer au fanzine Dreams To Dreams. Il s’entretient alors avec certains des compositeurs anglo-saxons qui le fascinent. Sa rencontre à Lunéville en 1999 avec Michael Kamen restera le point culminant des années passées en tant que rédacteur de Dreams Magazine.
Olivier Soude