The Last Valley (John Barry)

Il était une fois dans la vallée

Disques • Publié le 03/02/2011 par

The Last ValleyTHE LAST VALLEY (1971)
LA VALLÉE PERDUE
Compositeur :
John Barry
Durée : 56:42 | 21 pistes
Éditeur : Silva Screen Records

 

5 Stars

Totalement ignoré par un public rejetant en bloc l’inconfortable ambigüité de ses personnages et sa vision sans fard des atrocités de la guerre (en l’occurrence la Guerre de Trente Ans, qui mit à bas le Saint Empire), tombé depuis lors dans un oubli dont on voit mal comment il pourrait s’extirper, The Last Valley (La Vallée Perdue) est resté pour ses artisans majeurs le film de tous les regrets. Ceux de James Clavell, dont la carrière de cinéaste n’a pas survécu à un aussi terrible camouflet commercial. Ceux de Michael Caine, qui déploie des trésors de subtilité dans le rôle hiératique et mystérieux du Capitaine et n’a jamais cessé de déplorer le cruel insuccès d’une œuvre qu’il tient pour l’une de ses grandes fiertés. Et ceux, enfin, de feu John Barry qui, faisant montre d’un considérable investissement (on parle d’un processus créatif long de six mois), a écrit ce qui aurait dû être unanimement reconnu comme un véritable classique mais est devenu, sans l’ombre d’un doute, son plus beau chef-d’œuvre « souterrain ». Si elle est condamnée à croupir dans l’ombre des ô combien plus prestigieux Out Of Africa ou Dances With Wolves (Danse avec les Loups), la musique de The Last Valley n’en stupéfie pas moins de bout en bout par ses va-et-vient virtuoses entre rugosité guerrière et magnificence bucolique, lesquelles se toisent, prennent successivement la parole, entrent violemment en collision et procurent l’étrange impression, en définitive, de se nourrir l’une de l’autre. Une dualité qui n’en est peut-être pas une et que la superbe affiche du film synthétise à merveille, en opposant aux flammes rouges de la destruction symbolisées par le Capitaine le doux vallonnement d’un refuge diapré de vert et de bleu.

 

Michael Caine dans The Last Valley

 

Deux ans après avoir illustré avec la maestria que l’on sait The Lion In Winter (Un Lion en Hiver), tout de chants à la solennité liturgique, Barry décidait d’employer à nouveau les voix comme catalyseur du vaste théâtre des émotions humaines. C’est ainsi que The Last Valley renoue brillamment avec la multiplicité d’inspirations chorales de son aîné, rendant palpable le sentiment d’une paisible dévotion religieuse (An Evening Song et An Offertory Chant brillent d’un éclat à la fois pur et ardent) et révélant dans toute son âpreté la frénésie du massacre qui consume le Capitaine et ses pareils (le thème principal, avec ses percussions martiales endiablées, ses brusques offensives cuivrées et ses virulentes exclamations, est le digne successeur des électrisants « Regis, Regum, Rectissimi » qui font tout le prix du thème principal de The Lion In Winter). A mi-chemin entre ces deux extrêmes, les chœurs se fondent en lugubres lamentations qui confèrent à Why Not Winter In The Valley? ou The Death Of Eskesen les sombres atours d’une oraison funèbre. Cette impression glacée finit d’ailleurs par prendre littéralement corps dans un Erica Is Burned At The Stake aux violents accents tragiques, lorsque l’infortunée subit la vindicte meurtrière des villageois, naguère ses amis et voisins. Victime de la bêtise ordinaire, de la rancune et de l’obscurantisme, la jeune femme se sera rendue coupable de l’unique crime d’avoir fait palpiter le cœur du redoutable Capitaine sous sa poitrine caparaçonnée de fer.

 

L’amour, un sentiment que ce mercenaire endurci, qui semble avoir passé son existence entière parmi les tourbillons de la guerre, ne s’était probablement pas attendu à découvrir dans la luxuriance d’une vallée perdue. The Villagers Fight For The Shrine, The Village Attack, Night Battle At Rhinefelden, tous bardés de cuivres belliqueux et de retentissantes timbales, viennent rappeler à intervalles réguliers quel impitoyable combattant est le Capitaine. Mais lui-même est impuissant à taire ses désirs de tendresse alors que s’élèvent les poignantes mélodies de Captain Meets Erica et Winning Erica, dont le romantisme est délicatement appuyé par la flûte et le hautbois. Leur beauté diaphane, presque désespérée, reflète cependant l’amertume du soldat d’élite, qui n’ignore pas que tôt ou tard, un nouveau champ de bataille l’arrachera à ce bonheur inopiné. Et il faut toute la finesse harmonique de l’écriture de Barry pour insuffler une émotion nouvelle à l’orageux thème principal, qui, dans le superbe Departure For Rhinefelden, exprime moins son habituelle hargne guerrière qu’une tristesse empreinte de nostalgie. La lumineuse musique rattachée à la vallée ne tarde d’ailleurs guère à faire son apparition, tel un écho au désarroi muet du Capitaine qui répugne à abandonner derrière lui l’apaisante chaleur de ce qu’il voudrait considérer comme son foyer.

 

Omar Shariff dans The Last Valley

 

Pour les hommes d’arme qui l’ont envahie aussi bien que pour Vogel, le lettré qui y a trouvé refuge, la vallée est le lieu de toutes les espérances, un joyau enchâssé dans l’épaisse tourbe d’un conflit qui s’éternise. Elle se dévoile pour la première fois dans Entry Into The Last Valley, lorsqu’un Vogel hagard (interprété avec une vibrante humanité par le somptueux Omar Sharif), fuyant les charniers et les affrontements terrifiants, découvre soudain un cadre paisible et enchanteur, comme échappé d’un rêve. La partition devient le témoin de son émerveillement en usant avec une infinie sensibilité des cordes et des instruments à vent qui n’ont besoin que de quelques notes éthérées pour instaurer un climat d’une touchante beauté pastorale. D’étranges chœurs féminins semblent néanmoins jeter sur ces splendeurs élégiaques une ombre inquiétante, mais cette dernière a tôt fait de se dissiper grâce à l’entêtant Vogel’s Dream, où la vallée affirme sans retenue la noblesse et le lyrisme champêtre dont son identité musicale ne se départira plus. Et lorsque le Capitaine, mortellement blessé au cours d’un siège sanglant, trouve la force de ramper jusque vers l’idyllique vallée et sa bien-aimée perdue, il rend son dernier souffle au son des cordes poignantes de Death Of Captain, prélude à un End Title chavirant de majesté. Là, le thème de la vallée rayonne une ultime fois de tous ses feux, comme pour conjurer définitivement, ou à tout le moins tenir à l’écart les atmosphères grondantes et ténébreuses évocatrices de la guerre. L’histoire ne dit pas s’il y est parvenu, mais l’important est ailleurs. Car John Barry, qui a toujours œuvré pour son art avec une totale absence de cynisme, en était foncièrement persuadé tandis qu’il couchait sur du papier à musique les notes de The Last Valley, fabuleux poème épique et ode éblouissante à une Nature sublime et sereine.

  The Last Valley

Benjamin Josse

Benjamin Josse

Rédacteur
Les temps changent. A l'heure de la communication instantanée et du joug de la téléphonie mobile, on ne trouvera plus grand-monde pour s'étonner d'entendre quelque quidam dégingandé soliloquer à haute voix. Aussi incroyable que cela paraisse, il fut une époque où ces effusions publiques aimantaient moult moues désapprobatrices et sourcils orageusement froncés, à plus forte raison quand l'objet de tous ces regards courroucés fredonnait (mal) le thème de The 7th Voyage Of Sinbad et s'essayait (pour un déplorable résultat) à imiter les glouglous burlesques de La Soupe aux Choux. C'est ainsi que de fil cassé en aiguille tordue, le mal-aimé Benjamin trouva refuge dans le giron d'UnderScores, merveilleuse terre d'asile où, depuis lors, il se consacre à l'égoïste satisfaction des vices précités, et d'autres plus condamnables encore. Le moindre, assurément, n'étant pas de larder d'aiguilles trempées dans du curare une poupée grossièrement faite à l'effigie de Hans Zimmer, sa Némésis de toujours (« Si j'arrivais seulement à lui flanquer des cors aux pieds, je serais le plus heureux des hommes », confesse-t-il, l'oeil torve). Parce qu'il lui faut bien gagner sa croûte, ou plus exactement les quignons de pain moisis que le maître des lieux condescend à lui jeter pour tout salaire, il rédige de loin en loin d'étranges amphigouris dédiés à des scores d'exotique provenance. Ses collègues sont incrédules et les lecteurs baillent d'ennui, mais aux dernières nouvelles, il n'a pas l'intention de fermer boutique...
Benjamin Josse