The Kentuckian (Bernard Herrmann)

La pastorale de l'Ouest

Disques • Publié le 03/07/2010 par

The KentuckianTHE KENTUCKIAN / WILLIAMSBURG: THE STORY OF A PATRIOT (1955 / 1956)
L’HOMME DU KENTUCKY / WILLIAMSBURG: THE STORY OF A PATRIOT
Compositeur :
Bernard Herrmann
Durée : 73:15 | 72 pistes
Éditeur : Tribute Film Classics

 

4.5 Stars

On a parfois dit que le grand Bernard Herrmann, considéré par certains comme le plus grand musicien hollywoodien, était paradoxalement un compositeur limité. Sa musique pour The Kentuckian, western réalisé en 1955 par Burt Lancaster, irait plutôt en ce sens, dans la mesure où le compositeur lui-même se limite par des options créatives fortes et nettement affirmées. Sur le plan thématique tout d’abord en travaillant le plus souvent possible sur de brèves cellules plus que sur des thèmes ou sur une figure rythmique, qu’il exploite avec sa technique habituelle de répétition accompagnée de subtiles variations. Sur le plan orchestral ensuite, en écrivant pour un orchestre de chambre de type mozartien à peine élargi, sans cuivres autre que les cors, qui donne souvent à l’ensemble une légèreté et une transparence de musique de chambre. Sur le plan dramatique enfin, en choisissant d’illustrer musicalement des lignes narratives précises.

 

Richesse des couleurs, poésie pastorale, vivacité rythmique caractérisent par ailleurs ce Kentuckian qui nous fait découvrir un Herrmann inhabituellement léger et lumineux, tendre, rêveur ou exubérant (The Steamboat ), pour l’une de ses rares incursions dans le style americana. On retrouve donc dans sa partition, comme dans les ballets d’Aaron Copland, les rythmes de danses d’origine anglaise ou écossaise (le Reel, le Jig ou le Hoedown). Mais dès les premières mesures, un vigoureux appel de cors auquel répondent les hautbois, on comprend que l’americana de Herrmann est très différente de celle de Copland. L’écriture harmonique, le travail sur les motifs, le sens de la couleur et du timbre, bref tout ce qui fait la valeur de sa musique, sont éminemment personnels et impriment aux influences vernaculaires un sceau typiquement herrmannien. Un western de Herrmann reste avant tout du Herrmann avant d’être un western (la même chose est vraie de ses musiques de polars, de films fantastiques, de films de guerre…)

 

Burt Lancaster

 

On l’a dit plus haut, le compositeur choisit aussi de composer sa musique suivant un angle dramatique particulier. Dans The Kentuckian, elle est avant tout liée au cadre naturel et à l’aspiration des personnages principaux (Burt Lancaster et son fils) à mener la vie simple et isolée des chasseurs. Ainsi le thème le plus lyrique n’est il pas comme souvent le thème d’amour, mais celui associé à la forêt (exposé la première fois dans The Forest), qui clôt avec majesté la partition. Ajoutons que malgré l’absence de réel développement, toutes les idées thématiques, et elles sont nombreuses, sont d’une beauté rare (même chez Herrmann !). The Forest, d’une sensualité toute frémissante et très impressionniste, étant sans doute l’une de ses plus belles créations. Les pièces d’une réelle ampleur symphonique sont finalement peu nombreuses et toutes très brèves : Prelude, The Steamboat, Scherzo et l’enchaînement des pièces pour les scènes d’affrontement finales (The Drunk, The Rope, The Body, The Kill et le Finale). Herrmann déséquilibre son orchestre pour mettre au premier plan la percussion et l’extrême grave de l’orchestre et créer cette impression de piétinement sourd qui est un des traits récurrents de sa « musique de combat » (voir le Finale de North By Northwest ou certaines scènes de The Three Worlds Of Gulliver).

 

Comme le souligne le chef William Stromberg dans le livret, là où Steiner et Korngold alignaient des tonnes de notes, Herrmann est souvent plus simple et plus dépouillé. A leur conception accumulative, il oppose sa conception « en creux », qui consiste à retrancher de l’intérieur le superflu, d’où ce son si reconnaissable, « dégraissé », et l’aération spacieuse des thèmes de cordes ou de bois. Le musicien se fait même à l’occasion miniaturiste, ciselant de petits tableaux sonores avec un art inimitable (Night Sounds). Faut-il d’ailleurs préciser que tout au long de la partition, l’écriture est d’un raffinement et d‘une maîtrise formelle qui n’ont peut-être été égalées, à Hollywood, que par Hugo Friedhofer. On notera enfin que le rythme de Habanera de Awaiting et The Rifle et la couleur élégiaque de pièces comme The Vigil ou The Reproach, d’un lyrisme à la fois noble et déchirant, annoncent déjà le chef d’œuvre que sera trois ans plus tard Vertigo (Sueurs Froides). Sans posséder le poids tragique et l’intensité tourmentée de cette dernière partition, The Kentuckian se range pourtant sans conteste parmi les pièces maitresses du compositeur américain. 

 

John Carradine & Walter Matthau

 

On peut par contre être sceptique sur la volonté des producteurs (qui tend à devenir une règle) d’inclure toutes les pièces composées par Herrmann et de les présenter dans l’ordre du film, soit 48 plages, dont certaines de 15 secondes ! Un parti pris qui occasionne quelques incohérences : la plage 24 est ainsi une répétition à l’identique mais légèrement abrégée de la plage précédente, que rien ne justifie sur un plan musical. De même les pistes 29 et 32. Quant aux plages 30 et 31 (deux pièces de piano honkytonk accompagnant une scène de saloon), elles brisent la continuité plus qu’elles n’enrichissent l’écoute.

 

En complément, le CD nous offre une deuxième composition, Williamsburg : The Story Of A Patriot, écrite en 1956 par Herrmann pour un film historique évoquant un épisode de la révolte des colonies américaines contre l’Angleterre. Le compositeur nous montre ici un autre visage, celui de l’anglophile, qui revisite les formes de la musique du XVIIIème siècle, rappelant fréquemment Haendel par sa solennité. Constituée pour l’essentiel de danses et de mouvements évoquant la musique de cours (le thème principal est un hornpipe), elle semblera sans doute un peu rigide et monochrome après le chatoiement de The Kentuckian, bien que la touche herrmannienne soit clairement perceptible dans Pastoral Prelude ou The Garden.

 

La direction de William Stromberg est toujours aussi ferme et précise et ses phrasés très dessinés nous donnent une lecture claire et dynamique. L’Orchestre Symphonique de Moscou est très honorable (mais pas totalement infaillible), et en tout cas meilleur que d’autres phalanges d’Europe de l’est enregistrant de la musique de film. On notera au passage la différence de sonorité entre les cors russes, assez durs et métalliques et les cors américains auxquels nous sommes davantage habitués, beaucoup plus ronds et amples. La prise de son assez sèche, avec peu de réverbération et des instruments captés de près, ne laisse aucun détail orchestral dans l’ombre et semble même vouloir imiter l’acoustique des studios américains des années cinquante. Enfin, saluons une fois encore l’effort consenti pour le livret, extrêmement détaillé et particulièrement soigné sur le plan graphique, qui constitue à lui seul un véritable petit dossier sur les œuvres et le compositeur.

 

The Kentuckian

Stephane Abdallah

Stephane Abdallah

Contributeur
Mélomane professionnel, cinéphile bénévole, plumitif compulsif, critique expéditif, promeneur invétéré, apprenti dilettante, sarrusophoniste pervers, il dévore très jeune les critiques enthousiastes de Bertrand Borie dans l’Ecran Fantastique et découvre ainsi, médusé, les noms de Jerry Goldsmith, Georges Delerue et autres Arié Dzierlatka, dont les noms côtoient bientôt chez lui ceux de Stravinsky, Ravel et Bartok. Depuis, il n’a de cesse de convaincre un monde incrédule des beautés coruscantes de la musique d'écran, à grand renfort d’images audacieuses, de métaphores contrapuntiques, d’analyses fleuries et d’envolées pindariques.
Stephane Abdallah

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