Pope Joan (Maurice Jarre)

Sous le Soleil de Satan

Disques • Publié le 08/04/2010 par

Pope JoanPOPE JOAN (1972)
JEANNE, PAPESSE DU DIABLE
Compositeur :
Maurice Jarre
Durée : 71:23 | 20 pistes
Éditeur : Harkit Records

 

3.5 Stars

C’est toujours un plaisir de retrouver une partition inédite du grand Maurice Jarre, disparu il y a déjà un an. Basé sur le récit (tenu pour légendaire par les historiens) d’une femme qui, déguisée en moine, aurait accédé au pontificat vers la fin du VIIIème siècle, Pope Joan est un film réalisé par Michael Anderson (avec Liv Ullmann dans le rôle titre) sorti sur les écrans en 1972 et passé relativement inaperçu malgré un casting prestigieux et des moyens conséquents.

 

La musique de Jarre, qui n’avait fait l’objet d’aucune édition discographique à l’époque, doit au sort inhabituel du film d’arriver aujourd’hui jusqu’à nos oreilles. En effet, la version initiale tournée par le réalisateur était construite sur la mise en parallèle du personnage de Jeanne et d’un personnage contemporain, une jeune prêcheuse (également incarnée par Liv Ullmann) vivant aux Etats-Unis et croyant être la réincarnation de la papesse. Sur cette base, le film comportait plusieurs allers-retours entre les deux périodes. Concept qui a sans doute effrayé le distributeur, lequel a préféré remonter le film pour en faire un « simple » drame historique, sans référence au XXème siècle. En 2009, l’équipe du film s’est réunie de nouveau pour redonner à Pope Joan sa forme originelle, en réinsérant au montage les scènes coupées. Dans le même temps, la première édition de la musique originale sortait chez l’éditeur anglais Harkit Records, sous la houlette du producteur James Fitzpatrick (qui opère habituellement chez Silva et Tadlow).

 

Pope Joan date d’une époque où le style si caractéristique du musicien était déjà bien défini. La partition porte donc de manière très marquée l’empreinte de Jarre, et sans révéler de facettes nouvelles à ceux qui connaissent bien le compositeur, elle n’en possède pas moins des mérites certains. Suivant notamment l’exemple du Nino Rota de Romeo & Juliette, le compositeur s’écarte du style ample et décoratif associé au genre historique pour privilégier les atmosphères plus recueillies et intimes. L’intérêt de la partition réside en partie sur l’instrumentarium choisi par Jarre, dont on sait que le timbre et la couleur étaient l’une des préoccupations principales. Il réside aussi dans la manière dont il s’inspire de la musique du passé. En effet, comme Georges Delerue, Maurice Jarre a souvent montré pour ce type de film un relatif souci musicologique en adoptant jusqu’à un certain point une écriture et des instruments correspondant – avec une approximation suffisante – à l’époque de l’action.

 

Pope Joan

 

Le disque s’ouvre sur la sonorité étrange d’un tintement de carillon et, dès les premières pièces, les sonorités pincées de la cithare et du bouzouki, celles du cymbalum, de la cornemuse, du cromorne et des flûtes à bec apportent à la musique une signature particulière. La très jolie Cecilia’s Song est d’ailleurs très proche, par sa mélodie et son instrumentation, d’un véritable travail de reconstitution musicologique. Notons également que certaines couleurs instrumentales ne sont pas sans évoquer certains passages des Trois Mousquetaires de Michel Legrand ou du Marco Polo d’Ennio Morricone. Un chœur intervient également sur plusieurs pièces (sans doute capté ailleurs que l’orchestre étant donné la manière dont il sonne dans le Main Title). Fidèle à son approche habituelle, le compositeur isole fréquemment des instruments en solo, bois en particulier, pour leur confier un rôle mélodique de premier plan.

 

Si l’instrumentation évoque clairement la musique du moyen-âge, les thèmes sont eux conçus dans un style plutôt romantique et se contentent de sonner « ancien ». La partition repose essentiellement sur le thème principal associé à Jeanne, une très belle mélodie typique de la manière de Jarre, dont la grâce et la légèreté n’exclut pas un caractère expansif, tout en évoquant le caractère féminin de l’héroïne. Un second thème, aussi envoûtant mais plus introverti, est présenté à la flûte à bec dans Young Joan. Jarre utilise également un thème de choral solennel associé à Rome et à la papauté (une version chorale en est donnée dans Pope Leo III), qui confère à certains passages une atmosphère liturgique.

 

L’attaque des Saxons (Saxon Menace et Saxon Raid) donne lieu à une longue séquence de tension et de violence (ici relativement contenue quand on sait ce que Jarre est capable de déchaîner par ailleurs), construite sur un rythme obstiné et qui rappelle par certains aspects ce qu’il composait à la même époque pour Soleil Rouge. La complexité rythmique et les effets très saisissants (cors, tambourins), rappellent le Jarre modernisant et curieux de combinaisons instrumentales nouvelles. Notons également l’intéressante utilisation du clavecin comme instrument de ponctuation rythmique. Dans un climat similaire, le compositeur crée une atmosphère de cauchemar, d’une écriture très expressionniste, par un amoncellement de cordes et d’instrument pincés en accords très serrés, pour accompagner la mort de Jeanne, avant le retour traditionnel des principaux thèmes dans le Finale.

 

On pourra reprocher à cette partition de faire trop souvent appel au même thème, accompagné des mêmes contre-mélodies, qui malgré tout son charme finit par lasser quelque peu l’oreille au fil des reprises, les pièces fortes étant un peu noyées au milieu de séquences d’un intérêt moindre. La question se pose une fois encore de la pertinence d’une édition intégrale à tout prix, d’autant que trois plages bonus proposant des reprises plus ou moins rock du thème principal n’apportent pas grand chose de plus. Regrettons aussi que le son assez terne, manquant de définition et de relief atténue le plaisir de l’écoute. Des écarts de niveau et de qualité sonore (quelques rares passages sont en mono) indiquent en outre que le matériau du CD est issu de sources différentes. On appréciera par contre le livret bien documenté et illustré, devenu habituel pour ce type d’édition. Sans bouleverser l’imposante discographie de Jarre, ce Pope Joan n’en est pas moins susceptible, par ses qualités mélodiques et sa délicatesse, de convaincre ceux que la veine plus martiale du compositeur laisse indifférent.

 

Pope Joan

Stephane Abdallah

Stephane Abdallah

Contributeur
Mélomane professionnel, cinéphile bénévole, plumitif compulsif, critique expéditif, promeneur invétéré, apprenti dilettante, sarrusophoniste pervers, il dévore très jeune les critiques enthousiastes de Bertrand Borie dans l’Ecran Fantastique et découvre ainsi, médusé, les noms de Jerry Goldsmith, Georges Delerue et autres Arié Dzierlatka, dont les noms côtoient bientôt chez lui ceux de Stravinsky, Ravel et Bartok. Depuis, il n’a de cesse de convaincre un monde incrédule des beautés coruscantes de la musique d'écran, à grand renfort d’images audacieuses, de métaphores contrapuntiques, d’analyses fleuries et d’envolées pindariques.
Stephane Abdallah

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